vendredi 28 décembre 2012

Des poubelles qui choquent


J’ai lu cet article, puis cet autre et enfin celui de Marie-Claude Lortie (que j'aime bien) et j’ai eu un frisson de révolte. Ce qu’on y dit, en rapport avec le gaspillage de la nourriture, je le savais tout comme vous le savez, j’en suis sûr, mais se le faire exposer comme ça, dans toute son indécence, ça fait mal. Car les amis, vous savez où je demeure : dans ce pays qu’est Haïti, manger n’est pas une activité, mais bien une nécessité dont dépend la survie. Et je puis vous assurer que tout le monde, sans exception, connaît l’importance de manger quand il y a à manger car on ne sait jamais s’il y en aura demain. Or, la nourriture ici coûte cher. Notez que lorsque je parle de nourriture, je ne parle pas des croustilles (chips), des tablettes de chocolat ou de la crème glacée, mais bien de la nourriture essentielle ici : l’huile, les pois, le riz, la farine… Toutes ces denrées sont chères et leur prix continue de monter.

Pendant ce temps, au Québec (mais aussi dans le reste du Canada et aux États-Unis), on dissimule au regard les énormes conteneurs à déchets dans lesquels on jette ce qui suffirait à nourrir plusieurs Haïtiens. Remarquez, je ne dis pas qu’il faudrait acheminer ces excédents alimentaires jusqu’en Haïti, car bien que la chose soit faisable (après tout, l’avion ne met que quatre heures à faire le trajet entre Montréal et Port-au-Prince), elle n’est pas nécessairement souhaitable, pour des tas de raisons qu’il serait trop long d’expliquer. Mais la double réalité n’en est pas moins choquante pour autant. D’un côté (au nord) la pléthore de produits qu’on étale à l’indifférence du consommateur — celui-là même dont je vous parlais hier — et qui doivent être à la hauteur de ses attentes; de l’autre (au sud), trois ou quatre oranges formant une petite pyramide le long d’une rue sale. D’un côté, des abus de nourriture tels qu’ils engendrent des véritables maladies; de l’autre des gens qui ne mangent pas à leur faim. Car ici, en Haïti, les gens ne mangent habituellement qu’un seul repas substantiel par jour. S’ils en ont les moyens, bien sûr. Sinon, ce sera un chaque deux jours…

Ce matin encore, tandis que, assis dans la voiture, j’attendais ma compagne, je discutais avec un de ces gamins qui ne manquent jamais de venir voir s’ils ne peuvent pas me soulager de quelques sous. «M’grangou» (j’ai faim), fait-il en se tapant sur le ventre. «Mwenmen tou» (moi aussi), lui réponds-je en faisant de même. Il rit : «Ou pa grangou, vant-ou plen!» (Tu n’as pas faim, ton ventre est plein!). Je ris avec lui. Difficile en effet de prétendre que je souffre de la faim avec les réserves adipeuses que je garde autour de ma ceinture. Alors d’un ton docte, je lui cite le proverbe : «Vant vid se mizè, vant plen se traka!» (le ventre vide, c’est la misère, le ventre plein, c’est les soucis). Sourire béat du garçon : «Ou pale menm jan ak Ayisyen!» (Tu parles comme un vrai Haïtien!). On rit tous les deux. Ma compagne met un terme à ce passionnant échange et nous retournons à la maison.

Et comme toujours après de semblables épisodes, je me demande si le gamin avait vraiment mangé ce matin-là. On ne peut pas les encourager à mendier, car ils en deviennent totalement dépendants. La plupart du temps, c’est une tactique pour escroquer quelque menue monnaie. La plupart du temps. Car il arrive parfois que ce petit garçon dise la vérité : qu’il n’a pas mangé et qu’il n’a pas grand chance de pouvoir le faire s’il ne «tape» pas un blanc ou un «gwo nèg».

Et pendant ce temps, au Québec, on cache la nourriture qu’on jette parce qu’on sait que cela est honteux, scandaleux. Mais ça ne fait rien : après tout, que ne ferait-on pas pour satisfaire un consommateur avide de fraîcheur, de propreté et d’emballages aseptisés? Oh! Et j’oubliais : soucieux des dates de péremption!

Autre temps, autres mœurs, mais autre pays, autres réalités. La nourriture ici, ne se gaspille pas. Jamais. Il est temps qu’on se rende compte que dans nos sociétés d'abondance, quelque chose cloche… Et en passant, je vous suggère l'article de Marie-Claude Lortie qui sonne assez juste à mon oreille...

Et avec ça, l'heure de la bière qui approche...

Aucun commentaire:

Publier un commentaire