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mercredi 16 juillet 2008

Éraise


La première fois que j’ai entendu son nom prononcé timidement, j’ai dû la faire répéter. Érèse? Les noms, et plus encore, les prénoms sont un champ libre en Haïti et l’on donne aux enfants des noms que l’on crée en fonction de l’humeur du jour. Sans mentir : combien de Samedis, de Dimanches ou de noms bizarres aux consonances douteuses entendons-nous dans ce pays! Éraise n’est pas si mal sous ce chapitre. Et puis je me suis dit que le prénom avait peut-être été donné en l’honneur de Sainte-Thérèse, avec une confusion dans la liaison (*Sainte-Érèse); or, comme la jeune fille en question n’est pas béatifiée, le «sainte» disparaît et il ne reste que ÉRÈSE. Dès lors, tout s’explique, n’est-ce pas? Toutefois, lorsque j’ai su qu’elle orthographiait son prénom ÉRAISE, ma théorie en a pris un coup. Mais sait-on jamais… j’ai peut-être quand même raison, car l’orthographe des noms dans ce pays n’a rien de standardisé, on s’en doute.

Mais ce n’est pas du nom de cette jeune fille que je veux vous entretenir aujourd’hui, mais plutôt d’elle et de son histoire. Éraise nous est arrivée un jour, bien malheureuse, de loques vêtue, disant que sa maman, qui avait été traitée à notre hôpital, ne se portait pas tellement bien et que par conséquent, c’était à elle, l’aînée (24 ans) que revenait la charge de la famille (deux petites sœurs : Guerdy et Sabrina). Or, elle ne savait pas faire grand-chose, mais pour une raison obscure et qu’il vaut sans doute mieux laisser obscure, l’administration de l’hôpital se sentait en dette vis-à-vis elle. Puis, sa mère est morte, Éraise est devenue orpheline et par le fait même, ses deux petites sœurs aussi. Elle ne savait plus à quel(s) saint(s) se vouer, alors elle est revenue nous voir, drapée de noir et en broyant (et non en braillant: je veux juste dire qu’elle broyait du noir, au cas où ma tournure osée vous aurait surpris); pris de pitié, nous l’avons pris sous l’aile protectrice institutionnelle. En d’autres termes, nous l’avons embauchée comme aide domestique. Dire qu’elle était contente serait mal dire : ce fut une renaissance, une véritable résurrection, sinon de la pauvre mère, à tout le moins de sa fille! Éraise qui avait dû tout vendre pour défrayer les frais d’hospitalisation de sa mère (même le maigre lit maternel y était passé, condamnant Éraise et ses sœurs à dormir à même le sol de terre battue), voyait enfin sa situation financière s’améliorer. Depuis, elle rayonne, elle flotte, elle irradie la joie pure!

Faut dire aussi qu’on la gâte. Comment ne pas le faire? Éraise apprécie tout, depuis les restes de table jusqu’aux vêtements usagés, en passant par les bouteilles d’eau ou de vin vides… En un mot, nos sous-produits deviennent son luxe. Elle est passée de Charybde à des cieux toujours bleus, et son sourire maintenant permanent en dit long sur son contentement.

Dimanche dernier, nous l’avons emmenée à la plage. Tout un événement! Elle s’est baignée sans crainte, a mangé comme Gargantua et a même pris une bière qui lui a fait tourner la tête, mais bon, une fois n’est pas coutume, n’est-ce pas!

Bien sûr, nous ne sommes pas en Haïti pour les Éraise de ce pays : elles sont trop nombreuses. Mais si notre action peut contribuer à changer la vie d’une seule, elle en vaut sûrement la peine, qu’en pensez-vous?

dimanche 30 mars 2014

Fait divers...



… et non fait d’hiver, puisqu’il est officiellement terminé. Quoi? Sarcastique, moi? Ben voyons!.. Allez pelleter un peu, ça vous remettra…!

Mon fait divers n’est rien d’autre, en somme, qu’une frustration comme il s’en vit à la tonne dans ce pays où rien ne marche, mais où tout finit toujours par marcher, comme se plaisait à répéter l’un de mes bons amis américains (version anglaise : nothing ever works, but everything ultimately works out), frustration issue d’un banal problème de plomberie… Je vous raconte.

D’abord, il faut que vous sachiez que, règle générale, l’alimentation en eau dans ce pays se fait par gravité : on installe un château d’eau sur le toit de l’immeuble (photo ci-dessus), on le remplit et on dispose alors d’une provision d’eau qui se transporte dans une tuyauterie standard, mais sans pression autre que celle de la gravité. Or, pour nous, habitués au luxe d’une pression à la douche, ce système laisse un peu à désirer et j’ai donc insisté pour que nous ayons un système avec pompe et réservoir qui nous procure une pression standard. Jusque là, tout va bien. Cependant, la semaine dernière, des travaux de plomberie nous ont obligés à changer quelques petites sections de tuyaux qui, mal collés, fuyaient dans un goutte à goutte aussi inutile qu’énervant. Je décidai donc d’y remédier, moi-même et en personne, illustrant en cela le proverbe qui dit que «l'on n’est jamais mieux servi que par soi-même.» J’achète donc une demi-barre de tuyau de PVC (polyvinyle chloride, si vous voulez tout savoir), la colle et les quelques raccords nécessaires à l’opération et me mets à l’œuvre. En pas même une demi-heure, le travail est complété et il ne reste qu’à remettre l’eau. Mais à ma grande surprise et contrairement à mon expérience passée, le tuyau n’a pas collé et avec la pression (environ 40 lb/po. car.), jaillit un geyser qui forme rapidement un lac sur le plancher de céramique. Heureusement, notre chère Éraise est là, et armée de sa moppe et de son sourire inaltérable, elle éponge la mare.

Qu’à cela ne tienne, nous allons reprendre le tout. Hélas! Encore une fois, ça ne tient pas. La colle peut-elle être expirée? Voyons cela. Changement de pot de colle, reprise des travaux et vlan! Nouveau geyser… Bon. C’est sans doute la marque de cette colle, alors je fais acheter une autre marque et remets ça... pour un nouvel échec! Et chaque fois, c’est l’inondation que nous épongeons, Éraise et moi, sans tant nous plaindre, mais bon, le jour avance et nous n’avons pas d’eau alors il faut trouver ce qui cloche… Et si ce n’est pas la colle, serait-ce le tuyau? Examen de ce dernier : effectivement, ce n’est PAS du PVC!!! Or, comme tout le monde le sait, colle et tuyau doivent être de même nature pour que s’opère la fusion des matériaux. PVC avec PVC, CPVC avec CPVC, ABS avec ABS… bref vous m’avez compris. On change le tuyau, on refait l’assemblage et cette fois, tout baigne et pas parce qu’on a les pieds dans la flotte!

L’histoire est banale, lue comme ça, mais je vous jure qu’elle a bien failli me faire perdre patience, moi qui pourtant en ai des trésors, vous le savez bien. «Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage.» Je sais, je sais, mais ça commençait à me scier, à la fin…

Tout ça pour vous dire qu’en Haïti, rien n’est jamais acquis d’avance, rien n’est jamais évident. Car je vous le demande : comment soupçonner qu’un tuyau blanc, vendu comme tuyau de polyvinyle chloride et en ayant toutes les apparences n’en soit pas? Et vous? L’eussiez-vous deviné? Eh bien voilà. Vous savez tout maintenant.

vendredi 4 mars 2011

Appel létal


Ce serait drôle si ce n'était pas tragique...

J'ai entendu cette histoire abracadabrante pour la première fois hier matin, alors que je passais à la maison (pour chercher une paire de pinces, si vous voulez tout savoir). Éraise, notre chère bonne (et non notre bonne chère, quand même!) était tout en émoi et me met immédiatement en garde : on dit à la radio (qu'elle écoute à tue-tête) que certains numéros de téléphone sont ensorcelés et qu'y répondre, c'est signer son arrêt de mort. Elle me tend une liste de trois numéros auxquels elle me conjure de ne pas répondre, car ils sont possédés, sous l'emprise des zombies (auxquels elle croit dur comme fer -- j'y reviendrai). Or, que peut-on face au diabolique?

De retour à mon bureau, je croise quelques employés, et pas parmi les plus crédules, qui me lancent le même avertissement : ne réponds pas à ces numéros car la mort s'ensuit! Le reste de la journée ne fera qu'accroître ce qui passe déjà pour une paranoïa collective. Tout le monde en parle, et les plus impressionnables n'osent plus répondre au téléphone! Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire à dormir debout?

Ce n'est que plus tard, lisant cet article sur Haiti Press Network que j'ai pu me rendre compte qu'on était allé assez loin dans le canular sans que personne ne s'en formalise vraiment. Mais l'histoire de la femme qui a accouché d'un poisson a aussi défrayé les manchettes et là encore, personne n'y trouvait à redire, car puisque les médias en parlaient, il fallait bien que ce soit vrai! Mais je reviens à  l'article très lucide de Jonel Juste, que je vous recommande, non seulement pour le rapport de ce fait divers insolite autant qu'incroyable, mais aussi pour les questions, fort pertinentes, que l'auteur pose. Entre autres, il mentionne : «Le seul bon côté de cette histoire de numéros de téléphone assassin [sic] : l’occasion de réfléchir sur l’impact de l’introduction des nouvelles technologies en milieu rurales [sic].» Il ajoute : «Le téléphone mobile est l’élément de la modernité à l’indice de pénétration le plus élevé en Haïti, qui atteint le plus de monde, plus que l’électricité, plus que la radio, la télévision, plus que tout. D’ailleurs, il les remplace parfois : un cellulaire est une radio, une télé, un ordinateur, une lampe de poche…» Il n'y a pas d'exagération ici : c'est vrai que le cellulaire, c'est le modernisme à petits frais. Tout le monde en a un et plus il comporte de gadgets, plus il est séduisant. Or, pour beaucoup d'usagers, le cellulaire, ce n'est rien d'autre qu'une forme de magie; dès lors, le pas qui permet de croire que l'appareil peut être porteur de mort violente se franchit aisément : ce n'est, après tout, qu'une question de gradation de la magie. L'auteur de l'article n'est pas tendre envers ses compatriotes : «Pire, [l'affaire] montre la stagnation de la mentalité haïtienne et qu’en 2011 on pense encore comme au Moyen-âge [sic]. La pensée magique. L’idée même de l’utilisation des ondes électromagnétiques usuelles à des fins criminelles aurait dû paraître absurde. Au lieu de cela, on préfère dire qu’Haïti est le pays de tous les possibles.»

Or, c'est bien là le drame. Même si l'on admet que de telles sornettes sont impossibles dans les pays développés, on les accepte en Haïti, parce qu'ici, c'est le "pays de tous les possibles", surtout en ce qui a trait aux forces occultes qui se manifestent de mille et une façons, notamment sous forme de zombies, lesquels ne laissent personne indifférent.

Éraise me demande si je crois au diable et s'étonne de ma réponse. Elle affirme, le plus sérieusement du monde, qu'il s'incarne parfois dans de vieux arbres ou des plantes grasses (le diable est maigre, tout le monde sait ça), à l'affût des âmes incertaines et influençables. Le diable guette, le diable est partout; en fait, le diable est un vrai petit diable! De là à croire qu'il peut emprunter la voie des ondes, il n'y a qu'un saut de puce! N'empêche et comme l'auteur le souligne, c'est quand même triste et pas trop flatteur pour le peuple haïtien...

Mais le pire à mon sens, ce n'est pas tant la crédulité populaire (laquelle est répandue plus qu'on le croit--pensons aux légendes urbaines qui ont la couenne dure genre Elvis-qui-vit-encore) que ceux qui en profitent, voire qui en abusent. Et ici, comme partout ailleurs, il est permis de se demander à qui le crime profite. Il y aurait de la politique là-dessous que je ne serais pas surpris, mais alors pas le moins du monde. D'ailleurs politique rime tellement bien avec diabolique... Et comme on est en pleine campagne électorale, eh bien, il n'y a pas vraiment lieu de se surprendre...

En tout cas ces jours-ci, politique ou pas, l'heure est aux festivités, car c'est le carnaval, lequel s'annonce "chaud", selon le slogan même des banderoles qui en font la promotion. Car le Mardi Gras, c'est mardi prochain! Souhaitons seulement qu'il ne soit que chaud dans sa musique et son effervescence...

mercredi 30 novembre 2011

Radoub


Vous le savez maintenant – je pense que je l'ai répété ad nauseam – l'une de nos tâches en ce pays, l'une des plus importantes je pense, c'est de veiller à ce que tout marche comme il se doit. Or, les équipements et les infrastructures de notre petit hôpital accusent leur âge et l'on doit par conséquent s'efforcer d'étirer leur espérance de vie avant de changer, refaire ou reconstruire. Ainsi en est-il de nos voitures, qui ont vu le mécanicien plus souvent que le chauffeur (presque) et de certaines de nos constructions. Mais quelquefois, l'opération cosmétique ne suffit plus et il faut se résoudre à remplacer (voir l'affaire de la nouvelle génératrice) ou refaire. Cette fois, c'est la maison que nous habitons qui fait l'objet de notre attention.

Pour ceux qui ne le savent pas, il s'agit d'une maison plutôt spacieuse, conçue et construite initialement pour les sœurs qui, jadis, demeuraient et travaillaient à notre hôpital. Mais à la grande déception de la fondatrice et constructrice de la maison, les sœurs n'ont jamais voulu habiter cette grande maison, qu'elles jugèrent trop isolée, pas suffisamment sécuritaire, inutilement loin de l'hôpital (3 minutes à pied) et donc, inintéressante à tous égards. Si bien que lorsque nous sommes venus pour la première fois, la maison était inhabitée et ne l'avait jamais vraiment été. Nous l'avons prise comme elle était et y avons fait notre niche, comme on dit en créole. Et nous l'avons peu à peu améliorée, pour en faire un logis tout à fait convenable.

Cependant, depuis quelque temps, nous songions à nous attaquer à la cuisine qui était vraiment trop perméable aux fourmis et autres petites bêtes similaires qui y avaient élu domicile. Et comme de surcroît nous étions un peu fatigués des couleurs fades qui l'habillaient, nous avons décidé d'en changer la céramique et de refaire les armoires supérieures. Jusque là, rien de majeur, me direz-vous, et vous auriez raison en temps normal. Mais dans le présent contexte, vous avez tort. Car ici, tout est en béton et défaire représente une tâche non seulement physiquement exigeante, mais ingrate, malpropre, bruyante et fastidieuse. Bref, la première étape, la démolition, est pénible sur tous les plans. Radoub majeur (en passant, que voilà un joli mot issu du vocabulaire maritime de nos ancêtres et que l'on prononce *radou.). Depuis lundi dernier donc, nous en souffrons les inconvénients, sans trop nous plaindre, galvanisés que nous sommes par les résultats à venir, bien que ce soit encore un avenir incertain...

Tout de même, le travail progresse. Dans la bonne humeur haïtienne habituelle, excessivement ponctuée de discussions aussi futiles que passionnantes pour les divers protagonistes. Même Éraise s'en mêle et y va de son grain de sel que les gars apprécient à sa pleine valeur d'assaisonnement. Et les éclats de rire volent tout comme les débris de l'ancienne céramique : dans l'insouciance générale...

Certes, certains diront sans doute que ces travaux restent bien insignifiants en regard de la reconstruction du pays et qu'ils ne méritent guère plus qu'un simple «post» sur Facebook. Mais c'est faire preuve de courte vue. D'abord, le travail mérite d'être fait. Et j'ajouterai : bien fait, une exigence peu courante en Haïti où les pseudo-spécialistes pleuvent. J'exige une certaine qualité de travail et n'hésite pas à faire reprendre une étape que j'estime bâclée. Eh bien croyez-le ou non, non seulement ne m'en tient-on pas rigueur, mais encore, on apprécie de s'initier aux standards «blancs». Hier, j'en faisais la remarque au poseur de céramique, lui disant qu'il y a autant de bons ouvriers ici en Haïti qu'au Canada ou en France ou n'importe où ailleurs, la différence étant souvent dans la connaissance de ces standards ergonomiques répandus unanimement. J'estime donc contribuer, bien modestement mais pas moins réellement, à l'amélioration de leurs compétences techniques et à l'intégration de ces compétences. Puis, il y a le facteur monétaire : les ouvriers travaillent et sont payés pour le faire et ne s'en trouvent pas plus mal, c'est évident. Enfin, il y a la bonhomie, le contact simple d'êtres humains qui œuvrent à un même dessein, sans compétition, sans stress, sans rivalité. Et ça, tout le monde apprécie, moi le premier, je vous le dis tout net.

Non, ce n'est pas un monde parfait. Mais qu'en avons-nous besoin? Une céramique neuve et tout va déjà mieux...

dimanche 17 mars 2013

Le bercail


De toutes les étapes d’un voyage quelconque dont Haïti constitue une partie, la plus éprouvante, pour nous en tout cas, reste sans conteste la portion routière de Port-au-Prince aux Cayes — ou le contraire, bien sûr. En principe, le trajet prend trois heures jusqu’à l’entrée de la capitale et une heure de plus pour se rendre à l’aéroport, puisqu’il faut traverser la ville d’un bout à l’autre. Or, Port-au-Prince, toute capitale qu’elle soit, ne compte aucune autoroute, ni même un boulevard digne de ce nom, si bien que la traversée de la ville se fait souvent au pas, voire au pas de tortue. Mais règle générale, une heure suffit pour accomplir cette pénible traversée. Sauf ce vendredi de notre arrivée au pays, où, allez donc savoir pourquoi, le bouchon de circulation était hermétiquement clos, si bien qu'il nous faudra pas moins de deux heures pour atteindre la banlieue, dont une heure et demie passée dans l’immobilité absolue, l’air climatisé à fond dans la voiture tout juste suffisant pour nous empêcher d’étouffer. Une heure et demie les amis, je ne sais pas pour vous, mais pour moi c’est un peu long, tout enthousiaste que je fus de retrouver le pays. Pourquoi? Sans raison particulière. Sans doute parce que vendredi, la circulation est encore plus dense, mais à la vérité, le goulot que crée l'arrivée au carrefour — ainsi appelé à juste titre — forme un inévitable bouchon que seul le temps finit par vaincre. Mais bon, tout finit par finir et une fois sur la nationale, nous avons fini par arriver sans autre tracas.

C’est fou ce qu’un retour à la maison peut signifier, même après un court séjour comme celui que nous avons fait hors pays. La maison, comme nous nous y attendions, était propre comme un sou neuf — Éraise y voit de tout son grand cœur — et des bouquets de fleurs ici et là égayaient l’intérieur. Deux minutes pour rebrancher l’ordinateur et voici un air de jazz qui nous berce confortablement. Ne reste qu’à déboucher une Prestige bien fraîche et nous voilà refaits. Ou presque : une portion de lasagne aussi appétissante que si elle venait d’être faite remplit le petit trou gastrique que la journée a creusé. Une bonne nuit de sommeil effacera toute la fatigue du voyage et le lendemain, nous voilà frais et dispos pour retrouver nos employés du samedi et leur joie, visible et non feinte, de nous revoir. C’est beau, c’est chaud, c’est rassurant. Évidemment, les consignes que j’avais laissées n’ont pas toutes été respectées; évidemment, le travail planifié n’a pas été complété; évidemment, tout le monde a un peu — pas mal — profité de notre absence pour fonctionner au ralenti. C’est de bonne guerre et je ne m’en offusque nullement. Ou plutôt, si, un peu tout de même, mais pour la forme seulement, car tout le monde sait que nous sommes simplement contents de rentrer au bercail et très peu portés aux réprimandes. Cela viendra plus tard.

Car l’un des effets positifs de l’absence, c’est de revoir notre milieu de vie, envers lequel nous sommes souvent assez critiques, avec des yeux neufs et un cœur ouvert. C’est de sentir que dans ce pays où nous sommes toujours, par la force des choses, condamnés à n’être que des étrangers, nous sommes pourtant chez nous et contents d’y être. De quoi faire réfléchir. Car ce n’est pas donné d’avance. Comme quoi il ne faut jamais attendre d’avoir perdu ce que l’on avait pour en comprendre la valeur...

Je ne vous en dis pas plus long, car je sais que vous me comprenez…