mardi 11 octobre 2011

Du côté de l'étang aux grenouilles


Vous lisez mon titre et vous vous imaginez peut-être que nous avons déménagé? Eh bien non! Nous n’avons pas besoin d’aller à l’étang pour entendre les grenouilles : c’est l’étang qui vient à nous! Je vous ai dit qu’il pleuvait hein? Et quand il pleut sur cette ville, ben c’est comme vache qui pisse, je vous ai dit ça aussi, vous vous souvenez? Or présentement, il pleut et c’est le troisième jour, alors oui, l’étang s’est formé et les grenouilles, invisibles en temps normal, s’en donnent à gorge déployée. L’effet est tout à fait comme si nous avions changé de voisinage...

Mais il n’y a pas que dans la cour qu’un étang s’est formé : dans une grande partie de la ville aussi! C’est que Les Cayes est une ville pratiquement au niveau de la mer, une ville plate donc, et l’eau qui tombe y ruisselle sans s’écouler, inonde les rues et les maisons, gâte la nourriture et favorise la misère… Or, je vous le dis les amis : Aznavour a raison quand il chante que «la misère serait moins pénible au soleil» (Emmenez-moi). Parce que sous tant d’eau, la misère éclate, s’affiche sous forme de gens trempés jusqu’aux os qui cheminent dans 60-80 cm d’eau sale où flottent les détritus éparpillés et parfois, tue. Et le pire, c’est ce qu’on ne voit pas : les maisons inondées et leur contenu saturé de cette eau sale, la nourriture gaspillée qu’on n’a pas les moyens de racheter; les vêtements trempés qu’on ne sait plus où faire sécher et les maigres possessions réduites à néant. Et si certains se plaignent, la majorité affiche ce sourire un peu forcé et hausse les épaules, l’air de dire : «On n’y peut rien, faut se résigner.» Et cette résignation est belle à voir. Mais en même temps, elle fait mal. On se prend à se demander si on aurait la même résignation, sachant que tous nos biens sont détruits, irrémédiablement et que rien ni personne n’offrira de compensation monétaire ou un quelconque dédommagement. Franchement, faut être fait fort pour ne pas se décourager, pour ne pas crier sa haine contre un Ciel qui s’acharne contre ce peuple. Les Haïtiens? Des survivants, vous dis-je…

Nous? Ça va. Ça baigne. Ça flotte. On surnage. La maison est épargnée, nous sommes au sec et nous avons tout ce qu’il nous faut pour tenir un siège de plusieurs jours. La compagnie d’électricité ne donne pas beaucoup de courant — allez donc savoir pourquoi — mais nous avons la génératrice qui nous fournit tout ce dont nous avons besoin sous ce chapitre. La connexion Internet n’est pas fameuse dans ce ciel bouché, mais quand il n’y a que ça qui ne marche pas, on ne peut pas vraiment se plaindre, n’est-ce pas?

Il n’empêche que dans un pays de soleil, la pluie excessive n’est jamais la bienvenue. La pluie, oui. Excessive, non. Et comprenons-nous bien : n’est pas excessive une pluie torrentielle, mais bien celle qui dure. Genre déluge. La bible, qui aime les nombres sacrés, nous parle d’une pluie qui dura 40 jours et 40 nuits. Eh bien je puis vous dire qu’après trois jours, pourtant entrecoupés de nombreuses accalmies, nous sommes dans Waterworld et il s’en faudrait de bien moins de quarante jours pour que Les Cayes soit rayée de la carte… Et d’après ce que j’ai entendu, c’est encore pire ailleurs, dans d'autres villes de la côte…

Petit malheur donc, mais qui rend tout le monde solidaire. Les plus chanceux sourient encore, non pas de joie, mais de cette conscience qu’il y a pire qu’eux. Les autres affichent cette dignité dans la souffrance et non, ne se plaignent pas. Simplement, ils attendent, ne sachant que faire d’autre. Et que faire d’autre, de toute façon? Au moment où j’écris ces lignes, la pluie est toujours forte, le niveau d’eau continue de monter et pour faire bonne mesure, la foudre s’en mêle. Mais pour une raison évidente, elle me dérange moins, celle-là. La nuit, c’est autre chose, mais comme ça, en plein jour, avec toute cette pluie qui tombe, disons que le tonnerre et les éclairs qui le suivent sont relégués au second plan.

Reste que demain devrait être meilleur. Encore de la pluie, mais espacée. Moins d'excès. Un répit. Puis le soleil va reprendre sa place, tout va sécher et tout va être oublié jusqu'à la prochaine fois...

Et les grenouilles dans tout ça? Ben tu parles si elles sont contentes, les grenouilles...

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