samedi 29 janvier 2011

Janvier s'achève


Pas grand chose sur Haïti ces jours-ci, hein? Eh bien sachez qu'on ne s'en plaint pas. Car quand les médias parlent du pays, c'est qu'il ne fait pas bon y être... Témoin cet article, lu aujourd'hui... N'empêche que janvier se termine sans brouhaha (bourara, comme on dit ici) envers et contre toute prédiction, y compris les miennes, bien entendu. Il va sans dire que rien n'est réglé et la situation politique devra tout de même connaître un aboutissement quelconque, ne serait-ce que pour mettre une tête en place, même si ce n'est pas celle de Papineau. Or, je serais très surpris que ce changement de tête se fasse sans que quelques-uns la perdent et s'excitent la rate, source de toutes les humeurs, comme tout le monde le sait... On attend toujours, donc...

Mais il ne s'agit pas d'une attente angoissante. En fait, les jours se suivent et le travail se poursuit normalement, avec le flot constant de patients qui passent nos portes et viennent voir le médecin pour montrer leurs petits bobos. Je trouve ça rassurant. Qu'importe tout ce qui va de travers dans le pays, les gens continuent d'être malades ou éclopés et continuent d'affluer à notre hôpital, beau temps, mauvais temps. C'est bon pour le moral. Et pour le peuple haïtien aussi, il va sans dire.

Ainsi s'achève janvier. Et si vous avez lu mes écrits antérieurs, vous savez que je m'attendais à tout autre chose. Mais les prédictions ici ne tiennent pas la route : trop de variables. Dans ce cas-ci, c'est le report, sine die, de l'annonce du résultat du premier tour de novembre dernier qui aura permis de passer le temps à peu près normalement. Et maintenant, on parle du désistement de M. Célestin, mais il semble que le monsieur en question ne soit pas d'accord pour qu'on le "flushe", si vous me passez le terme. Sous la pression, il devrait céder, surtout si on prend soin de le dédommager convenablement. Et si vous voulez mon avis, je pense que le retrait de Célestin de la course tient beaucoup à la nature et la valeur du dédommagement en question... Simple impression, bien entendu, mais bon.

Janvier s'achève donc, et la vie continue. La visite récente (et brièvement évoquée dans mon dernier texte) de trois audioprothésistes sortis tout droit du frigorifique Québec nous aura permis, entre autres choses, de bénéficier de l'expertise de ces jeunes gens bien formés et de refaire le plein de prothèses, piles et autres babioles similaires. Un cas mérite d'être mentionné. Une maman se présente avec sa petite fille d'une dizaine d'années. Selon le "blanc" qui l'accompagne (l'un des nombreux missionnaires de La Bible Parle, une organisation dont j'ai déjà parlé et sur laquelle je reviendrai un de ces quatre), la petite fille parlait et puis tout d'un coup, s'est arrêtée de parler. Soudaine aphasie? En fait, creusant la chose, il semble que la petite fille n'entend pas ou entend très mal. Qu'à cela ne tienne, on lui fait passer un test d'audition qui confirme qu'elle est effectivement sourde. Or, tout le monde sait que parler, c'est avant tout une affaire de sons et sans l'oreille, la parole perd tout son sens. Forte de ce diagnostic, notre technicienne a préparé une prothèse auditive pour la petite fille qui s'en tortillait de joie! J'avoue que j'ai bien regretté de ne pas l'avoir prise en photo, dans sa petite robe de crinoline rose bonbon...

Mais l'un des plus gros problèmes que nous avons ici, c'est justement de convaincre les gens que nous pouvons régler leur problème! Ce matin encore, je voyais une jeune dame (je lui aurais donné à peine 20 ans) for jolie d'ailleurs, qui n'avait pas l'argent pour payer pour les médicaments prescrits à son petit garçon d'environ 6 ans. Deux cataractes congénitales, le petit! L'une a été opérée hier et l'autre le sera bientôt. Nous l'avons exonérée de tous frais, bien entendu. Vous dire qu'elle était contente, la dame, serait peu dire... Certes, il n'est pas toujours facile de savoir qui a suffisamment d'argent pour payer tous les frais médicaux (dossier/consultation, tests de laboratoire, médicaments et éventuelle chirurgie/hospitalisation) et qui n'en est absolument incapable. Mais à la longue, on sait. Les gens pauvres sont toujours fiers et mal à l'aise de leur incapacité de payer. Les hypocrites n'ont aucune honte et quémandent sans vergogne. L'autre jour, c'était une imposante dame bien en chair et clinquante de bijoux qui m'affirme, comme ça, qu'elle n'a pas d'argent pour acheter les médicaments qu'on lui a prescrits. Je lui ai dit qu'elle n'avait qu'à me donner sa montre ou son collier et que tout serait dit. Je pense qu'elle n'a pas tellement apprécié; quelques minutes plus tard, le temps de se redonner une contenance, elle m'a remis le billet de 500 Gourdes ($12) qui manquait. Non mais des fois...

Nos prix sont bas. Nous le savons et nous savons que bien des gens pourraient payer davantage. Juste pour vous donner un exemple, une opération de cataracte coûte ici $150 alors qu'elle peut coûter plus de $1000 à Port-au-Prince. Les prothèses auditives que nous vendons $12 s'achètent à près de $1000 dans la capitale, et ainsi de suite. Alors pourquoi ne pas monter nos prix et les ajuster aux pratiques du pays? Tout simplement parce que notre objectif n'est pas d'opérer une PME, mais bien de rendre service à la population, une philosophie qui est d'ailleurs tout à l'honneur des grands patrons de Calgary. Malgré cela et malgré que notre balance soit déficitaire, nos revenus sont tout de même suffisants pour couvrir le plus gros de nos dépenses, le reste nous étant gracieusement fourni par la fondation qui soutient l'Institut depuis toujours. Tout ça pour vous dire que ce que nous faisons s'inscrit dans le sens de la saine contribution au mieux-être collectif: ça ne change pas le monde, mais ça le rend un peu moins malade.

Alors on continue, même si la tâche semble sans fin...

mercredi 26 janvier 2011

La mygale


Ne croyez surtout pas que le titre de ce texte dissimule une allégorie politique quelconque. La politique, ce n'est pas ma tasse de thé, je le redis pour ceux ou celles qui auraient déjà oublié, et franchement, quand elle n'est pas associée à la violence (pas ma tasse de thé, la politique), ses hauts et ses bas me coulent sur le dos comme l'eau sur le canard proverbial. Donc pas d'allégorie politique. En fait, pas d'allégorie du tout! Car je vous parle bel et bien de cette charmante petite bête qu'on appelle ici "krab arènye" (crabe-araignée) ou, plus joli "krab anbara" (crabe-embarras). Eh bien on en avait une dans notre chambre, hier soir...

On peut dire que nous sommes familiarisés avec cette arachnide. À Fond des Blancs, ce coin de pays montagneux où nous avons tout de même passé deux bonnes années, les mygales (ou tarentules, comme on le calque sur l'anglais) n'étaient pas rares et souvent de belle taille. La photo ci-dessus vient d'ailleurs de cette époque et je puis vous dire que celle-là, dans la salle de bain, nous a causé quelque fascination, pour ne pas dire pire. Celle d'hier dans notre chambre était plus modeste : son corps ne devait pas faire plus 3 cm de diamètre. Mais elle était là, bien en vie et bien alerte sur ses huit pattes robustes. Mais que je vous raconte.

Nous étions couchés donc et contents de nous abandonner au sommeil réparateur, tout spécialement après un après-midi à la plage. "Comment la plage? Mais vous ne travaillez donc pas, le mardi?" Eh bien justement, c'était en rapport avec le travail, une extension de notre tâche, si je puis dire, qui nous impose de nous occuper de nos volontaires avec cordialité et empathie. Je sais, je sais, il s'agit là d'une tâche bien ingrate, mais bon, vous nous connaissez : on sait se résigner! Donc, pour clôturer la semaine de bons services de nos trois audioprothésistes étrangers et compatriotes de surcroît, quoi de mieux qu'un petit séjour à la plage? Oui, je sais, il faut une bonne dose d'abnégation pour faire ce métier, mais que voulez-vous, nous l'avons! Mais je digresse...

Séjour à la plage donc, bains de mer et de soleil, repas copieux, toutes les conditions se trouvaient réunies pour le sommeil rapide et réparateur. Les bruits nocturnes nous sont maintenant familiers et contribuent à l'appel de Morphée. Sauf quand, parmi cette suite ininterrompue de petits bruits, s'en glisse un qui tranche. Qui détonne. Qui inquiète. Hier, c'était une espèce de grattement qui m'a immédiatement fait penser à un cancrelat (coquerelle). Vite, la lampe de poche, laquelle est beaucoup plus efficace que le plafonnier pour situer l'origine d'un bruit, tout le monde sait cela. Rien. J'éteins. Tout est à nouveau calme. Je commence à peine à me rendormir quand le bruit discordant se fait entendre à nouveau. Nouvel éclair de la lampe de poche, nouveau balayage de la zone d'où semble venir le bruit. Et là, mes amis, ô surprise, la bête est là, ses huit pattes bien étalées, prête à l'action! J'avertis ma compagne : panique générale! Tout le monde sur le pont! Branle-bas de combat! "Tue-la" me dit-elle de ce ton qui n'admet point la réplique. Mais moi, ami des bêtes et des imbéciles, je me dis qu'il y a sûrement un autre moyen que d'ôter la vie à cette pauvre petite créature qui n'a rien fait d'autre que de se retrouver au mauvais moment au mauvais endroit... Et d'ailleurs, posons-nous la question : comment s'est-elle retrouvée là?

Eh bien il semble que ce soit nos récents travaux en la demeure qui en soient la cause. Au-dessus de nos fenêtres, avaient été pratiquées des ouvertures permanentes, garnies de claustras, ces blocs de béton ajourés qui servent d'éléments décoratifs. Or, ces ouvertures ne faisaient qu'accumuler la poussière et les petites bêtes qui y élisaient volontiers domicile. J'ai donc décidé hier de faire boucher ces ouvertures inutiles (puisque nous avons des fenêtres). Le travail consistant d'abord à boucher le côté extérieur, j'en déduis que les petits animaux qui nichaient dans cet endroit fort approprié à la chasse nocturne sont restés bloqués... à l'intérieur! Dont la mygale! Il suffit donc de la remette dans son milieu naturel--dehors--et le tour est joué! C'est finalement à l'aide d'un contenant de plastique (genre Tupperware) que j'ai pu capturer la vilaine et la reconduire dehors, sans malice ni méchanceté. Je suis sûr qu'elle m'en sait gré. Et c'est ainsi que, finalement apaisés, nous avons pu nous rendormir et passer une excellente nuit, merci!

Vous dire la tête que mes gars ont fait ce matin quand je leur ai dit que je n'avais pas voulu tuer la chose...

vendredi 21 janvier 2011

La saga se poursuit


Il devait prendre l'avion hier. Il avait en sa possession un billet de retour qui lui offrait cette possibilité. Mais ne il l'a pas fait. Faut-il s'en étonner? Tout le monde, même les plus crédules, n'ont jamais pensé un instant qu'il s'en retournerait comme il est venu, sans tambour ni trompette et surtout, surtout, sans les sous dont il est venu remplir ses poches. Ai-je besoin de préciser ce «il»? Je ne crois pas. La semaine a passé, les déclarations les plus farfelues ont rempli les médias et les journalistes ne se sont pas privés d'analyses parfois profondes, mais la plupart du temps simplement creuses. La montagne qui accouche... Qu'en sort-il? Du vent. Un gros pet nauséabond. Mais le peuple haïtien, imperméable aux odeurs nauséabondes, n'en fait pas de cas : il attend et il espère, malgré la vacuité de cette espérance. Car tout le monde le sait bien : cet homme n'est pas un homme de bien et n'est pas là pour faire le bien. Le retour de l'enfant prodigue, ce n'est pas lui. Certes, il a été prodigue : il a distribué l'argent comme il a distribué les gifles, sans la moindre retenue, mais je le vois mal dans le portrait du fils repentant qu'il essaie d'incarner. Pour je ne sais quelle raison, son remords m'apparaît impossible à avaler. Et vous? Vous y croyez, vous, au repentir du dictateur déchu?

Toujours est-il que les médias ne parlent que de ça et ce faisant, ont fait disparaître la préoccupation angoissante du résultat des élections de novembre dernier. Quant au choléra, quel choléra? On a déjà oublié... Et pourtant...Tout ça pour dire que comme manœuvre de détournement de l'attention publique, le débarquement de Duvalier est tout une réussite! Succès total! Tout le monde attend de savoir ce qui va se passer avec l'homme et en oublie les magouilles de Préval pour trafiquer le résultat des élections. Fallait le faire, quand même!

Pendant ce temps, la vie continue. Et je vous avoue que pour nous comme pour tout le monde, c'est franchement mieux comme ça. Je vous ai parlé de sursis (le 20 décembre) et croyais bien qu'il serait de courte durée. Or, voilà qu'un mois déjà a passé et le sursis se poursuit. Sans doute pas pour très longtemps encore. Les messages de M. Martelly sont sans équivoque sur la question : s'il est éliminé, il exhorte ses partisans de contester la chose publiquement (les messages nous parviennent en mode texte sur le téléphone). Il y a donc fort à parier que si la candidature de Martelly est écartée, ça va chauffer. Et je pense que tout le monde politique le sait. D'où l'intérêt de la diversion.

J'ai beaucoup lu sur le sujet Duvalier au cours de la semaine; les articles, tant en français qu'en anglais, s'efforcent de comprendre et de nous aider à comprendre. Mais jusqu'à présent, je n'ai rien vu qui soit digne de mention. Certains s'attachent à l'histoire de la tyrannie duvaliériste, d'autres s'offusquent des centaines de millions de dollars détournés, d'autres encore y voient une guerre de clocher entre la France et les États-unis dans laquelle la Tunisie joue aussi un rôle... Mais à la question simple : qu'est venu faire Duvalier en Haïti, personne ne répond. Parce que personne n'a la réponse. Et c'est vrai qu'on ne sait pas. Mais pour moi, l'odeur ne trompe pas...

Si bien que coincé entre les conjonctures les plus farfelues d'un côté et la paralysie politique de l'autre, le pays n'est pas sorti du bois... Et pourtant...

Pourtant, comme j'allais reconduire des gens au wharf ce matin, j'ai pu voir que les travaux de construction du port des Cayes avancent plutôt bien. Vous ne le saviez pas, hein? C'est que ça n'a rien de sensationnel, rien de tape-à-l’œil, rien de médiatique. Une grue, des tas de gravier, quelques dalles de béton posées sur des piliers, y'a pas de quoi fouetter un chat! MAIS il s'agit bel et bien d'une amélioration majeure dans notre coin de pays. Un port décent aux Cayes permettra aux navires d'y venir accoster et procurera de l'emploi à des tas de gens, sans compter le soulagement pour les structures de Port-au-Prince. Comme quoi il suffit de peu pour des projets qu'on juge souvent anémiques s'enclenchent et donnent des résultats. De là à croire qu'un répit politique permettrait de faire avancer les choses considérablement, il n'y a qu'un pas. Et petit. Mais voilà : le répit politique passe par une certaine abnégation qui n'est justement pas le fait des politiciens. Et remarquez que je ne fais pas de ségrégation; comme toujours, pour moi et quitte à titiller l'ironie de certains, la politique, c'est bonnet blanc, blanc bonnet...

Et pendant ce temps, la farce se poursuit. À quand la bastonnade?

lundi 17 janvier 2011

Duvalier au pays, qu'en dire?


Difficile de laisser passer ça, hein? C'est gros, c'est hénaurme, même! Imaginez un peu : le dictateur le plus cruel que le pays ait connu, qui s'est envolé de justesse dans un avion militaire américain parce que le peuple voulait le lyncher, qui a dévalisé le pays et s'en est allé avec la rondelette somme de 100 millions de dollars américains, qui a vécu une vie d'opulence pendant ce dernier quart de siècle dans le sud de la France, qui n'a jamais payé pour ses crimes, eh bien le voilà de retour! Et qu'est-ce que vous dites de ça???

Tout le monde en est resté baba. C'est tellement gros que ça ne s'avale pas. On étouffe là! Donnez-nous de l'oxygène! Or cet homme - certains, et pas des plus cons, disent plutôt "ce monstre" - n'a rien à faire ici, sinon jeter la pagaille dans un jeu déjà chaotique. Que peut-il en sortir de bon? Le feu qui éteint le feu, dites-vous? Si au moins c'était vrai...

Comme dans toute situation où le pourquoi de la chose reste occulté, je pense qu'on peut se poser la question que tout bon détective se pose brillamment en début d'enquête : à qui le crime profite-t-il? Or, les acteurs ici sont nombreux : Préval, les candidats en lice, les Américains, les Français et finalement le peuple haïtien; sans oublier le principal intéressé, il va sans dire. Je n'ai pas fait l'analyse; d'abord, je n'ai pas la compétence pour le faire et ensuite, je ne me mêle surtout pas de politique, vous le savez bien maintenant. Mais savoir à qui le crime profite m'apparaît intéressant, alors je suis allé voir ailleurs de quoi il retournait. Compte tenu que les articles ne font que se plagier l'un l'autre, on n'apprendra pas grand nouveau en épluchant les textes médiatiques. Néanmoins, cet article du Time m'a semblé intéressant à plus d'un chapitre et surtout, surtout dans le petit commentaire de l'un des lecteurs qui, lui aussi, s'interroge pour savoir à qui le crime profite.

Il est bien clair que M. Duvalier a une idée en tête, une intention (avouable ou non), un agenda, pour utiliser l'anglicisme que tout le monde connaît. Qu'il revienne au pays qu'il a torturé sans vergogne pendant 15 ans est déjà énorme; qu'il vienne précisément au moment où le gouvernement Préval s'apprête à divulguer les résultats officiels des élections devient gargantuesque. Il vient, il voit et il vainc. Trouvez pas que ça ressemble à un dictateur historique, ça? En tout cas, il a du front tout le tour de la tête, notre Baby Doc, car après avoir été mis dehors avec deux petits bois (digression: vous connaissez le sens de cette expression? Selon ma mère (RIP), c'était anciennement avec deux petits bois qu'on mettait dehors la crotte du chien [ou du chat ou du bébé]. Alors il me semble que ça s'applique assez bien ici, non?), après avoir été expulsé donc, il revient en vainqueur le cher dictateur! Faut le faire, quand même!

Et s'il revient, c'est que le crime lui profite, d'une façon ou de l'autre. Peut-être qu'il en profite pour jeter les ponts d'une affaire louche qui lui rapportera gros; peut-être qu'il veut vraiment redevenir l'homme fort d'Haïti; ou peut-être qu'il veut tout simplement renvoyer l'ascenseur à son ami Martelly qui, d'après le commentaire du lecteur cité ci-dessus, l'a bien louangé dans le temps...

Quoi qu'il en soit, la chose est facétieuse. Burlesque. Carnavalesque, tiens. Dommage qu'on ne soit pas au début de mars (le Mardi Gras est le 8 mars, cette année), car sa venue sonnerait un merveilleux coup d'envoi au carnaval! Alors on attend de voir. On attend sans doute en vain, car le monsieur (qui n'est quand même sûrement pas tout à fait con) ne va sans doute pas dévoiler son plan. Pourquoi le ferait-il? Et s'il s'agit seulement d'un coup de sonde pour mesurer la profondeur des eaux avant de s'y engager, vu le fort tonnage de sa personne, eh bien ce ne sera que plus tard qu'on saura la vraie nature de cette visite impromptue.

Reste à souhaiter qu'on le saura à temps, avant de s'en faire passer une autre p'tite vite...

samedi 15 janvier 2011

Haïti sous un autre éclairage


L'article de Chantal Guy me fait sortir de ma torpeur habituelle du samedi afin de partager avec vous ce que le texte m'inspire.

À la différence d'un autre journaliste - que je n'ai pas besoin de nommer, j'en suis sûr -, les propos de Mme Guy sonnent juste, parce que, je le confirme, ils le sont. Haïti n'est plus la «perle des Antilles» qu'elle était jadis, mais faut comprendre que ce n'est pas sans raison qu'on l'avait ainsi nommée : Haïti séduit, pour peu qu'on en oublie ses petits problèmes, ces petits problèmes dont les médias saturent nos neurones. Oui, il y a le choléra. Oui, il y a le tumulte politique. Oui, il y a des problèmes sociaux énormes. Oui, il y a les catastrophes naturelles à répétition. Tout ça est vrai, et même plus. Mais Haïti, c'est ÇA. Haïti n'est plus la perle qu'elle était, mais elle reste Haïti. Ce qu'elle a perdu en luisance, elle l'a gagnée en résilience. Pour ma part, je décris souvent la vie ici comme un joyeux bordel. Vous avez compris que «bordel» dans ce contexte n'a rien à voir avec une maison close, mais plutôt avec le désordre qui prévaut à tous les niveaux. Et c'est joyeux, c'est rieur, c'est insouciant, c'est je-m'en-foutiste, bref, c'est vivant. Par opposition à mortuaire, si vous me suivez. Car la vie, les amis et les amies, c'est joyeux, n'en doutez pas un seul instant. Et les Haïtiens le savent, eux qui ne connaissent pas le suicide...

Le thème pourrait mériter un approfondissement qui dépasserait largement les cadres de ma petite chronique habituelle. Je ne dis pas que je ne m'y attarderai pas un jour. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, je me complais dans le facile, dans le texte de Chantal Guy que je seconde sans réserve aucune. Sa perception est juste, je le redis, car elle ne cherche pas à comprendre le pays et à nous l'expliquer, mais plutôt à nous faire partager ce qu'on sent comme une passion du pays, de ses gens, de ses couleurs et de la vie qui l'habite. Et la passion, par définition, ne se justifie pas. Demander à n'importe quel étranger qui aime ce pays la raison de cet amour, c'est comme demander à des amoureux pourquoi ils s'aiment : on aime l'autre parce qu'il est qui il est. C'est global et inconditionnel. Ainsi en est-il de ce pays tordu : on l'aime parce qu'il est ce qu'il est, avec ses bons côtés comme avec ses mauvais. Remarquez, je ne dis pas que les mauvais côtés sont appréciables : on s'en passerait volontiers. Mais en même temps, on sait que les mauvais côtés balancent, en quelque sorte, ce qui serait d'une perfection ennuyante. Alors qu'on me lâche un peu les baskets avec les problèmes d'Haïti, comme si c'était là l'essence même du pays. Que non. Le pays a ses problèmes, certes, mais sa vérité est ailleurs. Haïti n'est qu'un pays comme bien d'autres, à la culture riche et complexe, à l'histoire exceptionnelle et au mœurs différentes. Qu'on cesse donc de vouloir faire d'Haïti une province américaine ou canadienne! Haïti n'est pas en crise d'identité, Haïti est pauvre, tout simplement. Quand je vois certain journaliste que je ne nommerai pas (le même) clamer du haut de son ignorance l'irresponsabilité des Haïtiens ou leur désintéressement des affaires publiques ou leur apathie ou que sais-je encore, je trouve ça pitoyable. Les Haïtiens ne sont rien de cela. Ce sont des gens qui vivent parce que ce sont des gens qui luttent.

C'est d'ailleurs sur ce fort beau texte de Victor Hugo, tiré des "Châtiments" que je vous laisse.
Ceux qui vivent ce sont qui luttent;
Ce sont ceux dont un dessein ferme
Emplit l’âme et le front;
Ceux qui, d’un haut destin,
Gravissent l’âpre cime;
Ceux qui marchent pensifs,
Épris d’un goût sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque labeur ou quelque grand amour.
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier;
Ceux dont le cœur est bon,
Ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, les autres, je les plains.
Ceux dont le cœur est bon. Ça, ce sont mes Haïtiens...

mercredi 12 janvier 2011

Je me souviens


Que faisiez-vous le 12 janvier 2010 vers les 17h? Vous ne vous en souvenez pas, n'est-ce pas? Ce n'est pas surprenant. Ce n'est pas dans votre cour que la terre s'est mise à valser. Le 12 janvier n'a rien d'un jour spécial, il n'y a pas de fête, les saints du jour sont d'illustres inconnus (Arcade, Benoît, Césarie... selon Wiki) et avant ce fameux séisme, il n'y avait pas d'événement qui retenait vraiment l'attention.

Tout comme Chantal Guy, je n'ai pas envie de vous parler de ce 12 janvier, des drames dont nous avons été témoins et de la misère qui s'en est suivie. Les médias sont tellement meilleurs pour vous montrer l'atroce, le terrible et le catastrophique, alors gorgez-vous de télé et je suis sûr que vous allez être replongés dans cet enfer mieux que si vous y étiez. Plus confortables, en tout cas. Mais pour se souvenir, ça oui, il faut. Et c'est ce que tout le monde fait aujourd'hui dans le pays, nous donnant ainsi un autre répit politique que nous apprécions. (On dit que les résultats définitifs sortiront au cours du prochain week-end. Notre sursis tire à sa fin, semble-t-il...) Aujourd'hui, dans une ville déserte où tout est fermé (et nous de même, cela va de soi), on se sent en paix. Drôle. La paix assis sur un baril de poudre... Mais tant que personne ne s'allume, où est le problème? Donc on se remémore. À la radio, des témoignages, certains assez émouvants. Des gens qui, en quelques secondes, ont vu leur univers basculer dans un trou sans fond. Et tac! Plus de maison, plus de voisins, plus de voiture, plus de rue... Pas une guerre ne peut faire autant de dommages en aussi peu de temps. Humains et matériels. Non, ce ne fut pas un record de tous les temps, mais une performance tellurique tout à fait respectable, reconnaissons-le. La terre éternue, les humains en sont les postillons...

L'occasion aujourd'hui n'est pas uniquement de se souvenir de ce jour funeste, mais aussi, peut-être même surtout de prendre conscience de notre fragilité, de notre précarité dans un monde que l'on veut pourtant stable et prévisible. La terre, là où reposent nos pieds, est fragile. Instable. Et vulnérable. Et il ne faut pas qu'elle frissonne ou qu'elle tousse trop fort pour que nous en fassions les frais. Et j'ai comme l'impression que notre planète n'est pas tellement en santé, qu'elle couve quelque chose et que nous risquons fort d'y goûter sérieusement le jour où elle nous piquera une crise...

Nous n'avions jamais vécu de tremblement de terre. Et au risque d'en décevoir plusieurs, ce ne fut pas du tout pour nous une expérience traumatisante. Inquiétante, inconfortable, déstabilisante, oui. Mais pas traumatisante. Autour de nous, rien ne s'est écroulé, personne n'est mort écrasé sous des décombres, on n'a pas vu de sang ou de bouts de jambes dépasser d'un toit affaissé, bref, pas de trauma psychologique ou physique. Mais l'expérience a laissé une impression inaltérable, une angoisse qui a persisté bien après que la terre se soit calmée et ait repris son souffle.

Alors se souvenir? Ça oui, on s'en souvient.

jeudi 6 janvier 2011

Un pas à la fois


Épiphanie. On ne sait plus vraiment ce que le mot veut dire, hein? Eh bien laissez-moi vous éclairer : une épiphanie, c'est simplement une apparition, en l'occurrence celle de Jésus aux rois mages. Il n'était pas disparu, le petit Jésus, mais pour les rois mages qui sont arrivés en retard, ce fut comme une apparition, j'imagine. Ou bien il y a une autre explication que je ne connais pas. Alors voilà pour la leçon de religion. Les nostalgiques se souviendront du gâteau des Rois, dans lequel on dissimulait une fève et un pois, le premier pour la reine, le second pour le roi. Et la couronne suivait. Pas une grosse fête, mais une fête quand même : tout était bon pour un congé, hein?

Eh bien justement, parlant de congé, nous en sommes aujourd'hui. Et non, pas en raison de l’Épiphanie, mais plutôt en guise de protestation solidaire avec tous les établissements publics de la ville contre l'inertie de la police face aux bandits armés qui sont en train de faire ce qu'ils veulent en ville. Je vous ai parlé dans mon dernier texte de ce commerçant qu'on a froidement assassiné samedi dernier. Eh bien l'événement a choqué. A suscité une colère tout à fait justifiée chez le peuple en général et les marchands en particulier. "Hier c'était lui, demain ce sera qui?" Question judicieuse, s'il en est une...

Mais ce n'est pas de cela dont je veux vous parler, ni même du résultat de ces fameuses élections qu'on attend toujours d'un jour à l'autre avec toujours la même inquiétude. Je vous en reparlerai quand ça éclatera. Aujourd'hui, je veux partager avec vous un article qui, dans le noir univers de tout ce qui va mal au pays, jette un rayon de lumière : celle de l'espoir. L'article s'intitule en effet "Why There Is Hope For Haiti"

En substance, l'article nous dit d'abord que les pertes humaines dues au tremblement de terre ont été terribles, tout le monde le sait. On peut croire à priori que les pertes économiques seront à l'image des pertes humaines, vrai? Faux. S'appuyant sur des données historiques, l'auteur nous apprend que les pays ayant souffert les pires catastrophes naturelles se retrouvent, 10 ans plus tard, au même point de développement économique que s'il n'y avait pas eu de catastrophe. Pourquoi? Parce que, dit-il, la valeur du développement à long terme est davantage liée au développement institutionnel qu'aux infrastructures. Donc, et bien que ce ne soit pas dit explicitement, Haïti dans 10 ans sera la même que si le tremblement de terre n'avait jamais eu lieu. N'est-ce pas beau, ça?

Deuxième point : entre 1950 et 2002, le revenu annuel moyen du pays est passé de $1,051 à $752 (!), conséquence de la corruption massive, entre autres facteurs. Voyant cela, si Haïti, dit l'auteur, réussit à seulement demeurer à son niveau de pauvreté actuel, on pourra considérer qu'il s'agit d'une amélioration. Optimiste, moi j'aime ça comme ça!

Enfin, malgré la modeste injection d'argent de la part de l'État dans les services publics -- on parle de dépenses de l'ordre de $530 millions pour une population de 9 millions (avant le séisme), soit moins de $60 par personne --, la mortalité infantile a décliné radicalement passant de 22% à 8% chez les enfants de moins d'un an; de plus, l'espérance de vie est passée de 42 à 61 ans entre 1960 et 2008. Quand même significatif, n'est-ce pas?

En conclusion, l'auteur nous rappelle qu'avant le tremblement de terre, il y avait progrès dans le pays -- j'en témoigne personnellement --, même si c'était un progrès modeste. "Au regard de l'économie chancelante du pays et de sa constante instabilité politique, [ce progrès] n'est rien d'autre qu'un miracle et la preuve qu'après tout, il y a de l'espoir pour ce pays si malchanceux." (traduction libre)  Bref, un excellent article que je ne saurais trop vous recommander. Et c'est bien dommage pour ceux ou celles qui ne lisent pas l'anglais. En fait, je vous parle tellement d'espoir dans ces textes et je me sens tellement seul dans ce discours que ça m'a fait du bien de lire ce qu'un monsieur bien renseigné avait à dire sur la question. Ce n'est certes pas demain que Haïti se sortira du trou profond dans lequel il se débat. Mais Haïti n'abandonnera jamais. Tout comme Sisyphe et son rocher, le pays continue d'avancer à petits pas, de se reconstruire ti-pay, ti-pay (lire ti-paille), c'est-à-dire un petit brin d'herbe à la fois, mais sans jamais désespérer. Et Haïti, ben c'est le peuple, hein, ne l'oublions pas!

Allez! Une bonne Prestige à la santé du pays, tiens!

mardi 4 janvier 2011

Pour débuter 2011


Alors? Vous m'attendiez, hein? Avouez... Déjà le 4 janvier et rien, y'a de quoi se poser quelques questions, n'est-ce pas? La vérité, c'est que j'attendais d'avoir des nouvelles explosives à vous donner. Mais rien n'a encore explosé, alors on attend. Mais tout le monde s'attend à ce que cette explosion se produise, alors faut vraiment se faire à l'idée que ça va se produire, si pénible et désagréable (pour ne pas dire dangereux) que cela puisse être. Il y a deux jours, on a assassiné un des gros commerçants de la ville. Comme ça, sans raison apparente, un bandit lui a tiré deux balles en pleine poitrine à bout portant, est monté dans une voiture et a pris la fuite. La victime est un bon monsieur, connu pour sa prospérité, oui, mais aussi pour sa générosité. Il semble que ce meurtre n'ait rien à voir avec la politique, et c'est pas moi qui le dis. Mais des malfrats, souvent venus d'ailleurs, envahissent les rues des Cayes et tuent sans crainte et sans remords. Pour voler, ou pour régler des comptes ou quoi encore. Rien de bien rassurant, nous sommes d'accord...

Comme mesure préventive et malgré la naïveté de l'effort, je fais poser du fil de fer barbelé au-dessus de notre clôture, espérant ainsi limiter les éventuels manifestants qui voudraient sauter ladite clôture, comme c'est arrivé la dernière fois. Ce n'est certes pas une précaution "foolproof", mais ça ne peut pas nuire, même si des barbelés autour d'une propriété, je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ça fait un peu camp de concentration... Mais bon. On fait ce qu'on peut, je vous le rappelle.

Drôle de façon de commencer une année, que de la commencer en posant du fil barbelé, mais de l'autre côté, faut ce qu'il faut. La crise politique, faudra qu'on y passe si on veut en finir. En d'autres termes, si pénibles que soient les manifestations violentes, elles font partie du cycle politique ici, et il faudra que celle à venir passe avant que l'on ait un peu de stabilité. Comme je vous le disais, il est faux de prétendre que, parce qu'on commence une nouvelle année, l'histoire de la précédente s'efface automatiquement... La continuité temporelle demeure et seul un événement majeur, genre tremblement de terre, peut présenter une solution de continuité ou, si vous préférez, une fracture. Donc, on hérite, en ce début de 2011, de ce que 2010 nous a légué, et encore une fois, je n'ai pas à vous rappeler cette suite presque burlesque d'événements tragiques qui ont frappé le pays...

Ma compagne et moi avons quand même voulu commencer l'année du bon pied en dégustant un champagne--un vrai, une Veuve Clicquot, rien de moins--ce premier janvier. Pour le reste et selon notre habitude, ça s'est passé devant quelques bons films. Au menu, du cipâte, réminiscence de jours passés et de temps des Fêtes évanouis. Et du vin rouge. Ordinaire. Mais bon. Et puis nous avons repris le travail, ce lundi dernier et avons été très heureux de pouvoir échanger nos vœux traditionnels avec nos fidèles employés et employées. Et puis l'attente des fameux résultats d'élection et la progression régulière du choléra redeviennent vite les sujets de conversation de l'heure...

Justement et parlant du résultat officiel du premier tour des élections, il semble que ce sera ce soir. Nuit chaude en perspective, donc, et je ne parle pas de la température, vous vous en doutez...

Et dire qu'il s'en trouve parmi vous pour nous qualifier de courageux, alors qu'on a juste envie de se réfugier dans un endroit sûr en attendant que ça passe... Mais on ne peut pas. Alors on endure, on serre les dents un peu plus et on avale. Reste qu'à la longue, ça nous laisse la langue longue...

Quoi qu'il en soit, bon début d'année 2011 à tous et à toutes!