vendredi 29 juillet 2011

Faire une petite différence

Je vous ai parlé naguère des petits prêts que nous faisons ici aux employés pour leur donner ce coup de pouce financier qui fait parfois toute la différence. Comme je vous l’ai dit, ces petits prêts sont soumis à quelques règles administratives qui permettent de mieux les encadrer. Je vous disais, entre autres, que «tout prêt consenti doit être remboursé intégralement avant la fin de l'année financière en cours. Une autre règle touche le montant total du prêt : en principe, il ne peut être supérieur à trois mois de salaire.» Règle générale, ces conditions s’appliquent dans tous les cas. Sauf…

Sauf lorsque les circonstances m'incitent à déroger. Ainsi, le cas de cette infirmière-auxiliaire qui m’arrive un après-midi de l'an dernier pour m’expliquer sa situation : son fils venait de finir ses études en République Dominicaine, allait passer à la cérémonie de remise des diplômes et elle n’avait pas un rond pour payer ce qu’il en coûtait — une petite fortune, même pour nous. La somme dont elle avait besoin était de beaucoup supérieure à celle autorisée par notre règlement; de plus, il lui était impossible de rembourser la totalité du montant qu’elle désirait avant la fin de l’exercice financier, si bien que ma première réaction fut de lui refuser tout net. D’ailleurs, toute cette histoire était-elle seulement vraie? Plusieurs ont l’imagination fertile, quand il s’agit d’extraire de l’argent de la mine administrative… Or, si j’écoute toujours les histoires qu’on me raconte, je ne suis pas dupe pour autant… Cependant dans ce cas et après une profonde analyse de trois secondes, je me suis ravisé : il s’agissait d’une vieille employée, fiable, généreuse, peu exigeante. Son histoire ne pouvait qu’être vraie. Alors avec un grand soupir magnanime, j’ai agréé sa demande, étalant du mieux que possible sa dette.

Une fois l’entente conclue, je ne m’en suis plus soucié, me contentant de faire les prélèvements mensuels sur sa paie.

Or, voilà que ce matin, presque un an plus tard, la dame passe à mon bureau et, fière comme une poule de son plus beau poussin, me sort quelques photos de son fils en tenue de frais diplômé, tout en se répandant en remerciements émus. Je vous avoue que j’étais un peu mal à l’aise. Il faut dire que la cérémonie du fils m’était comme un peu sortie de la tête…

Mais l’enthousiasme de la dame et l’expression de sa gratitude m’ont conquis. En outre, au fil de la conversation, j’apprends de surcroît que le garçon a diplômé en électronique, qu’il a déjà trouvé un job et, pour faire bonne mesure, s’est même marié! La fierté de la dame? Je vous dis pas… Et les épanchements de sa gratitude? Un peu gênants, disons…

Évidemment, les petits prêts ne résolvent pas tous les problèmes que ces gens doivent affronter jour après jour après jour. Mais ils font parfois toute la différence. Certes, on me dira que ce n’est pas en prêtant de petites sommes d’argent qu’on peut résoudre les vrais problèmes du peuple et que ça ressemble davantage à un pansement sur une fracture ouverte qu’à la vraie solution, mais un pansement stérile reste quand même un pas dans la bonne direction et c’est ce pas qui m’intéresse. Comme je vous le disais dans mon dernier texte, rien ne sert de mettre la barre trop haute… Soulager ne résout rien, mais… ça soulage!...

Je ne vous dis pas ça comme un «faire valoir». Je n’ai pas à prouver la valeur de cette pratique — sauf aux patrons, s’entend! — mais j’en veux tout de même illustrer la raison d’être. Non, ce n’est pas une nécessité. Plusieurs organisations refusent d’adopter cette pratique de petits prêts à leurs employés et ceux-ci s’organisent quand même, souvent avec le couteau sur la gorge, mais bon… Mais si l’on peut faciliter un tant soit peu la vie de ces gens, pourquoi ne le ferait-on pas?

lundi 25 juillet 2011

La barre trop haute


J’aurais pu tout aussi bien intituler ce texte «Soleil noir», tout comme cette magnifique chanson de Barbara, car c’est précisément à écouter cette chanson que m’est venue la réflexion qui suit. D’abord, lisez-moi ceci :
Je ne ramène rien, je suis écartelée,
Je vous reviens ce soir, le cœur égratigné,
Car, de les regarder, de les entendre vivre,
Avec eux j'ai eu mal, avec eux j'étais ivre,
Je ne ramène rien, je reviens solitaire,
Du bout de ce voyage au-delà des frontières,
Est-il un coin de terre où rien ne se déchire,
Et que faut-il donc faire, pouvez-vous me le dire?
C'est beau, hein? Barbara est triste, découragée, déprimée parce que, malgré les efforts qu’elle a faits pour changer les choses, la vie l’a toujours ramenée à la dure réalité d’un monde où les choses ne vont pas trop bien. Elle voudrait bien savoir quoi faire. Elle veut, et sa volonté est farouche, mais le soleil noir absorbe son énergie au lieu de lui en insuffler et elle en ressort désespérée, le «cœur égratigné». Une chanson éminemment triste (mais sur un texte d’une grande beauté) qui s’applique aisément à ceux, à celles qui viennent dans ce pays et qui veulent faire leur part pour le sauver. Or, souvent, ils retournent le cœur égratigné, avec ce sentiment de n’avoir rien fait qui vaille la peine. C’est ce que j’appelle le «syndrome de la barre trop haute».

C’est que plusieurs s’imaginent que la raison d'être en Haïti consiste uniquement à «sauver» quelqu’un, quelque chose, quelque part. Rien n’est plus faux. J’ai, pour ma part, beaucoup de respect pour ceux, pour celles qui se sentent chargé d’une mission, mais comme je l’ai déjà dit (les trois M), je ne suis pas de ceux-là. Et n’en fais pas de complexes pour autant. N’en fais plus, pour tout dire. Car Haïti n’est pas un laboratoire de petites bêtes souffrantes où les cœurs tendres peuvent assouvir leur compassion. C’est un pays où l’on vit, nous tout autant que le peuple, subissant la même chaleur, les mêmes pluies diluviennes, les mêmes embouteillages, les mêmes imbroglios politiques, les mêmes incertitudes qu’eux. La différence — énorme, je l’admets—, c’est que nous, nous pouvons plier bagages et rentrer au bercail. Eux, non. Mais cela ne veut pas dire que ces gens-là sont une cause perdue, un navire en train de couler! À trop vouloir faire le bien, on se casse les dents. Or, je vous l’ai dit et je me plais à vous le répéter, on ne bâtit rien sur des échecs et mettre la barre à une hauteur qu’on ne peut atteindre, c’est courir devant l’échec. Seuls les champions olympiques arrivent à sauter 2 mètres. Pour nous, il est plus sage de mettre la barre à une hauteur réaliste, de façon à pouvoir la sauter et obtenir ainsi un petit succès sur lequel on pourra bâtir. Inutile de vouloir «sauver» Haïti : ce pays n’est pas en perdition et il n’a pas besoin d’être sauvé, ni physiquement ni spirituellement — surtout pas spirituellement!

Cela dit, Haïti va mal, personne ne dira le contraire. Mais c’est une situation à laquelle ici, on s’ajuste tant bien que mal, tout simplement parce qu’elle est la réalité! Inutile de la masquer, inutile de prétendre que tout marche sur des roulettes, les choses ne sont pas faciles dans ce pays, et pas justes pour nous, étrangers, mais aussi et surtout pour les Haïtiens. Pourtant, ils ne sont pas déchirés pour autant. Pourtant, ils se lèvent, prennent leur grabat et marchent, sans se soucier de savoir où mène la route. Et pourquoi s’en soucieraient-ils? Qui sommes-nous pour leur montrer la voie? Qui sommes-nous pour leur dire que leur route n’a pas de bon sens? Incapables de nous laisser guider par la roue qui tourne, nous critiquons, nous voulons améliorer, nous voulons changer les choses, reconstruire le pays, soulager la misère et semer l’abondance. Rien que ça! Quelle déception quand, après plusieurs années, on se rend compte que rien n’a changé ou si peu — et pas dans le bon sens, semble-t-il… Mais c’est affaire de barre trop haute. Impossible à franchir. Et c’est nous qui l’y avons mise.

Qui sont ceux qui ont le plus de succès dans ce pays? Ceux qui y vivent, bien sûr. Ceux qui font de petites choses, mais sans lâcher, sans laisser tomber, sans se questionner sur la portée de ces petites choses. Des petits riens. Mais qui, bout à bout, font vraiment la différence.

jeudi 21 juillet 2011

Ç'a pas de bon sens!


«Ç’a pas de bon sens!» Ma compagne, dans un geste d’impuissance qui m'est si familier, les bras tournés vers le ciel comme pour implorer son aide (laquelle serait la bienvenue), vient de remettre ça pour la énième fois et le répète encore pour être sûre que je comprends bien : «Ç’a pas de bon sens!...» Découragée. Déprimée. Décontenancée. Démotivée… Et tous les autres termes auxquels vous pensez. J’essaie de lui répondre : impossible, car elle est lancée dans une diatribe sur tout ce qui, selon elle, n’a pas de bon sens. Une parmi tant d’autres. Allez donc arrêter un cheval avec le mors aux dents… ou la locomotive d’un TGV… Pendant que j’assiste, impuissant, à cet épanchement de mauvais sang, ma douce amie fulmine. Je laisse l’orage se dissiper et lorsque je pense cette tempête terminée et que le calme est revenu, je tente une réflexion que je veux neutre. Erreur! Aux premiers mots que je prononce, elle repart : «Ç’a pas de bon sens!». Mais qu’est-ce donc qui n’a pas de bon sens comme ça?

En fait, il peut s’agir de n’importe quoi : les poubelles qui débordent, les toilettes bouchées, les ampoules brûlées, les dossiers mal classés; les employés fainéants, les patients ignorants, le personnel médical condescendant, moi; la léthargie, le laxisme, la nonchalance, l’indifférence, l’abus de pouvoir, la manipulation, l’inefficacité, le favoritisme, l’injustice, l’absurdité, la bureaucratie, la chaleur, l’humidité, la boue, l’absence de silence, les moustiques, les coquerelles, les fourmis; et moi… (Oui je sais je suis déjà dans la liste, mais je compte pour double.) Et ce n’est là qu’un faible échantillonnage de ce qui l’agace, l’irrite, la frustre et la choque et lui fait dire, comme elle seule sait le faire : «Ç’a aucun bon sens!»

Présentement, l’irritant majeur, c’est le matériel que nous attendons depuis longtemps et qui est toujours collé à la Douane de Port-au-Prince. J’ai beau lui expliquer que tout suit le processus habituel (lent et inefficace, je n’en disconviens), rien n’y fait, sa frustration de savoir que le matériel commandé depuis plusieurs mois est finalement arrivé et dort à la Douane sans que personne, semble-t-il, ne puisse le réveiller constitue une insulte à l’efficacité, à la logique, au gros bon sens. Elle n’a pas tort. Mais comme je l’ai déjà dit, il y a, pour moi, trois types de situations : celles que l’on ne peut pas régler : inutile de s’y casser les dents donc; celles que l’on peut régler mais qui demandent un investissement majeur pour des retombées mineures : à éviter à tout prix; enfin, celles que l’on peut régler moyennant un effort mineur et qui produisent un effet majeur : celles-là seules m’intéressent. Mais ma douce, elle, s’attaque à tout, mord à droite et à gauche et vient vite à bout de souffle…

Or, il faut bien le dire, rien n’est facile dans ce pays, et ce, pour des tas de raisons qui vont de l’incompétence d’employés qui occupent des postes clés à l’absence de matériel adéquat, sans oublier les catastrophes naturelles ou humaines, bien entendu… Si bien que s’échiner à vouloir tout résoudre, c’est aller vers l’échec, implacablement. Il faut savoir choisir ses batailles, comme je me tue à le répéter à ma charmante compagne; et ce n’est pas toujours un choix évident. Où mettre la priorité? Sur quelle base s’appuyer pour déterminer l’action à tenir? Comment compenser les moyens limités à notre disposition? Parfois, je le reconnais, on se sent tellement impuissant, face à l’ampleur de la tâche, qu’on a le goût de baisser les bras, de cesser le combat, de sombrer dans l’indifférence. Et puis, le sourire d’un enfant, la gratitude d’une vieille dame pour une chirurgie de cataracte qui lui redonne la vue, les rires des employés quand on fait quelques blagues, la fierté du mécanicien qui a fait une réparation impossible nous remettent en selle et nous font réaliser que, même si les choses n’ont pas de bon sens, elles en ont tout de même. Comme le disait l’un de mes amis médecin : "In Haiti, nothing works, but everything eventually works out." Que je traduis gauchement par : en Haïti, rien ne marche, mais tout finit par marcher. J’y trouve un certain réconfort. Mais pour mon ange de patience, c'est une autre affaire…

lundi 18 juillet 2011

Faut-il craindre l'avenir?


Je suis toujours curieux lorsque je tombe sur un titre comme ça : «Faut-il craindre l’avenir?». L’avenir, comme je me plais à le répéter, est à venir, donc n’est pas là encore et donc n’existe pas. Et pourtant, il est en devenir et on peut en voir les contours se dessiner à l’horizon. L’avenir, c’est l’échographie d’un fœtus, par exemple. Même pour les non-avertis, l’image floue que l’on voit représente définitivement un être humain en devenir. Et qui, si les choses se passent comme prévu, a toutes les chances de se matérialiser quand son temps sera venu. Si les choses se passent comme prévu. Car il arrive parfois que les choses ne se passent pas comme prévu. D’où l’intérêt de prévoir avec le plus précision possible ce qui s’en vient.

Ce désir de prévoir l’avenir a donné naissance à des écoles de futurologues dont la tâche consiste vraiment à tenter, à partir de l’analyse de divers paramètres, de discerner de quoi demain sera fait. Charlatans? Amuseurs publics? Ou au contraire, visionnaires et sonneurs d’alarmes? On trouve les deux.

C’est que, face au futur, tous les points de vue sont permis. Et comme toujours, ils se divisent en deux grands pôles, les pessimistes et les optimistes. Et les réalistes, dans tout ça? Je vous laisse y penser.

La raison pour laquelle j’ai cité cet article, ce n’est pas parce qu’il est renversant de vérité, mais plutôt parce qu’il me fait me questionner sur l’avenir d’Haïti. Et vous savez maintenant combien j’aime partager mes questionnements avec vous.

Je n’irai pas par quatre chemins : l’avenir de ce pays magnifique ne me paraît pas bien rose. En fait, plutôt noir. Pourquoi? Tout simplement à cause d’un facteur actuel aisément observable qui, si la tendance se maintient, ne peut mener qu’à un seul avenir possible : noir… de monde. Me voyez-vous venir, là? En fait et mine de rien, j’appuie ma vision du futur sur les conclusions d’un fameux économiste/démographe canadien, David Foot, qui se sert des courbes de population pour expliquer les changements de tendances. Or, que voit-on? La population mondiale est en constante augmentation — nous atteindrons les 7 milliards d’habitants sur la planète quelque part en octobre — et plus il y a des gens, plus les problèmes se complexifient. Or, Haïti n’échappe pas à cette explosion démographique et, dans un pays où les ressources sont, par définition, très limitées, on ne peut que déduire que les problèmes iront croissant. Et comme le pays n’est pas prêt pour faire face à de nouveaux problèmes (les problèmes actuels sont déjà insurmontables), eh bien il me paraît difficile de ne pas sombrer dans le pessimisme, tout simplement parce qu’il est réaliste de le faire.

Existe-t-il une solution? Vu comme ça et si l’on exclut l’eugénisme, non. En tout cas, rien que je puisse distinguer dans la brume de cet avenir. Mais ce n’est pas tellement important, car la vie s’adapte et se poursuit, envers et contre toutes les probabilités sérieuses et scientifiques. Les pessimistes peuvent aller se rhabiller : les problèmes seront toujours là et la misère restera constante; mais l’esprit du peuple, axé sur la survie et l’adaptation, prévaudra toujours.

Vous ne trouvez pas ça rassurant, vous autres?

mercredi 13 juillet 2011

Qu'est-ce qui est juste?


Vous allez me dire que cette sordide histoire ne me regarde pas vraiment, moi qui suis si éloigné de la vie du Québec. Vous aurez tort. Vous savez ce qu’en dit Hemingway, que je vous ai cité jadis : le glas sonne pour tout le monde, pour tous ceux qui restent. Quand il est question de mort, on ne peut pas dire : «Pas dans ma cour». Que ce soit deux enfants en bas âge est certainement plus émouvant, mais ne change rien à l’enjeu global : un être humain s’est arrogé le droit d’en faire mourir d’autres. Or, s’il est un commandement moral suprême — on le dit issu de Dieu lui-même —, c’est bien : «Tu ne tueras point.» On n’a jamais le droit de tuer, point, à la ligne. Et ne me sortez pas d'exceptions stupides comme la guerre... On ne devrait même pas avoir le droit de faire la guerre, tiens. Mais je ne veux pas commencer là-dessus...

La mort, dans ce pays qu'est Haïti, est un phénomène courant, quasi-journalier. Et elle n’est pas toujours «naturelle» — je mets le mot entre guillemets car j’ai quelque peine à imaginer ce que serait une mort artificielle… La mort, c’est le terme d’une vie et rien ne me paraît plus naturel que ça; l’agent létal, par contre, varie énormément. Et c’est ce que je veux dire quand je dis que la mort en ce pays n’est pas toujours naturelle : l’agent n’en est pas toujours la maladie incurable ou l’âge avancé. On meurt ici de blessures non traitées et qui s’infectent bêtement, on meurt noyé parce qu’on ne sait pas nager, on meurt électrocuté par ignorance, on meurt assassiné ou simplement d’une balle perdue. On meurt aussi des suites d’un sort funeste qu’un mauvais plaisant vous a jeté, mais ça, c’est autre chose et je vous en reparlerai un jour. Toujours est-il qu'on meurt beaucoup, dans ce pays, et souvent pour des causes évitables.

Cependant, dans les cas de mort violente, fruit d’un acte délibéré ou d’un simple accident, la personne jugée responsable n’a pas tellement de chances de bénéficier de circonstances atténuantes. Même dans le cas d’un bête accident de la route, le conducteur a intérêt à ne pas trop s’attarder s’il veut survivre à l’ire publique. Le jugement de l’affaire se fait hic et nunc, sans délai ni nuances et la sanction suit immédiatement, de sorte que la personne reconnue coupable peut aisément se faire lyncher sans autre forme de procès. C’est une application assez primitive de la Loi du Talion (une vie pour une vie) et du Code d'Hammourabi (merci Marc!) mais elle a l’avantage d’être simple et d'éviter les récidives(!). Or, quand on voit comment, dans nos sociétés modernes, on peut aisément invoquer l’irresponsabilité pour absoudre quelqu’un de son crime, ça laisse songeur… Un petit futé peut-il déjouer la justice? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, c’est clair que oui! Surtout que, ne l’oublions pas, la représentation de la Justice nous la montre avec un bandeau sur les yeux, pour illustrer son impartialité, dit-on. Mais pour moi, ça veut simplement dire qu’elle est aveugle. Aisément manipulable. On peut lui faire croire ce que l’on veut, à la Justice, en autant qu’on sache comment s’y prendre. On peut aussi l’acheter, en autant qu’on y mette le prix… Bref, la Justice a ses limites…

Si bien que je me demande des fois si un retour à la Loi du Talion ne serait pas plus efficace… L’homme qui tue ses enfants est tué à son tour, sans plus de chichis. On oublie les circonstances, ou plutôt, on les écoute avec sympathie mais sans qu’elles altèrent la sanction. Peut-être qu’on sacrifierait sur l’autel de la Justice quelques bonnes personnes qui ont connu un égarement passager mais néanmoins impardonnable. Mais on empêcherait définitivement les manipulateurs et les riches de s’en tirer les doigts dans le nez…

dimanche 10 juillet 2011

Ces bonnes intentions qui pavent l'enfer


Pas vraiment le texte que je vous destinais aujourd'hui – attendu que je vous en destinais un –, mais voyant cet article, je n'ai pu résister. Quoi! Le maire de ma ville natale! En Haïti! Pour régler les problèmes municipaux! Et vous voudriez que je laisse passer cela?

N'empêche que lisez-moi ça sans rire :
«Selon M. Forest, les municipalités québécoises peuvent partager leur grande expertise de la gestion financière et des ressources humaines. Elles peuvent également mettre à contribution leur connaissance dans la gestion délicate des titres de propriété qui demeure problématique dans le pays des Antilles.»
Ben voyons! Dans un article précédent, publié le mois dernier, «la présidente du comité des relations interculturelles, Nathalie Goguen, a fait connaître son malaise face au projet [d'envoyer quatre employés de la Ville de Sherbrooke pour aide à la reconstruction d'Haïti]. "Je n'y crois pas", a-t-elle affirmé.» Voilà qui sonne déjà plus honnête. Car lire des inepties comme ce que je vous ai cité plus haut, c'est à rire ou à pleurer, c'est selon. Car c'est faux, irréaliste et irréalisable. En plus d'être prétentieux, arrogant et condescendant. En voulez-vous encore plus? C'est carrément malhonnête. Car la vraie raison de la visite de ces hauts personnages de l'administration municipale québécoise, c'est uniquement affaire de PR, comme on le dit couramment. Relations publiques, si vous préférez. Ce qui veut dire : des tas de belles paroles qui ne veulent rien dire, des repas bien arrosés qui s'étirent, des dossiers copieux indigestes et, en bout de ligne, des questions d'argent qui vont se ramener à une simple interrogation : combien?

J'avoue que ça ne me rend pas trop fier. Certes je comprends la nécessité pour certaines instances politiques de bien se faire voir, mais ne pourrait-on trouver autre chose que «la gestion délicate des titres de propriété», dans laquelle la plupart des Haïtiens pourtant versés dans la question y perdent leur latin? Or, la délégation québécoise, en quelques jours seulement, va mettre son expertise en marche et vous régler ça en un tournemain!... On dit aussi que le Père Noël va venir animer la prochaine soirée dansante aux Cayes, tiens...

Il n'empêche que ces déclarations à la con (Foglia serait d'accord) me rendent mal à l'aise et me font même un peu honte. Pas seulement parce qu'il s'agit du maire de ma ville natale, mais simplement à cause de l'arrogance/ignorance colonialiste qu'on sent derrière.

En tout cas, j'espère que ces dignitaires, venus passer du bon temps, essuieront quand même quelques sérieuses pluies, vivront quelques pannes de courant pour que la climatisation s'arrête, ne serait-ce que quelques minutes, et qu'ils puissent sentir la vraie chaleur et qu'ils aient un peu la turista, tiens, juste pour faire bonne mesure. Car de vous à moi, tout comme la dame ci-dessus, je n'y crois pas.

Mais qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour montrer qu'on veut aider Haïti?

lundi 4 juillet 2011

Réminiscences


Ce qui suit est plus personnel. Mais comme c'est un truc qui me fait grandement plaisir, eh bien je veux partager ce plaisir avec vous.

Vous savez comme le temps passe. J'en parle souvent. On arrête pas le temps, et sa mesure, souvent arbitraire, n'est qu'un constat de son immuable mouvement rectiligne -- à moins que quelque théorie quantique le rende circulaire, ce qui serait bien car on pourrait ainsi remonter le temps. Mais nous n'en sommes pas là. La réalité que nous connaissons est celle du temps qui passe sans relâche et qui ne revient jamais. Si bien que les jours passent, forment des mois et des années dont, en bout de ligne, nous portons le poids. Plus ou moins lourd. Car le premier effet du temps, vous le savez comme moi, c'est l'usure. Le temps use tout, animé aussi bien qu'inanimé, et pour les humains que nous sommes, cette usure s'appelle la vieillesse et, bon, je ne pense pas que j'aie besoin de vous dire ce que ça implique ni ce qui s'ensuit. De toute façon, j'ai déjà déblatéré sur le sujet à l'occasion de mon dernier anniversaire, alors je passe.

Je passe, mais ce que je veux vous dire aujourd'hui s'y accroche, alors vous allez devoir m'endurer.

Tout simplement, j'ai retrouvé, grâce une fois de plus à Facebook, une vieille amie qui m'était très chère jadis et que j'avais perdue de vue depuis près de 40 ans. Je vous ai déjà mentionné combien j'avais apprécié de pouvoir retrouver, malgré l'effet évanescent du temps, des gens qui m'ont été proches à une époque ou à une autre et j'ai maintenant renoué avec ces personnes, même si la base est on ne peut plus superficielle. Qu'importe car elle n'en est pas moins vraie. Mais cette dernière amie remporte la palme. Pendant quelques années, c'était ma meilleure amie. Et attention, langues fourchues : c'était mon AMIE, pas mon flirt ou ma poupée! La retrouver, c'est retrouver la mémoire de ces moments passés ensemble, à parler, à rire, à se promener, à écouter de la musique, à faire des choses ordinaires avec peu d'argent (à l'époque, les étudiants vivaient chichement...), à partager projets et idées, bref, à apprécier notre compagnie mutuelle. Puis, un jour, nos voies se sont séparées, l'une bifurquant à gauche, l'autre à droite et malgré les promesses de garder le contact, celui-ci se perd, le temps fait son œuvre et brouille les cartes. Arrive le moment où les traces de l'autre sont simplement perdues, ensevelies sous des amas de poussière temporelle qui les rend invisibles. Avant, seuls de bons détectives pouvaient retrouver ces traces. Mais aujourd'hui, les moteurs de recherche du Web et les applications comme Facebook changent la donne du tout au tout. Aujourd'hui, il suffit de «googler» n'importe quel nom pour retrouver à tout le moins quelques pistes de ceux ou celles qu'on a laissés derrière. Évidemment, ce sont des traces fragiles. Dans mon cas, par exemple, une recherche Google sur «Richard Duchesne» donne des faux résultats pour les 20 premières pages et sans doute plus! Cela dit, Facebook quant à lui, ouvre des portes inespérées. Incidemment et pour faire une petite parenthèse, je ne sais pas si vous avez vu le film Social Network, mais si ce n'est pas le cas, faites-le car il en vaut la peine. Comme quoi le succès n'est pas toujours affaire de hasard. Fin de la parenthèse. Donc, plusieurs fois j'ai recherché cette chère amie sur Facebook : en vain. Sur Google, j'ai bien obtenu quelques résultats, mais rien pour me confirmer sans l'ombre d'un doute qu'il n'y avait pas d'erreur sur la personne. Surtout que l'activité à laquelle Google l'associait ne correspondait pas du tout à ce que je connaissais d'elle, alors j'ai laissé border... jusqu'à ce qu'une nouvelle recherche Facebook se révèle positive. Tadam!

Retrouver cette vieille amie est pour moi un arc-en-ciel de souvenirs. Le temps nous a séparés, nos vies se sont déroulées selon les enchaînements aléatoires que nous avons rencontrés et nous avons poursuivi nos routes. Aujourd'hui, le passé est derrière. Mais le présent est présent. Et j'y ai retrouvé cette charmante personne. C'est terriblement beau. Vous ne trouvez pas, vous autres?

Comme quoi vieillir a du bon, si c'est pour apprécier de se souvenir.

vendredi 1 juillet 2011

État de la situation


J'aime bien le premier du mois. Pas seulement s'il s'agit, comme c'est le cas aujourd'hui, d'une fête nationale (et en passant, bonne fête au Canada!) qui donne lieu à un congé fort apprécié, mais n'importe quel début de mois. On change la page du calendrier, la montre change la date du jour et on peut se convaincre que c'est un nouveau commencement, même si, dans les faits, les jours se suivent sans égard à la date du jour. Pour nous une fin de mois et le début du suivant se traduisent toujours par un surplus de travail, mais le premier du mois me donne néanmoins l'impression du neuf, de ce qui n'est pas encore écrit. Juillet sera-t-il meilleur ou pire que juin? Personne ne saurait le dire. Et c'est précisément ce que j'apprécie.

Le début d'un nouveau mois est également prétexte à un mini-bilan du mois précédent. Pour nous, c'est vraiment pas compliqué : juin a amené sa cohorte de petits problèmes, certains toujours non résolus, mais rien d'exceptionnel. Et puis il a fait chaud. Pas mal chaud. Mais nous n'avons pas eu d'ouragans, alors tout s'est bien passé. À l'échelle du pays, nous avons bénéficié d'une accalmie à laquelle le changement de gouvernement n'est sans doute pas étranger. Mais l'on sent que la pression monte et on se doit d'espérer que juillet ne partira pas en dérapage prolongé... Tout de même et pour vous donner une petite idée de ce qui se passe dans le pays, je vous suggère deux articles que je vous commente brièvement. Les faits se rapportent spécifiquement à Port-au-Prince, mais peuvent tout aussi bien s'appliquer, à moindre échelle, aux autres villes d'importance, comme Les Cayes, par exemple.

Le premier fait état d'une situation de plus en plus difficile :
«Fatras, embouteillages, obscurité...
Des fatras et des déblais un peu partout, des embouteillages dans beaucoup d'artères, des quartiers dans le noir, c'est la situation de la capitale depuis quelques semaines.»
Effectivement, quiconque est passé à Port-au-Prince en juin n'a pu que constater que les tas d'immondices, habituellement impressionnants par leur volume, avaient encore engraissé et avaient fait même des petits un peu partout. La ville, déjà difficile à circuler, n'en devient que plus pénible et le spectacle n'a rien de réjouissant pour l’œil, vous l'avez deviné. Heureusement ces déchets ne sentent pas beaucoup, car si c'était le cas, avec la chaleur excessive qui fait rage présentement, ce serait vraiment irrespirable. Mais le problème reste majeur, il faut bien l'admettre. Et croissant...

Les embouteillages, je vous dis pas. Au fil des ans, j'ai été coincé dans des "traffic jam" dans maints endroits--plusieurs capitales européennes, plusieurs grandes villes mexicaines, américaines et canadiennes-- mais rien, et je dis bien rien, n'arrive à la cheville de Port-au-Prince. Y circuler tient du miracle. On y avance à pas de souris et il n'est pas rare de voir les piétons couvrir plus de distance que les voitures dans le même intervalle de temps. Port-au-Prince est une ville extrêmement engorgée, et je vous prie de croire que le terme extrêmement n'a rien d'exagéré ici. Ajoutons à cela les débris du séisme (qui jonchent toujours la ville, je vous l'ai dit jadis) et vous commencerez à comprendre...

L'obscurité. Ça, c'est parce que l'EDH, la compagnie d'électricité nationale, revampe son système et déleste
son réseau pour ne pas le surcharger. Pour nous, c'est un moindre mal puisque la génératrice nous fournit tout le courant dont nous avons besoin. Pour les gens ordinaires, c'est vraiment une engeance car les interruptions de courant plongent la ville dans le noir et... dans la chaleur! C'est que, faute de climatisation, quelques ventilateurs bien placés font parfois toute la différence entre suer et SUER. Or, sans courant, pas de ventilateurs, et ça, vraiment, ça fait SUER!...

Tout ça pour vous dire que l'article brosse un tableau assez exact, même si peu flatteur, de la situation qui prévaut dans la capitale et, par extension, dans le reste du pays.

Le second article exprime en termes simples ce qui, ailleurs, ferait certainement l'objet d'une couverture plus médiatisée. Car enfin, 67 personnes tuées en pas même deux mois, ce n'est quand même pas rien et c'en dit long sur l'état de sécurité du pays!... La police est débordée et démunie. Lire que «Le commissariat de Pétion-ville compte 18 véhicules dont 10 sont en panne actuellement» peut faire sourire quand on est tranquillement assis sur le bord de sa piscine au Canada, une petite bière bien fraîche à la main, mais pour nous tous qui vivons ici, ce n'est guère rassurant, vous n'en disconviendrez. Enfin...

Tout de même, les articles proposent un survol réaliste de ce qui se passe présentement au pays où il fait chaud. Et qui laisse penser que les choses n'en resteront pas au point mort, on peut le parier. Reste à espérer que l'entropie ne va pas brouiller les cartes davantage...

Bon. Assez déblatéré. Maintenant, la petite bière bien fraîche, c'est à mon tour...