dimanche 18 septembre 2011
Le vent du large
J’ai déjà dit que les départs étaient source de stress. Cependant, je n’ai jamais mentionné dans le cadre de cet assemblage de textes qu’ils pouvaient être tristes et douloureux. Et pourtant, c'est ce qui s'est passé avec celui qui nous a fait quitter les Îles de la Madeleine. Pour des raisons que je vous ai exprimées dans mon dernier texte et qui ont trait à la magie de ces îles, bien sûr, mais aussi et surtout pour des motifs personnels que vous connaissez également.
Le but de ce voyage aux Îles, je vous le redis au cas où vous l’auriez oublié, c’était d’abord de renouer avec ma vieille amie et, en second lieu, d’arpenter ces îles dont on dit tant de belles choses. Toutes méritées, soit dit en passant : les îles sont pittoresques, la mer y est omniprésente et les maisons plantées ici et là, au gré de la fantaisie des habitants semble-t-il, accrochent autant de notes colorées dans cet univers paisible. Les habitants, je le redis, ont été à la mesure de leur réputation : hospitaliers, simples et accueillants. La chose s’est trouvée confirmée au Café de la Grave où la propriétaire, la jeune et jolie Sonia, est venue nous saluer et jaser avec nous comme si nous étions déjà de vieux habitués…
Mais le clou de ce bref séjour fut sans contredit les retrouvailles avec ma très chère amie. Vous croyez que quarante ans, c’est long? Eh bien vous vous trompez! Évanouis, les quarante ans d’absence! On se retrouve comme si on s’était quittés la semaine d’avant et le passé se dissipe comme la brume matinale lorsque le soleil monte à l’horizon. Tout se passe au présent (hormis quelques photos qui nous rappellent incontestablement, qu’on le veuille ou non, que le temps a passé) et la famille qui nous accueille nous fait passer des moments inoubliables. Des retrouvailles merveilleuses donc, qui ont donné le ton à cette visite et qui nous ont permis, d’une façon un peu privilégiée, d’apprécier d’autant mieux ce que les Îles ont à offrir. Bref, nous avons été conquis!
J’aurais tort de vouloir tout vous dire : les quelques jours passés sur ces îles perdues au beau milieu de nulle part ont été tout sauf ordinaires et j’aurais trop à faire de vouloir vous en relater les détails. Imaginez-les plutôt. Imaginez la mer, quelquefois d’un calme pictural, quelquefois survoltée; imaginez le décor, tantôt presque désertique, tantôt couvert de conifères; imaginez ces gens, toujours souriants, toujours prêts à commenter la température, le jardin du voisin ou la qualité des fruits de mer… Imaginez et vous saurez tout. De toute façon, aussi bien vous le dire, les Îles se prêtent merveilleusement aux arabesques imaginaires…
Mais le temps passe et arrive le moment de quitter ces lieux magiques, ces gens merveilleux et ma si bonne amie. Ai-je besoin de vous dire qu’on s’en sent triste? On dit que les bonnes choses ont une fin et cette petite, mais ô combien dense partie de nos vacances en pays nordique n’échappe pas à cette pénible règle. Force nous fut donc de rembarquer, nous contentant de voir une dernière fois, depuis le haut pont du navire, les côtes des îles s’estomper dans le vent du large…
Mais franchement les amis, que c’était beau, que c'était bon...
jeudi 15 septembre 2011
D'une île à une autre
Toutes les îles du monde, peu importe leur latitude, leur superficie ou leur relief, partagent une caractéristique géographique commune : elles sont toutes entourées d’eau. Il s’agit d’ailleurs de la définition traditionnelle d’une île, comme nous l’apprenions à la petite école : une terre entourée d’eau. Mais pour le reste, les îles peuvent être aussi distinctes qu’on puisse l’imaginer.
Vous le savez tous et toutes, maintenant : nous vivons sur une île, une grande île que se partagent deux pays. Une île tropicale. Pour nous, donc, rien de plus différent que de visiter une autre île, qui n’a rien de tropical et dont les dimensions restent très modestes et qui, pourtant, étonne par sa grande beauté et la cordialité de ses habitants. Cette île, ou plutôt ces îles, puisqu’il s’agit à proprement parler d’un archipel, sont situées en plein dans le golfe du Saint-Laurent, en haute mer donc, et assez loin du continent (cinq heures de ferry, tout de même...). Pour ceux ou celles qui n’auraient pas encore deviné, je parle, bien sûr des Îles de la Madeleine.
Quel bon vent nous a amenés ici? Le vent des retrouvailles, d’abord, et celui de la curiosité ensuite. Retrouvailles avec cette chère vieille amie dont les pénates, les mânes même ont pris racine en ces lieux mythiques. Quoi de plus naturel que de la visiter dans le milieu auquel elle appartient? A-t-on besoin d’autre justification? Les retrouvailles seules valaient largement le voyage. Mais l’île s’est fait charmante, presque autant que ma douce amie, et nous a conquis par sa géographie particulière et surtout, surtout par la chaleur de ses habitants. Ici, tout le monde parle à tout le monde et les touristes, encore nombreux malgré la saison presque terminée, se fondent à la masse et ne sont jamais laissés pour compte. Et pour cause : leur apport financier n’est certes pas à négliger et ils sont les moteurs de cette industrie dont j’ai parlé la dernière fois : l’industrie touristique. Mais il n'y a pas que l'apport financier : ici, on aime les gens et on l'exprime ouvertement, chaleureusement. Si bien que les touristes aiment «les Îles», comme tout le monde les désigne sans possible confusion avec d’autres îles… Les touristes aiment les Îles, y affluent surtout en haute saison (la saison estivale, vous l’avez compris) et souvent, s’y échouent, comme un bateau sur un haut-fond. Plusieurs sont venus, ont vu et, contrairement à César, ont été vaincu par le charme indéfinissable de ce milieu maritime. Alors ils s’y sont installés à demeure, certains pour contempler inlassablement les couchers de soleil, d’autres pour y gagner leur pitance, mais tous avec ce même sentiment d’avoir trouvé un éden qui, s’il n’est pas celui d’Adam et Ève, présente l’avantage de ne pas cacher de pommiers équivoques… En fait, les seuls pommiers des Îles sont justement situés sur la propriété du compagnon de mon amie, et de ces pommes, il tire deux cidres pas piqués des vers, ce qui est vraiment moins compliqué que la connaissance du bien et du mal, nous serons d'accord...
Toujours est-il que, séduits par les Îles, heureux d’avoir retrouvé ma vieille amie, nous ne pouvons que remercier le ciel qui, comme pour se faire apprécier davantage, a même poussé la clémence jusqu’à nous offrir du temps radieux et doux, doux, doux, tout à fait au diapason de notre humeur...
Sans doute les îles, quelles qu’elles soient, ont-elles toutes une âme à laquelle nous sommes plus ou moins sensibles et réceptifs, mais pour nous, celle d’Haïti et celle des Îles de la Madeleine nous parlent au cœur et nous font nous sentir bien. Juste bien. C’est quand même énorme, vous ne trouvez pas vous autres?
jeudi 8 septembre 2011
Du tourisme déguisé?
Vous le savez maintenant, ce sont souvent mes lectures qui m’inspirent et m’incitent à partager avec vous mes commentaires. L’article ici en est une bonne illustration, ne serait-ce que par son titre. Sa traduction française laisse un peu à désirer, mais est suffisamment proche de l’idée originale pour qu’on comprenne de quoi il retourne : les touristes affluent maintenant en Haïti, même s’ils sont d’un autre genre. Mais sont-ils vraiment d’un autre genre?
En fait, je pense que non. Le tourisme, tout le monde le sait, est d’abord une industrie, une source économique souvent extrêmement rentable, ne serait-ce que parce que les touristes dépensent des sous qu’ils n’ont pas gagnés là où ils vont. L’apport économique n’est donc pas négligeable et Haïti peut en bénéficier autant que n’importe quelle autre contrée dite touristique. Plus même. Cependant, les touristes sont, par définition, exigeants et c’est là le hic : les infrastructures haïtiennes ne sont pas à la hauteur des attentes des touristes moyens. Il y a bien quelques endroits ici et là qui offrent un produit touristique de qualité (hébergement et nourriture convenables, entre autres), mais ils ne sont pas légions. Dès lors, venir en Haïti en touriste implique un certain goût pour l’aventure et pour l’imprévu. Pourtant, le pays a beaucoup à offrir, tant sur le plan géographique (plages, montagnes, mer…) que sur le plan historique ou social. Haïti, selon l’expression consacrée «vaut le détour». Sans le moindre doute. Mais voilà : sans encadrement, venir en visite au pays est difficile, justement à cause de l’absence d’encadrement. Or, ce que font les organisations humanitaires, c’est précisément de fournir cet encadrement, cette logistique de base qui rend le séjour possible : c’est ainsi que sous prétexte de venir «aider» Haïti, on s’offre de petites vacances en pays exotique.
Certains diront que cette forme de tourisme déguisé est malsaine et trompeuse, puisque l’aide humanitaire est censée avoir des motivations beaucoup plus élevées, idéalistes ou… humanitaires quoi! Mais de vous à moi, ce n’est pas toujours le cas. Quand on lit — et je l’ai moi-même écrit — que l’aide humanitaire piétine en Haïti, c’est un constat vérifiable. Ce piétinement est loin de l’efficacité, de l’efficience et de la rentabilité. Les organisations humanitaires — religieuses ou laïques, peu importe ici —, s’appuient toutes sur de grands principes éthiques, notamment l’assistance au prochain, en l’occurrence Haïti-qui-souffre. Mais vous le savez : de la coupe aux lèvres, il y a toujours un bon bout de chemin et il arrive souvent que des intentions louables tombent à plat, érodées par des difficultés quotidiennes sous-estimées. Mais les volontaires affluent tout demême. Viennent aider. Veulent aider. Mais en profitent du même coup pour aller se reposer à la plage ou à l’hôtel quatre étoiles avec piscine limpide et acheter quelques souvenirs comme tout bon touriste qui se respecte. Se donner bonne conscience? Peut-être. Mais peut-être pas. Je pense pour ma part (et je m’appuie sur ma propre expérience) que les volontaires ne cherchent pas nécessairement à se déculpabiliser — après tout, de quoi seraient-ils coupables? — mais veulent plutôt profiter d’une occasion, en l’occurrence l’aide humanitaire, pour s’initier au pays. Voir si c’est vrai ce qu’on en dit : que le pays est merveilleux et ses gens, fascinants. C’est une très bonne chose. Haïti mérite plus que des envois d’argent, de médicaments ou de denrées périssables (!); il faut oser y venir, oser se frotter à son peuple, oser sourire et partager; il faut faire l’effort d’ouvrir l’huître de la misère pour découvrir la perle qu’elle cache, cette fameuse perle des Antilles dont les livres parlent…
Alors si le tourisme doit passer par le moule humanitaire pour s’enclencher, qu’il en soit ainsi. L’important est qu’il se développe. Car mieux que n’importe quelle aide humanitaire, s’il est une industrie capable de relever le pays, c’est bien le tourisme, et je ne suis pas le seul à le croire…
Alors, vous venez quand?
lundi 5 septembre 2011
Les uns et les autres
On nous demande parfois comment se passent nos relations avec les Haïtiens. La réponse est toujours la même : plutôt bien, compte tenu des énormes et irréductibles différences culturelles et sociales. D’abord, ne l’oublions pas, nous sommes blancs dans un pays noir. Difficile de passer inaperçus, vous l’avez compris. Difficile de passer pour des autochtones, bien que parfois et malgré notre teint pâle, le doute fleurit dans certains esprits... Mais règle générale, les Haïtiens ne sont nullement racistes et j’entends par là, portés à nous juger en s’appuyant sur des clichés en rapport avec la couleur de notre peau, entre autres. Nous avons toujours l’impression d’être accueillis avec une ardoise propre sur laquelle seront inscrits, par la suite, les traits personnels que nous exprimerons. En d’autres termes, si l’on est «corrects», tout se passera bien et dans le cas contraire, nous serons laissés pour compte tout simplement. Or, pour nous et en règle générale, nous sommes perçus comme «corrects» et donc nos rapports sont essentiellement cordiaux.
Cette cordialité s’étend tout particulièrement aux relations que nous entretenons avec les employés de notre petit hôpital. Au fil des ans, les employés ont appris à nous connaître et à apprécier notre direction rationnelle mais permissive, efficiente mais personnalisée. Nous connaissons nos quelque 90 employés individuellement et sommes en mesure de comprendre leurs situations. Comme plusieurs me le disent encore : «Ou papa nou». Tu es notre papa. Et ce n’est sans doute pas si loin de la vérité : la relation avec les employés ressemble en effet souvent à une relation familiale où l’autorité, représentée et assumée par le chef de famille, reste néanmoins discutable et négociable. Juste pour vous dire, encore la semaine dernière, une infirmière venait me voir pour justifier sa vision des choses et après l’avoir écoutée s’exprimer librement, j’ai effectivement reconsidéré la question et lui ai donné raison. D’autres me fournissent parfois des explications tout à fait farfelues auxquelles je ne peux malheureusement pas acquiescer. Alors, c’est non. Mais l’idée du non, c’est qu’il doit rester admissible par celui ou celle qui en fait l’objet. Car il y a plusieurs façons de dire non, je ne vous apprends rien ici…
Alors, quelle est la règle? Je dirais qu’il y en a deux. La première, c’est d’accepter que si l’on est chef, on doit assumer la charge qui l’accompagne. Un proverbe haïtien le dit bien d’ailleurs : «Responsab se chaj». Être responsable, c’est une charge. C’est incidemment un point que je rappelle souvent à nos employés : la charge n’est pas toujours plaisante, mais elle est incontournable. On ne peut pas la prendre un jour et la refuser le lendemain. La seconde, c’est tout simplement la vieille règle d’or éthique qui dit qu’on ne doit pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’autrui nous fasse (ou son pendant à la forme affirmative : on fait à autrui ce qu’on voudrait qu’autrui nous fasse— sado-masos, s’abstenir!). Cependant et malgré tout le gros bon sens de cette règle, elle n’est pas toujours applicable en situation d’autorité et il arrive parfois qu’on doive prendre des décisions dont on n’aimerait pas vraiment faire les frais (un congédiement par exemple). Ce n’est jamais une source de joie, mais s’il le faut, il le faut et on ne recule pas. Et les relations humaines, en bout de ligne, ne s’en portent pas plus mal, bien au contraire.
Somme toute, une bonne relation s’appuie sur l’estime mutuelle, le respect partagé et l’honnêteté, qualités qui sont courantes chez le peuple haïtien. Et nous? Ben nous, on se sent tout à fait à l’aise là-dedans...
Cette cordialité s’étend tout particulièrement aux relations que nous entretenons avec les employés de notre petit hôpital. Au fil des ans, les employés ont appris à nous connaître et à apprécier notre direction rationnelle mais permissive, efficiente mais personnalisée. Nous connaissons nos quelque 90 employés individuellement et sommes en mesure de comprendre leurs situations. Comme plusieurs me le disent encore : «Ou papa nou». Tu es notre papa. Et ce n’est sans doute pas si loin de la vérité : la relation avec les employés ressemble en effet souvent à une relation familiale où l’autorité, représentée et assumée par le chef de famille, reste néanmoins discutable et négociable. Juste pour vous dire, encore la semaine dernière, une infirmière venait me voir pour justifier sa vision des choses et après l’avoir écoutée s’exprimer librement, j’ai effectivement reconsidéré la question et lui ai donné raison. D’autres me fournissent parfois des explications tout à fait farfelues auxquelles je ne peux malheureusement pas acquiescer. Alors, c’est non. Mais l’idée du non, c’est qu’il doit rester admissible par celui ou celle qui en fait l’objet. Car il y a plusieurs façons de dire non, je ne vous apprends rien ici…
Alors, quelle est la règle? Je dirais qu’il y en a deux. La première, c’est d’accepter que si l’on est chef, on doit assumer la charge qui l’accompagne. Un proverbe haïtien le dit bien d’ailleurs : «Responsab se chaj». Être responsable, c’est une charge. C’est incidemment un point que je rappelle souvent à nos employés : la charge n’est pas toujours plaisante, mais elle est incontournable. On ne peut pas la prendre un jour et la refuser le lendemain. La seconde, c’est tout simplement la vieille règle d’or éthique qui dit qu’on ne doit pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’autrui nous fasse (ou son pendant à la forme affirmative : on fait à autrui ce qu’on voudrait qu’autrui nous fasse— sado-masos, s’abstenir!). Cependant et malgré tout le gros bon sens de cette règle, elle n’est pas toujours applicable en situation d’autorité et il arrive parfois qu’on doive prendre des décisions dont on n’aimerait pas vraiment faire les frais (un congédiement par exemple). Ce n’est jamais une source de joie, mais s’il le faut, il le faut et on ne recule pas. Et les relations humaines, en bout de ligne, ne s’en portent pas plus mal, bien au contraire.
Somme toute, une bonne relation s’appuie sur l’estime mutuelle, le respect partagé et l’honnêteté, qualités qui sont courantes chez le peuple haïtien. Et nous? Ben nous, on se sent tout à fait à l’aise là-dedans...
jeudi 1 septembre 2011
Voler vers d'autres cieux
Voyant l’image ci-dessus, vous vous dites sans doute que cela introduit un voyage… ou bien c’est une autre critique de la compagnie Air Transat, dont je vous ai brièvement parlé dans mon dernier texte. En fait, vous avez raison dans les deux cas. Car hier, c’était nous qui prenions place dans ce magnifique Airbus pour quitter notre «Haïti chérie» vers nos cieux nordiques. Or cette fois, tout le monde a vraisemblablement pu monter à bord (sauf peut-être un cas...) et ce fut donc un vol sans histoire avec départ pratiquement à l’heure et arrivée pratiquement à l’heure, donc digne de mention! Rien à voir avec le cauchemar qu’ont dû vivre les 120 passagers laissés pour compte la semaine dernière! Mais faut dire, à la défense d'Air Transat, que les circonstances commandaient une action radicale et en bout de ligne, pas tellement rentable pour la compagnie qui a dû revenir chercher les laissés pour compte le jour suivant. Mais tout ça, c’est aussi Haïti. Rien ne marche jamais comme prévu, mais tout finit toujours par marcher…
Mais j’en reviens à l’histoire de notre vol. Un vol sans histoire, je le redis. Donc, qu’en dire? Simplement qu’il y a des jours, et il y en a d’autres. Des jours où la guigne semble s’acharner, dès le moment où l’on met les pieds à l’aéroport, et d’autres, comme ce fut le cas hier, où tout marche rondement. Faut comprendre que pour quitter Haïti, seuls deux moyens sont possibles : la voie des airs ou celle beaucoup plus lente et quelquefois assez aléatoire de la mer. C’est incidemment ce qui a rendu la réponse internationale au tremblement de terre de janvier 2010 si difficile : une seule piste importante dans le pays et on ne savait même pas si elle était carossable… Ceci permet de comprendre que le trafic aérien à Port-au-Prince est tout de même impressionnant par rapport à l’importance du pays et à son tourisme. Mais le gens voyagent par avion, par la force des choses, et les nombreux vols vers les USA n’en sont que l’évidente démonstration. Or, justement depuis le tremblement de terre, l'aéroport a été considérablement endommagé et les fissures des murs extérieurs ne laissent aucun doute sur l'état pour le moins douteux de l'édifice. On a donc installé temporairement les départs dans une zone beaucoup trop petite, mais bon, on se disait que c'était temporaire et que la situation allait sans doute s'améliorer dans les mois à venir... Mais déjà 18 mois se sont écoulés et pour les départs, nous en sommes toujours à la case... départ! Le bordel, les amis, je vous dis pas! Mais en dépit de tout, l'on finit par passer les contrôles pour aboutir dans l'avion.
Donc, pour en revenir à Air Transat, c’est vraiment maintenant notre choix de prédilection, tant en raison de ses tarifs raisonnables que de la qualité de son service. Évidemment, si nous avions le choix, nous ferions sans doute comme Michaëlle Jean l’a fait pendant son mandat et dont l’article ici fait ses gorges chaudes! Quoi! Elle non plus ne se gêne pas pour dilapider les fonds publics? Eh bien j’ai juste envie de vous dire ce que Jésus a dit au peuple lui demandant s’il était d’accord pour lapider une femme adultère : «Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre.» Car dites-moi : à la place de Mme Jean, qu’auriez-vous fait? Économiser ce que d’autres dépensent sans vergogne? L’assiette gouvernementale, quoi qu’on en dise, est copieusement garnie et ceux, celles qui y sont conviés peuvent s’en servir de généreuses portions sans qu’il n’y paraisse. Ou si peu... Voyons… y a-t-il là quelque chose de nouveau?...
Voyage sans histoire donc et qui nous a rapidement transportés au pays de la froidure, laquelle n’a pas encore réussi à balayer les derniers vestiges de la saison chaude. En d’autres termes, il fait beau, le temps est doux et l’humeur est d’accord.
Pour commencer septembre et pour débuter des vacances, peut-on demander mieux?
vendredi 26 août 2011
La course du monstre blanc
Je ne veux pas avoir l’air de me réjouir du malheur des autres, mais je dois vous dire que je ne suis pas mécontent de voir que, pour une fois, la menace tangible d’avoir à subir une catastrophe naturelle annoncée pèse maintenant sur des gens qui n’en ont habituellement rien à branler. On dit toujours «Pauvre Haïti», et on se dit que ce n’est pas juste que ce pays si mal en point soit en plus soumis aux caprices météorologiques. Mais c’est dit comme ça, de loin, bien assis dans un fauteuil inclinable face à un écran plasma de 50 pouces. Tandis que là, avec ce monstre blanc qui se dirige vers vous, eh bien la perspective change et on se met à penser à ce qui pourrait arriver si… Et vous êtes dès lors plus susceptibles de mieux nous comprendre, nous qui vivons avec cette formidable épée de Damoclès qui reste suspendue au-dessus de nos têtes pendant toute cette moitié de l’année, soit de juin à novembre. Ce n’est pas vraiment agréable. Certes, on fait avec puisqu’on ne peut faire autrement, mais ce n’est pas par plaisir et ce n’est certainement pas pour attirer la pitié. Car ce que nous voulons, ce n’est vraiment pas de la pitié, mais de la compréhension. Ce qui n’est pas rose pour nous ne l’est pour personne. Il faut arrêter de dire «Pauvre Haïti» et comprendre plutôt que les catastrophes, où qu’elles passent, ne sont jamais une source de joie. Vous en avez eu un autre échantillon avec le petit séisme qui vous a secoué les puces cette semaine…
Je pense que c’est là une perspective différente qui permet de mieux comprendre la difficulté, pour un pays constamment soumis à des catastrophes, de se maintenir à flot. Pour nous, vivre en Haïti, c’est partager ces moments pas toujours faciles avec ce peuple qui se débat et qui se bat sans relâche, sans jamais abandonner. Et pourtant, il y aurait de quoi! Or, quand je me fais dire que je ne respecte pas le peuple haïtien, disons que ça me chatouille un peu les baskets, là… Mais bon. Vous savez ce que dit La Fontaine : «Est bien fou du cerveau qui prétend contenter tout le monde et son père…» Il n’empêche qu’il faut être un peu borné pour croire que le malheur du peuple ne nous touche pas, comme si nous étions dans un bocal de verre hermétique... Car ce n'est pas le cas. Comme tout le monde vivant dans ce pays, nous sommes soumis aux aléas du temps, de la politique, de l’économie et quoi encore! Seule différence — et je l’ai déjà mentionnée — pour nous, il est toujours possible de retourner dans notre pays de froidure, loin des ouragans et des manifestations. Pas pour le peuple.Et s'il est une chose que nous respectons par-dessus tout, c'est bien celle-là.
Sur le même sujet et comme pour illustrer mon point, l’affaire du vol d’Air Transat mérite certainement une mention. Premièrement, comme un exemple typique de l’approche-client d’une compagnie dont le but premier reste avant tout de faire de l’argent, beaucoup d’argent et deuxièmement, comme un exemple de la peur panique que le simple nom d’Haïti déclenche chez ces étrangers. Car posez-vous la question : Air Transat aurait-elle agi de la même façon à Paris ou à Londres ou à Montréal?
Mais Haïti, n'est-ce pas, c'est Haïti...
lundi 22 août 2011
Le monstre blanc
Je m'apprêtais à quitter ces lieux, lorsque, renouvelant ma page Web de nouvelles, je tombe sur cet article de l'Agence France Presse. Qui sonne on ne peut plus faux d'ailleurs. Car au moment où je vous écris ces lignes, le ciel est toujours dégagé et le soleil luit. Comment pourrait-on penser qu'un ouragan et pas des moindres, risque de bientôt frapper le pays? La réponse est bien simple : on n'y pense pas. Si vous êtes un familier de ces textes, vous savez que j'ai souvent partagé avec vous, amis lecteurs et amies lectrices, ma crainte de ce phénomène météorologique souvent associé aux catastrophes naturelles: l'ouragan. C'est que nous en avons essuyé plusieurs, mais justement, nous les avons essuyés avant même qu'ils aient pu nous mouiller!
Cependant, n'ayant jamais vécu les affres d'un vrai cyclone (comme on les appelle ici), j'en ai toujours eu un peu peur. Peur de l'inconnu basée sur l'ignorance et que j'admets volontiers. Mais au fil du temps, la peur s'émousse et on en vient à se dire : «bof!...!». Or, je ne suis pas sûr que cette attitude, apparentée à celle de l'autruche qui se met la tête dans le sable, soit la bonne. Mais puisque tout le monde s'en balance, pourquoi devrait-on s'en préoccuper? Fatalisme? Peut-être. Mais surtout, refus de laisser la peur nous paralyser. Nous avons des choses à faire, le ciel est bleu, alors tout le monde vaque à ses occupations et lorsque le mauvais arrivera, on fera avec. Une belle attitude que mes frères haïtiens m’ont apprise, mais que je ne maîtrise pas encore tout à fait. Donc, voyant cette énorme masse blanche, je me dis que nous allons peut-être en sentir les néfastes effets… Mais qu’y faire?
Pour tout vous dire, nous suivons religieusement les mises à jour du National Hurricane Center américain (NHC) comme nous le recommande l’ambassade du Canada d’ailleurs. Et si vous regardez la trajectoire prévue de cette tempête, vous verrez qu’elle passera au nord du pays, l’effleurant tout juste. Donc, tout semble pas trop mal pour le pays, surtout pour nous situés au sud. Cependant, regardez maintenant la photo ci-dessus et dites-moi que ce n’est pas un peu effrayant, cette masse blanche en mouvement… Eh bien c’est là où nous en sommes. Nous ne savons pas ce qui s’en vient et nous voulons nous rassurer, mais l’ampleur du système laisse songeur ou perplexe ou les deux.
Cependant, comme on ne sait pas ce qui s’en vient, eh bien inutile d’ergoter sur le thème, n’est-ce pas? Inutile de s’exciter, de prendre mille précautions qui ne serviront sans doute à rien et qui ne feront que nous exciter davantage, hein? Alors on attend…
Quoi qu’il en soit et comme je vous l’ai dit, les cyclones vont et viennent mais à ce jour, nous ont toujours épargnés, soit par grâce divine, soit par une fantaisie du hasard, soit pour une autre raison scientifique inconnue. Mais on dit aussi que l’exception justifie la règle…
Je vous reviens si le monstre blanc nous affecte, et dans le cas contraire, je prendrai bien volontiers une bière à votre santé!
jeudi 18 août 2011
Patience et longueur de temps...
Cependant et tout comme pour mon texte précédent, l’exception justifie la règle. Ainsi aujourd’hui, je vous parle travail. Sans trop vous embêter, en tout cas je le souhaite.
C’est que, à l’occasion du passage d’une courageuse volontaire (merci Marilyn!), nous avons décidé de commencer la tâche fastidieuse et digne des plus traditionnels moines copistes de construire une banque de données informatisée à partir de nos dossiers médicaux. Rien de bien ambitieux, juste les données nominales, c’est-à-dire nom, prénom, date de naissance et similaire. Vous voyez le genre. L’idée est tout simplement de pouvoir retrouver plus facilement un dossier à partir des données compilées sur un ordinateur. Et bien que l’opération soit d’un ennui à couper le souffle — et pour couper le souffle, faut vraiment que ce soit ennuyeux, hein! —, elle s’accomplit sans problèmes majeurs, les nouvelles versions d’excel permettant une saisie phénoménale de données. Mais c’est justement là le problème : on parle ici d’environ 300 000 dossiers! Or, notre jeune préposée à la transcription de ces données (formée par notre volontaire québécoise) n’est pas tout à fait rapide, environ une centaine d’entrées par semaine constituant sa moyenne (à temps partiel, bien sûr). Alors faites le calcul : cela nous donne 5 000 entrées par an, soit un projet qui devrait être complété dans 60 ans, si Dieu le veut! Et l’on aura beau doubler, tripler, voire quadrupler le rythme de travail, le nombre d’années requis pour venir à bout de la tâche restera toujours majeur! Quand je vous parlais d’un travail de Bénédictin, vous me suivez maintenant!
Mais l’ennui mis à part, l’inscription des noms et prénoms est quelquefois bien amusante. Pourquoi? Tout simplement à cause de la formidable créativité dont font montre les parents haïtiens quand il s’agit de nommer leur rejeton. Les noms ne sont pas choisis à partir d’un répertoire fermé, mais sont créés de toute pièce, selon l’humeur du jour, le saint du jour ou l’intensité de la présence divine. Je vous en donne quelques-uns, juste pour le plaisir : Bitoven (oui, oui, il s’agit bien de Beethoven), Chabouloune, Citromise, Closette, Danchylove, Darlounsear, Dordengy, Hermanorah, Linsincou, Lovemica, Pelitoine, Picina, Saradgine, Stravensky… sans oublier les prénoms incluant Dieu, genre: Dieubénit, Dieubon, Dieucelhomme, Dieufait, Dieufaveur, Dieufort, Dieunord, Dieuquila, Dieusoit, Dieuveilhomme, Graceadieu et bien d’autres encore du même acabit. Qui plus est, ces prénoms sont souvent associés à des noms de famille tout aussi fantaisistes, venus on ne sait d’où. Pourtant, jamais il ne viendrait à l’idée de qui que ce soit de tourner le nom ou le prénom du voisin en dérision. Les noms sont l’identification de la personne et pas question donc de s’en moquer. Et d’ailleurs, pourquoi le ferait-on? On ne se moque pas d’une fleur qui se nomme chrysanthème ou myosotis, ni d’un oiseau qu’on appelle coulicou ou sizerin, alors pourquoi se moquerait-on des noms des gens? Et pourtant, j’ai souvenir que les noms de certains écoliers faisaient l’objet de quolibets pas toujours charitables, du temps où je passais le plus clair de mon temps sur les bancs d’école…
En tout cas, tout ça pour vous dire que les données s’empilent et bientôt, dans pas même un demi-siècle, nous aurons une banque de données assez représentative de notre «patientèle» (création lexicologique sur le modèle de clientèle, vous l’avez deviné).
Parlant de patience, vous savez maintenant que c’est une vertu typiquement haïtienne, n'est-ce pas…
mardi 16 août 2011
Une image vaut mille mots
Il est rare que je vous fais un texte juste à partir de la photo. Mais il n’y a pas de loi qui m’en empêche, que je sache, et même si c’était le cas, je pense que j’aurais plaisir à l’enfreindre, tant la photo ci-dessus vient me chercher.
Car il faut vous dire que, depuis les quelque treize années passées à différents endroits du pays, nous avons eu le temps et la chance de nous y frotter, au pays. De faire connaissance avec sa géographie, son climat, ses méandres administratifs et, bien sûr, ses gens. Or, si vous vous souvenez, je vous ai souvent dit que ce qui fascinait le plus dans ce pays, ce ne sont ni les paysages, souvent à couper le souffle, ni la mer, ni le climat tropical mais bien le peuple. Les gens ordinaires qui vaquent à leurs occupations ordinaires et qui, ce faisant, nous présentent un joli morceau de vie. Mais comprenons-nous bien : ces gens vivent comme ils vivent et ne sont nullement en train de nous jouer une pièce de théâtre. Or, cette vie vécue au dehors, au vu et au su de tous les passants est souvent, j’oserais dire toujours, captivante pour les étrangers que nous sommes. Mais attention : rares sont les Haïtiens qui apprécient que nous, étrangers, désirions faire un cliché de leurs activités quotidiennes... Et à leur place, plusieurs, dont votre scribe préféré, protesteraient contre cette ingérence de l’étranger dans leurs affaires privées, même si elles ont cours en public. Simple question de respect. Même pour les enfants, il faut savoir s’y prendre, car s’ils acceptent assez bien de se faire prendre en photo, ils le font trop souvent mal, s’astreignant à prendre la pose qui est justement celle que vous ne voulez pas qu’ils prennent. Bref, faire de bonnes photos de gens, en Haïti, n’est pas facile, et je connais plusieurs professionnels qui s’y sont cassé les dents.
Et voilà que Whitney débarque…
Whitney est une jeune Américaine venue comme ça, juste pour voir comment les choses se passaient à une organisation voisine de la nôtre. Naïve, candide, toute menue avec son gros Nikon pendant à son cou, je me suis dit qu’elle allait sans doute essuyer de jolis quolibets de la part des Haïtiens qui en ont vu d’autres… J’avais tort. Non seulement a-t-elle ramassé des images époustouflantes des gens qu’elle a rencontrés au cours des quelques jours passés dans le pays, mais elle a en outre créé avec ces gens des liens qui forcent l’admiration. Comment? Simplement parce que Whitney n’effraie personne; elle parle avec des gens qui ne la comprennent pas (anglais) et qui lui répondent en créole (qu’elle ne comprend pas) et pourtant, pourtant, une communication s’établit et regardez encore la photo et vous allez comprendre. Une professionnelle? Non. Juste une personne simple et sincère qui crée un contact avec les autres et qui sait graver ce contact sur support numérique. La photographie de paysages n’est pas toujours facile, mais quand on y met le temps et que l’on connaît sa technique, on arrive à des résultats pas trop mauvais. La photographie de gens est une tout autre affaire. C’est le contact qui fait tout. C’est le rapport entre le sujet et le photographe qui fait la photo. Pas la technique — ou si peu; pas la patience, pas la maîtrise du volume, de la texture, du contraste ou de la couleur, pas même la composition. Une bonne photo nous fait sentir l’âme du sujet. Et je ne sais pas pour vous, mais pour moi, rares sont les photos qui m’apportent cette sensation. En tout cas, pas les miennes, à quelques exceptions près… Mais celles de Whitney m’ont laissé sans voix. Car ses photos, dont celle-ci-dessus n’est qu’un simple échantillon (je vous en mettrai d’autres), nous parlent, nous disent que ces gens, ces enfants, sont vrais, vivent et luttent, rient et pleurent, autrement dit s’efforcent comme tout le monde d’être heureux. Et avouez que c’est infiniment beau de voir ça..
jeudi 11 août 2011
L'étau de l'argent
L’argent ne fait pas le bonheur. Tout le monde le dit, donc c’est sûrement vrai. Pourtant, je vous dirai que son absence rend terriblement malheureux. Faut donc nuancer. L’argent, comme objet d’idolâtrie, ne fait évidemment pas le bonheur, ou s’il le fait, il s’agit d’un bonheur assez psychotique, genre Séraphin et son tas d’or; mais l’argent comme monnaie d’échange permettant d’accéder à une pléthore de produits et de services ne rend pas nécessairement malheureux. En revanche et comme je viens de le mentionner, son absence, oui.
Or, ce qui se passe dans le monde économique présentement laisse songeur. Les histoires de plafond de la dette américaine, de renflouage de pays au bord de la faillite (comme l’Italie, d’après ce qu’on en lit) ou des cafouillages de la bourse sont trop complexes pour que je vous les résume ici. Pas parce que vous n’êtes pas assez intelligents pour comprendre, mais parce que je ne suis sans doute pas assez intelligent pour vous l’expliquer. Par ailleurs, si vous êtes, comme moi, un peu dépassés par ces événements (euphémisme), vous n’avez d’ailleurs nullement envie de vous taper l’analyse d’un amateur — un de plus, puisque les analystes financiers foisonnent ces temps-ci… Cependant, la situation est, à mon sens, révélatrice. Certains d’ailleurs ne se gênent pas pour parler d’écroulement du capitalisme, ce système politico-philosophique où l’argent domine. On peut croire l’affirmation fantaisiste, mais qu’en est-il vraiment? Un monde sans argent se conçoit-il? Pas vraiment, hein? Tout, semble-t-il, est relié à l’argent, depuis les grandes orientations politiques jusqu’au petit verre de vin, tout, vous dis-je, est question d’argent. Un monde sans argent devient de ce fait inimaginable car on ne peut simplement pas imaginer comment fonctionnerait sa mécanique. Et pourtant, l’argent n’a pas toujours existé, surtout pas l’argent de papier. Historiquement, l’argent a eu un commencement et dès lors, il n’est peut-être pas si faux de croire qu’il aura une fin. Mais que se passera-t-il alors? Je ne sais pas. La fin du monde, sans doute… En tout cas, la fin du monde économique, car l’argent est l’élément liant de l’économie. En passant, avez-vous remarqué le subtil passage du citoyen au consommateur? Fascinant tout de même. Des gens se sont battus jadis pour acquérir ce droit d’être appelés citoyens; or, de nos jours, le terme est tombé en désuétude, remplacé par cette désignation tout à fait représentative de la réalité moderne : le consommateur. Celui (ou celle) qui consomme. Celui (ou celle) qui contribue à faire en sorte que l’argent roule, change de mains, s’épuise d’un côté pour s’empiler de l’autre. Et vous savez la fin de l’histoire : les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent. Un monde sans argent aplanirait cette différence, rendant les riches pas plus fins que les pauvres et surtout sans plus de pouvoir. Car le pouvoir va à l’argent.
Le plus drôle (drôle ici dans le sens de curieux, car il en est pour qui le sens du mot n’est pas toujours clair), c’est que Karl Marx avait observé le phénomène et s’était élevé contre, notamment dans son ouvrage clé : le Capital. De mémoire, Marx observe que lorsque vous payez pour acheter un bien ou vous procurer un service, vous croyez que c’est vous-même qui achetez ce produit ou ce service. Mais en fait, c’est l’argent qui le fait. L’argent vous déshumanise et vous aliène car il vous rend étranger à votre essence même. Ça, c’est grosso modo, la pensée de Marx dans le Capital. En passant, il y a plein de belles choses dans cet essai, et le plus fort, c’est que le texte date de 1867! Comme quoi, plus ça change, plus c’est pareil!...
En quoi cela nous concerne-t-il? Haïti est pauvre. Alors une dégringolade des marchés boursiers ne peut que se traduire par une hausse de l’inflation et une montée des prix, ce qui veut dire une diminution du pouvoir d’achat en général, dont Haïti en particulier. Et je peux vous garantir qu’il n’en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres, car l’élastique haïtien est déjà étiré à sa limite. En fait et pour parler franchement, je me demande toujours comment les gens ordinaires font pour arriver… Mais j’ai déjà abordé le point alors je passe.
Bref, vous avez compris : ce qui se passe dans l’univers des gens riches et cupides touche tout le monde, même ceux qui ne demandent qu’à pouvoir manger un repas par jour…
vendredi 5 août 2011
Pétard mouillé
Et si c’était vrai…
Et si c’était vrai qu’il y avait quelque part un Dieu bon et bien intentionné qui exerçait son droit de veto et intervenait lorsque les tempêtes nous menacent? Se pourrait-il que ce soit ça, l'explication?
Quand nous sommes arrivés en ces lieux, Sœur Évelyne, la fondatrice et directrice de l'époque, répétait à qui voulait l’entendre que les ouragans ne pouvaient frapper Les Cayes parce qu’un Monseigneur avait, sur son lit de mort, promis qu’il intercéderait en faveur de la ville auprès du Créateur (ou de Saint Pierre ou de la Vierge Marie, enfin vous me comprenez). Et je puis vous assurer que notre bonne sœur y croyait, à l’influence outre-tombe du défunt évêque des Cayes... Mais pour nous, pragmatiques et cartésiens, cela ne collait pas. Disons que nous préférions nous fier aux prédictions de la NHC (National Hurricane Center) qui dispose d’ordinateurs parmi les plus puissants au monde. On se disait alors que les invocations divines, c’était bien joli, mais bon…
Cependant, après le pétard mouillé que vient de nous faire la tempête EMILY, je commence à «branler dans le manche», comme on dit par chez nous. Car celle-ci était, avant qu'elle ne s'approche de nous, une belle petite tempête tropicale, avec des vents de 80 km et des tonnes de pluie. Or, arrivée devant nos côtes, elle s'est dégonflée, a perdu son souffle et son énergie... Miracle ou fantaisie météorologique?
Mais il y a plus : au cours des cinq saisons de cyclones que nous avons passées ici, jusqu’ici nous avons été épargnés, et j’ose dire : parfois miraculeusement. D’abord, regardez le tableau :
- 2007 : vers la mi-août, DEAN, un mega-ouragan (force 5) nous évite de justesse alors que sa course initiale le dirigeait droit sur nous. En octobre, KAREN nous traverse mais ce n’est rien que de la pluie; même chose avec NOËL en décembre.Certes, vous me direz que la saison 2011 n’est pas finie — en fait, elle ne fait que commencer — et on peut fort bien se retrouver cul par-dessus tête dans une tempête cauchemardesque. Je touche du bois. Mais cela n’enlève rien au fait que, depuis 5 ans et même davantage, les tempêtes passent sans nous affecter ou presque. Ce qui n’empêche pas certains désastres, bien sûr, comme ce fut le cas en 2004 lors du passage de JEANNE. Mais comme je l’ai dit dans ce texte, il y a une gradation dans l’intensité des catastrophes et je le redis : jusqu’à présent, nous avons été sauvés des eaux. Littéralement.
- 2008 : FAY, une forte tempête tropicale, passe sur l’île, mais sans causer d’autres dommages que ceux causés par la pluie. GUSTAV suit et nous donne des sueurs froides, car lui aussi se dirige tout droit sur Les Cayes. GUSTAV, un ouragan de force 4, touche terre à Jacmel, épargnant Les Cayes où nous n’avons aucun dommage. Puis passent HANNA et IKE au nord du pays qui entraînent beaucoup de pluie et des problèmes pour le nord, mais pour nous, c'est le répit.
- 2009 : ERIKA se dirige sur nous, mais meurt de sa belle mort avant d’atteindre l’île.
- 2010 : TOMAS, initialement prévu pour nous frapper de plein fouet, esquive l’île et passe tout à l’ouest, frôlant Jérémie, mais sans créer de dommages majeurs.
- 2011 : Voilà EMILY qui, prête à frapper nos côtes, hésite, stagne, s’étiole et s’évanouit…
Reste qu’on peut se poser la question : par quel phénomène les tempêtes nous épargnent-elles? Sommes-nous statistiquement moins touchés que les autres îles des Caraïbes ou les contrées bordant le golfe du Mexique? Je ne le sais pas. Mais de voir ces tempêtes détournées, dirait-on, de leur lieu d’impact prévu me laisse perplexe. Hasard? Impondérables météorologiques? Ou simplement intervention divine? Pour les gens d’ici, l’explication est facile : Bondye konnen tout bagay : Dieu connaît toutes choses. Mais pour nous, les cartésiens, que penser?
Je ne sais plus… Mais juste au cas où, j’en remercie quand même le Ciel…
mercredi 3 août 2011
Célébrer la vie
Aujourd’hui me paraît un bon jour pour vous pondre un petit quelque chose. Je ne vous ai encore rien donné en ce début de mois; c’est le 3 août et on dit que le 3 fait le mois; c’est aussi l’anniversaire de mon frère — 54 ans tout de même; la tempête tropicale Emily fonce droit sur nous; bref, il y a matière. Et pourtant, rien de tout cela ne mérite de faire l’objet de cette chronique.
Non. Ce dont je veux vous entretenir aujourd’hui n’est rien d'important. Rien qui fera l’actualité mais tout de même : Saulette est enceinte! Tout un événement! Ça fait un bon bout de temps qu'elle s'essayait, sans succès. Vous dire sa joie serait peu dire... Mais pourquoi donc, dans ce pays surpeuplé, le fait d'être enceinte est-il toujours vu comme une bénédiction? Car disons-le tout net : Haïti est surpeuplé et l'une des raisons du marasme économique, c'est précisément le trop grand nombre d'habitants face à des ressources limitées, pour ne pas dire inexistantes. La logique voudrait donc que l'on considère sensé de mettre un frein à la natalité. Sans aller jusqu'aux mesures draconiennes utilisées en Chine, on pourrait penser que le pays pourrait faire quelques campagnes pour décourager la procréation, ce qui aurait de surcroît l'avantage de limiter l'expansion du SIDA et des maladies transmises sexuellement (les fameuses MTS ou MST, c'est selon). Eh bien non. Au lieu de sensibiliser la population aux inconvénients d'un accroissement de la famille, on continue à dire que «Pitit se richès» : les enfants c'est la richesse (traduction pour les pas doués). Et les gens continuent de croître et de se multiplier et d'en être fous de joie.
Pourtant, un rapide calcul montre sans l'ombre d'un doute, que chaque enfant représente une charge économique non négligeable. Car ici, en plus des coûts accrus de l'alimentation (le lait en poudre est cher, je vous dis pas) et des vêtements (car les petits, on ne les habille pas avec rien, n'est-ce pas?), il faut, très tôt, compter avec l'école et ses énormes frais. En moyenne, pour le primaire, on parle de $200 US par année. Pour certains, c'est le sixième du salaire qui y passe. Imaginez un peu : quelqu'un qui, au Canada, gagnerait $48,000 devrait débourser $8,000 par enfant au primaire! Avouons que ça fait un peu cher... Et je ne vous parle pas des frais de santé, de déplacements et d'événements majeurs, comme les funérailles et les cérémonies de remises de diplômes à répétition. Ici, l'on diplôme de la maternelle, de la première année, du primaire, de la fin du programme fondamental, de la philo et par la suite, bien sûr, du collège ou de l'université, éventuellement. Le cas que j’ai rapporté précédemment illustre mes propos. Tout ça pour vous dire que les enfants, loin de signifier la richesse, constituent un réel facteur d'appauvrissement! Et pourtant, on continue de faire des enfants comme on ferait des petits pains chauds : en se pourléchant. Et l'annonce d'une naissance à venir est toujours un sujet joyeux, sur lequel tout le monde plaisante et que tout le monde bénit. Quant au nouveau-né, vous avez deviné qu'il est l'objet d'une réelle adoration.
Mais pourquoi s'acharner à faire des petits quand on sait ce qu'il en coûte? Je n'ai pas de réponse. Mais je soupçonne que faire des enfants n'a rien à voir avec l'économie, ni même avec la sexualité. Certes, avant, c'était automatique : les relations hétérosexuelles se faisant sans protection aucune, les conceptions étaient nombreuses et la volonté n'avait pas grand-chose à voir là-dedans. Mais de nos jours, la grande majorité des adolescents et des adolescentes sont bien au fait des choses de la vie et savent très bien que des relations non protégées non seulement peuvent propager des maladies non désirables mais également engendrer un petit. Mais cette dernière conséquence ne fait peur à personne, pas même à des jeunes filles de bonne famille. Ici, on enfante. Et dans une douleur franchement exprimée, j'en témoigne! Le reste viendra après. Serait-ce le triomphe de la vie sur la médiocrité? En tout cas, avec un taux de fertilité de 3,07 par femme (par rapport à 1,58 au Canada), on ne s'étonnera pas que la croissance démographique du pays soit galopante : 24,4 naissances par rapport à 8,1 mortalités, soit un taux net de 16,3. Au Canada, nous avons 10,28 naissances pour 7,74 mortalités, soit un taux net de 2,54! Je sais, je sais, je vous embête avec tous ces chiffres, mais ils n'en reflètent pas moins une réalité édifiante qui nous permet de mieux comprendre les enjeux haïtiens, présents et à venir. Dont le premier et le plus évident : plus il y a de monde, plus l'espace rétrécit. On se marche sur les pieds, on vit dans la promiscuité et les conflits internes éclatent aisément. Juste pour vous donner quelques chiffres encore (les derniers, promis), la densité de population en Haïti est d'au moins 250 habitants au kilomètre carré contre 3,73 au Canada (5,76 au Québec). Bien sûr, vous allez me dire que le Canada n'est pas un exemple, puisqu'il s'agit de l'un des pays les moins densément peuplés de la planète — rigueur du climat oblige. Mais tout de même, la différence est énorme. Et visible : en Haïti, il y du monde partout! On ne peut pas faire une petite promenade dans l'arrière-pays sans se croiser 50 personnes sur son chemin. Vous voulez vous soulager discrètement derrière un buisson? Levez la tête et vous verrez ces enfants qui vous observent sans vergogne! La solitude, en Haïti, ça n'existe pas! De toute façon, à quoi ça sert, la solitude?
Vous allez me dire que cette réflexion n’est pas vraiment optimiste. Je ne dis pas le contraire. Mais elle ne m’empêche pas moins de me réjouir du merveilleux qui accompagne chaque naissance en devenir. Les filles enceintes sont radieuses, fières de leur bedaine comme un roi de sa couronne et riches de cet énorme privilège qu’est celui de porter la vie.
Après? Après, on verra. Le Ciel y pourvoira. Le reste n’a aucune espèce d’importance.
Et Emily dans tout ça? Eh bien elle est là, la tempête, du moins sur la carte, car au moment où je mets un point final à ce texte, le ciel est toujours d'un bleu limpide et le soleil brille de tous ses feux...
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vendredi 29 juillet 2011
Faire une petite différence
Je vous ai parlé naguère des petits prêts que nous faisons ici aux employés pour leur donner ce coup de pouce financier qui fait parfois toute la différence. Comme je vous l’ai dit, ces petits prêts sont soumis à quelques règles administratives qui permettent de mieux les encadrer. Je vous disais, entre autres, que «tout prêt consenti doit être remboursé intégralement avant la fin de l'année financière en cours. Une autre règle touche le montant total du prêt : en principe, il ne peut être supérieur à trois mois de salaire.» Règle générale, ces conditions s’appliquent dans tous les cas. Sauf…
Sauf lorsque les circonstances m'incitent à déroger. Ainsi, le cas de cette infirmière-auxiliaire qui m’arrive un après-midi de l'an dernier pour m’expliquer sa situation : son fils venait de finir ses études en République Dominicaine, allait passer à la cérémonie de remise des diplômes et elle n’avait pas un rond pour payer ce qu’il en coûtait — une petite fortune, même pour nous. La somme dont elle avait besoin était de beaucoup supérieure à celle autorisée par notre règlement; de plus, il lui était impossible de rembourser la totalité du montant qu’elle désirait avant la fin de l’exercice financier, si bien que ma première réaction fut de lui refuser tout net. D’ailleurs, toute cette histoire était-elle seulement vraie? Plusieurs ont l’imagination fertile, quand il s’agit d’extraire de l’argent de la mine administrative… Or, si j’écoute toujours les histoires qu’on me raconte, je ne suis pas dupe pour autant… Cependant dans ce cas et après une profonde analyse de trois secondes, je me suis ravisé : il s’agissait d’une vieille employée, fiable, généreuse, peu exigeante. Son histoire ne pouvait qu’être vraie. Alors avec un grand soupir magnanime, j’ai agréé sa demande, étalant du mieux que possible sa dette.
Une fois l’entente conclue, je ne m’en suis plus soucié, me contentant de faire les prélèvements mensuels sur sa paie.
Or, voilà que ce matin, presque un an plus tard, la dame passe à mon bureau et, fière comme une poule de son plus beau poussin, me sort quelques photos de son fils en tenue de frais diplômé, tout en se répandant en remerciements émus. Je vous avoue que j’étais un peu mal à l’aise. Il faut dire que la cérémonie du fils m’était comme un peu sortie de la tête…
Mais l’enthousiasme de la dame et l’expression de sa gratitude m’ont conquis. En outre, au fil de la conversation, j’apprends de surcroît que le garçon a diplômé en électronique, qu’il a déjà trouvé un job et, pour faire bonne mesure, s’est même marié! La fierté de la dame? Je vous dis pas… Et les épanchements de sa gratitude? Un peu gênants, disons…
Évidemment, les petits prêts ne résolvent pas tous les problèmes que ces gens doivent affronter jour après jour après jour. Mais ils font parfois toute la différence. Certes, on me dira que ce n’est pas en prêtant de petites sommes d’argent qu’on peut résoudre les vrais problèmes du peuple et que ça ressemble davantage à un pansement sur une fracture ouverte qu’à la vraie solution, mais un pansement stérile reste quand même un pas dans la bonne direction et c’est ce pas qui m’intéresse. Comme je vous le disais dans mon dernier texte, rien ne sert de mettre la barre trop haute… Soulager ne résout rien, mais… ça soulage!...
Je ne vous dis pas ça comme un «faire valoir». Je n’ai pas à prouver la valeur de cette pratique — sauf aux patrons, s’entend! — mais j’en veux tout de même illustrer la raison d’être. Non, ce n’est pas une nécessité. Plusieurs organisations refusent d’adopter cette pratique de petits prêts à leurs employés et ceux-ci s’organisent quand même, souvent avec le couteau sur la gorge, mais bon… Mais si l’on peut faciliter un tant soit peu la vie de ces gens, pourquoi ne le ferait-on pas?
Sauf lorsque les circonstances m'incitent à déroger. Ainsi, le cas de cette infirmière-auxiliaire qui m’arrive un après-midi de l'an dernier pour m’expliquer sa situation : son fils venait de finir ses études en République Dominicaine, allait passer à la cérémonie de remise des diplômes et elle n’avait pas un rond pour payer ce qu’il en coûtait — une petite fortune, même pour nous. La somme dont elle avait besoin était de beaucoup supérieure à celle autorisée par notre règlement; de plus, il lui était impossible de rembourser la totalité du montant qu’elle désirait avant la fin de l’exercice financier, si bien que ma première réaction fut de lui refuser tout net. D’ailleurs, toute cette histoire était-elle seulement vraie? Plusieurs ont l’imagination fertile, quand il s’agit d’extraire de l’argent de la mine administrative… Or, si j’écoute toujours les histoires qu’on me raconte, je ne suis pas dupe pour autant… Cependant dans ce cas et après une profonde analyse de trois secondes, je me suis ravisé : il s’agissait d’une vieille employée, fiable, généreuse, peu exigeante. Son histoire ne pouvait qu’être vraie. Alors avec un grand soupir magnanime, j’ai agréé sa demande, étalant du mieux que possible sa dette.
Une fois l’entente conclue, je ne m’en suis plus soucié, me contentant de faire les prélèvements mensuels sur sa paie.
Or, voilà que ce matin, presque un an plus tard, la dame passe à mon bureau et, fière comme une poule de son plus beau poussin, me sort quelques photos de son fils en tenue de frais diplômé, tout en se répandant en remerciements émus. Je vous avoue que j’étais un peu mal à l’aise. Il faut dire que la cérémonie du fils m’était comme un peu sortie de la tête…
Mais l’enthousiasme de la dame et l’expression de sa gratitude m’ont conquis. En outre, au fil de la conversation, j’apprends de surcroît que le garçon a diplômé en électronique, qu’il a déjà trouvé un job et, pour faire bonne mesure, s’est même marié! La fierté de la dame? Je vous dis pas… Et les épanchements de sa gratitude? Un peu gênants, disons…
Évidemment, les petits prêts ne résolvent pas tous les problèmes que ces gens doivent affronter jour après jour après jour. Mais ils font parfois toute la différence. Certes, on me dira que ce n’est pas en prêtant de petites sommes d’argent qu’on peut résoudre les vrais problèmes du peuple et que ça ressemble davantage à un pansement sur une fracture ouverte qu’à la vraie solution, mais un pansement stérile reste quand même un pas dans la bonne direction et c’est ce pas qui m’intéresse. Comme je vous le disais dans mon dernier texte, rien ne sert de mettre la barre trop haute… Soulager ne résout rien, mais… ça soulage!...
Je ne vous dis pas ça comme un «faire valoir». Je n’ai pas à prouver la valeur de cette pratique — sauf aux patrons, s’entend! — mais j’en veux tout de même illustrer la raison d’être. Non, ce n’est pas une nécessité. Plusieurs organisations refusent d’adopter cette pratique de petits prêts à leurs employés et ceux-ci s’organisent quand même, souvent avec le couteau sur la gorge, mais bon… Mais si l’on peut faciliter un tant soit peu la vie de ces gens, pourquoi ne le ferait-on pas?
lundi 25 juillet 2011
La barre trop haute
J’aurais pu tout aussi bien intituler ce texte «Soleil noir», tout comme cette magnifique chanson de Barbara, car c’est précisément à écouter cette chanson que m’est venue la réflexion qui suit. D’abord, lisez-moi ceci :
Je ne ramène rien, je suis écartelée,C'est beau, hein? Barbara est triste, découragée, déprimée parce que, malgré les efforts qu’elle a faits pour changer les choses, la vie l’a toujours ramenée à la dure réalité d’un monde où les choses ne vont pas trop bien. Elle voudrait bien savoir quoi faire. Elle veut, et sa volonté est farouche, mais le soleil noir absorbe son énergie au lieu de lui en insuffler et elle en ressort désespérée, le «cœur égratigné». Une chanson éminemment triste (mais sur un texte d’une grande beauté) qui s’applique aisément à ceux, à celles qui viennent dans ce pays et qui veulent faire leur part pour le sauver. Or, souvent, ils retournent le cœur égratigné, avec ce sentiment de n’avoir rien fait qui vaille la peine. C’est ce que j’appelle le «syndrome de la barre trop haute».
Je vous reviens ce soir, le cœur égratigné,
Car, de les regarder, de les entendre vivre,
Avec eux j'ai eu mal, avec eux j'étais ivre,
Je ne ramène rien, je reviens solitaire,
Du bout de ce voyage au-delà des frontières,
Est-il un coin de terre où rien ne se déchire,
Et que faut-il donc faire, pouvez-vous me le dire?
C’est que plusieurs s’imaginent que la raison d'être en Haïti consiste uniquement à «sauver» quelqu’un, quelque chose, quelque part. Rien n’est plus faux. J’ai, pour ma part, beaucoup de respect pour ceux, pour celles qui se sentent chargé d’une mission, mais comme je l’ai déjà dit (les trois M), je ne suis pas de ceux-là. Et n’en fais pas de complexes pour autant. N’en fais plus, pour tout dire. Car Haïti n’est pas un laboratoire de petites bêtes souffrantes où les cœurs tendres peuvent assouvir leur compassion. C’est un pays où l’on vit, nous tout autant que le peuple, subissant la même chaleur, les mêmes pluies diluviennes, les mêmes embouteillages, les mêmes imbroglios politiques, les mêmes incertitudes qu’eux. La différence — énorme, je l’admets—, c’est que nous, nous pouvons plier bagages et rentrer au bercail. Eux, non. Mais cela ne veut pas dire que ces gens-là sont une cause perdue, un navire en train de couler! À trop vouloir faire le bien, on se casse les dents. Or, je vous l’ai dit et je me plais à vous le répéter, on ne bâtit rien sur des échecs et mettre la barre à une hauteur qu’on ne peut atteindre, c’est courir devant l’échec. Seuls les champions olympiques arrivent à sauter 2 mètres. Pour nous, il est plus sage de mettre la barre à une hauteur réaliste, de façon à pouvoir la sauter et obtenir ainsi un petit succès sur lequel on pourra bâtir. Inutile de vouloir «sauver» Haïti : ce pays n’est pas en perdition et il n’a pas besoin d’être sauvé, ni physiquement ni spirituellement — surtout pas spirituellement!
Cela dit, Haïti va mal, personne ne dira le contraire. Mais c’est une situation à laquelle ici, on s’ajuste tant bien que mal, tout simplement parce qu’elle est la réalité! Inutile de la masquer, inutile de prétendre que tout marche sur des roulettes, les choses ne sont pas faciles dans ce pays, et pas justes pour nous, étrangers, mais aussi et surtout pour les Haïtiens. Pourtant, ils ne sont pas déchirés pour autant. Pourtant, ils se lèvent, prennent leur grabat et marchent, sans se soucier de savoir où mène la route. Et pourquoi s’en soucieraient-ils? Qui sommes-nous pour leur montrer la voie? Qui sommes-nous pour leur dire que leur route n’a pas de bon sens? Incapables de nous laisser guider par la roue qui tourne, nous critiquons, nous voulons améliorer, nous voulons changer les choses, reconstruire le pays, soulager la misère et semer l’abondance. Rien que ça! Quelle déception quand, après plusieurs années, on se rend compte que rien n’a changé ou si peu — et pas dans le bon sens, semble-t-il… Mais c’est affaire de barre trop haute. Impossible à franchir. Et c’est nous qui l’y avons mise.
Qui sont ceux qui ont le plus de succès dans ce pays? Ceux qui y vivent, bien sûr. Ceux qui font de petites choses, mais sans lâcher, sans laisser tomber, sans se questionner sur la portée de ces petites choses. Des petits riens. Mais qui, bout à bout, font vraiment la différence.
jeudi 21 juillet 2011
Ç'a pas de bon sens!
«Ç’a pas de bon sens!» Ma compagne, dans un geste d’impuissance qui m'est si familier, les bras tournés vers le ciel comme pour implorer son aide (laquelle serait la bienvenue), vient de remettre ça pour la énième fois et le répète encore pour être sûre que je comprends bien : «Ç’a pas de bon sens!...» Découragée. Déprimée. Décontenancée. Démotivée… Et tous les autres termes auxquels vous pensez. J’essaie de lui répondre : impossible, car elle est lancée dans une diatribe sur tout ce qui, selon elle, n’a pas de bon sens. Une parmi tant d’autres. Allez donc arrêter un cheval avec le mors aux dents… ou la locomotive d’un TGV… Pendant que j’assiste, impuissant, à cet épanchement de mauvais sang, ma douce amie fulmine. Je laisse l’orage se dissiper et lorsque je pense cette tempête terminée et que le calme est revenu, je tente une réflexion que je veux neutre. Erreur! Aux premiers mots que je prononce, elle repart : «Ç’a pas de bon sens!». Mais qu’est-ce donc qui n’a pas de bon sens comme ça?
En fait, il peut s’agir de n’importe quoi : les poubelles qui débordent, les toilettes bouchées, les ampoules brûlées, les dossiers mal classés; les employés fainéants, les patients ignorants, le personnel médical condescendant, moi; la léthargie, le laxisme, la nonchalance, l’indifférence, l’abus de pouvoir, la manipulation, l’inefficacité, le favoritisme, l’injustice, l’absurdité, la bureaucratie, la chaleur, l’humidité, la boue, l’absence de silence, les moustiques, les coquerelles, les fourmis; et moi… (Oui je sais je suis déjà dans la liste, mais je compte pour double.) Et ce n’est là qu’un faible échantillonnage de ce qui l’agace, l’irrite, la frustre et la choque et lui fait dire, comme elle seule sait le faire : «Ç’a aucun bon sens!»
Présentement, l’irritant majeur, c’est le matériel que nous attendons depuis longtemps et qui est toujours collé à la Douane de Port-au-Prince. J’ai beau lui expliquer que tout suit le processus habituel (lent et inefficace, je n’en disconviens), rien n’y fait, sa frustration de savoir que le matériel commandé depuis plusieurs mois est finalement arrivé et dort à la Douane sans que personne, semble-t-il, ne puisse le réveiller constitue une insulte à l’efficacité, à la logique, au gros bon sens. Elle n’a pas tort. Mais comme je l’ai déjà dit, il y a, pour moi, trois types de situations : celles que l’on ne peut pas régler : inutile de s’y casser les dents donc; celles que l’on peut régler mais qui demandent un investissement majeur pour des retombées mineures : à éviter à tout prix; enfin, celles que l’on peut régler moyennant un effort mineur et qui produisent un effet majeur : celles-là seules m’intéressent. Mais ma douce, elle, s’attaque à tout, mord à droite et à gauche et vient vite à bout de souffle…
Or, il faut bien le dire, rien n’est facile dans ce pays, et ce, pour des tas de raisons qui vont de l’incompétence d’employés qui occupent des postes clés à l’absence de matériel adéquat, sans oublier les catastrophes naturelles ou humaines, bien entendu… Si bien que s’échiner à vouloir tout résoudre, c’est aller vers l’échec, implacablement. Il faut savoir choisir ses batailles, comme je me tue à le répéter à ma charmante compagne; et ce n’est pas toujours un choix évident. Où mettre la priorité? Sur quelle base s’appuyer pour déterminer l’action à tenir? Comment compenser les moyens limités à notre disposition? Parfois, je le reconnais, on se sent tellement impuissant, face à l’ampleur de la tâche, qu’on a le goût de baisser les bras, de cesser le combat, de sombrer dans l’indifférence. Et puis, le sourire d’un enfant, la gratitude d’une vieille dame pour une chirurgie de cataracte qui lui redonne la vue, les rires des employés quand on fait quelques blagues, la fierté du mécanicien qui a fait une réparation impossible nous remettent en selle et nous font réaliser que, même si les choses n’ont pas de bon sens, elles en ont tout de même. Comme le disait l’un de mes amis médecin : "In Haiti, nothing works, but everything eventually works out." Que je traduis gauchement par : en Haïti, rien ne marche, mais tout finit par marcher. J’y trouve un certain réconfort. Mais pour mon ange de patience, c'est une autre affaire…
lundi 18 juillet 2011
Faut-il craindre l'avenir?
Je suis toujours curieux lorsque je tombe sur un titre comme ça : «Faut-il craindre l’avenir?». L’avenir, comme je me plais à le répéter, est à venir, donc n’est pas là encore et donc n’existe pas. Et pourtant, il est en devenir et on peut en voir les contours se dessiner à l’horizon. L’avenir, c’est l’échographie d’un fœtus, par exemple. Même pour les non-avertis, l’image floue que l’on voit représente définitivement un être humain en devenir. Et qui, si les choses se passent comme prévu, a toutes les chances de se matérialiser quand son temps sera venu. Si les choses se passent comme prévu. Car il arrive parfois que les choses ne se passent pas comme prévu. D’où l’intérêt de prévoir avec le plus précision possible ce qui s’en vient.
Ce désir de prévoir l’avenir a donné naissance à des écoles de futurologues dont la tâche consiste vraiment à tenter, à partir de l’analyse de divers paramètres, de discerner de quoi demain sera fait. Charlatans? Amuseurs publics? Ou au contraire, visionnaires et sonneurs d’alarmes? On trouve les deux.
C’est que, face au futur, tous les points de vue sont permis. Et comme toujours, ils se divisent en deux grands pôles, les pessimistes et les optimistes. Et les réalistes, dans tout ça? Je vous laisse y penser.
La raison pour laquelle j’ai cité cet article, ce n’est pas parce qu’il est renversant de vérité, mais plutôt parce qu’il me fait me questionner sur l’avenir d’Haïti. Et vous savez maintenant combien j’aime partager mes questionnements avec vous.
Je n’irai pas par quatre chemins : l’avenir de ce pays magnifique ne me paraît pas bien rose. En fait, plutôt noir. Pourquoi? Tout simplement à cause d’un facteur actuel aisément observable qui, si la tendance se maintient, ne peut mener qu’à un seul avenir possible : noir… de monde. Me voyez-vous venir, là? En fait et mine de rien, j’appuie ma vision du futur sur les conclusions d’un fameux économiste/démographe canadien, David Foot, qui se sert des courbes de population pour expliquer les changements de tendances. Or, que voit-on? La population mondiale est en constante augmentation — nous atteindrons les 7 milliards d’habitants sur la planète quelque part en octobre — et plus il y a des gens, plus les problèmes se complexifient. Or, Haïti n’échappe pas à cette explosion démographique et, dans un pays où les ressources sont, par définition, très limitées, on ne peut que déduire que les problèmes iront croissant. Et comme le pays n’est pas prêt pour faire face à de nouveaux problèmes (les problèmes actuels sont déjà insurmontables), eh bien il me paraît difficile de ne pas sombrer dans le pessimisme, tout simplement parce qu’il est réaliste de le faire.
Existe-t-il une solution? Vu comme ça et si l’on exclut l’eugénisme, non. En tout cas, rien que je puisse distinguer dans la brume de cet avenir. Mais ce n’est pas tellement important, car la vie s’adapte et se poursuit, envers et contre toutes les probabilités sérieuses et scientifiques. Les pessimistes peuvent aller se rhabiller : les problèmes seront toujours là et la misère restera constante; mais l’esprit du peuple, axé sur la survie et l’adaptation, prévaudra toujours.
Vous ne trouvez pas ça rassurant, vous autres?
mercredi 13 juillet 2011
Qu'est-ce qui est juste?
Vous allez me dire que cette sordide histoire ne me regarde pas vraiment, moi qui suis si éloigné de la vie du Québec. Vous aurez tort. Vous savez ce qu’en dit Hemingway, que je vous ai cité jadis : le glas sonne pour tout le monde, pour tous ceux qui restent. Quand il est question de mort, on ne peut pas dire : «Pas dans ma cour». Que ce soit deux enfants en bas âge est certainement plus émouvant, mais ne change rien à l’enjeu global : un être humain s’est arrogé le droit d’en faire mourir d’autres. Or, s’il est un commandement moral suprême — on le dit issu de Dieu lui-même —, c’est bien : «Tu ne tueras point.» On n’a jamais le droit de tuer, point, à la ligne. Et ne me sortez pas d'exceptions stupides comme la guerre... On ne devrait même pas avoir le droit de faire la guerre, tiens. Mais je ne veux pas commencer là-dessus...
La mort, dans ce pays qu'est Haïti, est un phénomène courant, quasi-journalier. Et elle n’est pas toujours «naturelle» — je mets le mot entre guillemets car j’ai quelque peine à imaginer ce que serait une mort artificielle… La mort, c’est le terme d’une vie et rien ne me paraît plus naturel que ça; l’agent létal, par contre, varie énormément. Et c’est ce que je veux dire quand je dis que la mort en ce pays n’est pas toujours naturelle : l’agent n’en est pas toujours la maladie incurable ou l’âge avancé. On meurt ici de blessures non traitées et qui s’infectent bêtement, on meurt noyé parce qu’on ne sait pas nager, on meurt électrocuté par ignorance, on meurt assassiné ou simplement d’une balle perdue. On meurt aussi des suites d’un sort funeste qu’un mauvais plaisant vous a jeté, mais ça, c’est autre chose et je vous en reparlerai un jour. Toujours est-il qu'on meurt beaucoup, dans ce pays, et souvent pour des causes évitables.
Cependant, dans les cas de mort violente, fruit d’un acte délibéré ou d’un simple accident, la personne jugée responsable n’a pas tellement de chances de bénéficier de circonstances atténuantes. Même dans le cas d’un bête accident de la route, le conducteur a intérêt à ne pas trop s’attarder s’il veut survivre à l’ire publique. Le jugement de l’affaire se fait hic et nunc, sans délai ni nuances et la sanction suit immédiatement, de sorte que la personne reconnue coupable peut aisément se faire lyncher sans autre forme de procès. C’est une application assez primitive de la Loi du Talion (une vie pour une vie) et du Code d'Hammourabi (merci Marc!) mais elle a l’avantage d’être simple et d'éviter les récidives(!). Or, quand on voit comment, dans nos sociétés modernes, on peut aisément invoquer l’irresponsabilité pour absoudre quelqu’un de son crime, ça laisse songeur… Un petit futé peut-il déjouer la justice? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, c’est clair que oui! Surtout que, ne l’oublions pas, la représentation de la Justice nous la montre avec un bandeau sur les yeux, pour illustrer son impartialité, dit-on. Mais pour moi, ça veut simplement dire qu’elle est aveugle. Aisément manipulable. On peut lui faire croire ce que l’on veut, à la Justice, en autant qu’on sache comment s’y prendre. On peut aussi l’acheter, en autant qu’on y mette le prix… Bref, la Justice a ses limites…
Si bien que je me demande des fois si un retour à la Loi du Talion ne serait pas plus efficace… L’homme qui tue ses enfants est tué à son tour, sans plus de chichis. On oublie les circonstances, ou plutôt, on les écoute avec sympathie mais sans qu’elles altèrent la sanction. Peut-être qu’on sacrifierait sur l’autel de la Justice quelques bonnes personnes qui ont connu un égarement passager mais néanmoins impardonnable. Mais on empêcherait définitivement les manipulateurs et les riches de s’en tirer les doigts dans le nez…
dimanche 10 juillet 2011
Ces bonnes intentions qui pavent l'enfer
Pas vraiment le texte que je vous destinais aujourd'hui – attendu que je vous en destinais un –, mais voyant cet article, je n'ai pu résister. Quoi! Le maire de ma ville natale! En Haïti! Pour régler les problèmes municipaux! Et vous voudriez que je laisse passer cela?
N'empêche que lisez-moi ça sans rire :
«Selon M. Forest, les municipalités québécoises peuvent partager leur grande expertise de la gestion financière et des ressources humaines. Elles peuvent également mettre à contribution leur connaissance dans la gestion délicate des titres de propriété qui demeure problématique dans le pays des Antilles.»Ben voyons! Dans un article précédent, publié le mois dernier, «la présidente du comité des relations interculturelles, Nathalie Goguen, a fait connaître son malaise face au projet [d'envoyer quatre employés de la Ville de Sherbrooke pour aide à la reconstruction d'Haïti]. "Je n'y crois pas", a-t-elle affirmé.» Voilà qui sonne déjà plus honnête. Car lire des inepties comme ce que je vous ai cité plus haut, c'est à rire ou à pleurer, c'est selon. Car c'est faux, irréaliste et irréalisable. En plus d'être prétentieux, arrogant et condescendant. En voulez-vous encore plus? C'est carrément malhonnête. Car la vraie raison de la visite de ces hauts personnages de l'administration municipale québécoise, c'est uniquement affaire de PR, comme on le dit couramment. Relations publiques, si vous préférez. Ce qui veut dire : des tas de belles paroles qui ne veulent rien dire, des repas bien arrosés qui s'étirent, des dossiers copieux indigestes et, en bout de ligne, des questions d'argent qui vont se ramener à une simple interrogation : combien?
J'avoue que ça ne me rend pas trop fier. Certes je comprends la nécessité pour certaines instances politiques de bien se faire voir, mais ne pourrait-on trouver autre chose que «la gestion délicate des titres de propriété», dans laquelle la plupart des Haïtiens pourtant versés dans la question y perdent leur latin? Or, la délégation québécoise, en quelques jours seulement, va mettre son expertise en marche et vous régler ça en un tournemain!... On dit aussi que le Père Noël va venir animer la prochaine soirée dansante aux Cayes, tiens...
Il n'empêche que ces déclarations à la con (Foglia serait d'accord) me rendent mal à l'aise et me font même un peu honte. Pas seulement parce qu'il s'agit du maire de ma ville natale, mais simplement à cause de l'arrogance/ignorance colonialiste qu'on sent derrière.
En tout cas, j'espère que ces dignitaires, venus passer du bon temps, essuieront quand même quelques sérieuses pluies, vivront quelques pannes de courant pour que la climatisation s'arrête, ne serait-ce que quelques minutes, et qu'ils puissent sentir la vraie chaleur et qu'ils aient un peu la turista, tiens, juste pour faire bonne mesure. Car de vous à moi, tout comme la dame ci-dessus, je n'y crois pas.
Mais qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour montrer qu'on veut aider Haïti?
Libellés :
aide humanitaire,
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lundi 4 juillet 2011
Réminiscences
Ce qui suit est plus personnel. Mais comme c'est un truc qui me fait grandement plaisir, eh bien je veux partager ce plaisir avec vous.
Vous savez comme le temps passe. J'en parle souvent. On arrête pas le temps, et sa mesure, souvent arbitraire, n'est qu'un constat de son immuable mouvement rectiligne -- à moins que quelque théorie quantique le rende circulaire, ce qui serait bien car on pourrait ainsi remonter le temps. Mais nous n'en sommes pas là. La réalité que nous connaissons est celle du temps qui passe sans relâche et qui ne revient jamais. Si bien que les jours passent, forment des mois et des années dont, en bout de ligne, nous portons le poids. Plus ou moins lourd. Car le premier effet du temps, vous le savez comme moi, c'est l'usure. Le temps use tout, animé aussi bien qu'inanimé, et pour les humains que nous sommes, cette usure s'appelle la vieillesse et, bon, je ne pense pas que j'aie besoin de vous dire ce que ça implique ni ce qui s'ensuit. De toute façon, j'ai déjà déblatéré sur le sujet à l'occasion de mon dernier anniversaire, alors je passe.
Je passe, mais ce que je veux vous dire aujourd'hui s'y accroche, alors vous allez devoir m'endurer.
Tout simplement, j'ai retrouvé, grâce une fois de plus à Facebook, une vieille amie qui m'était très chère jadis et que j'avais perdue de vue depuis près de 40 ans. Je vous ai déjà mentionné combien j'avais apprécié de pouvoir retrouver, malgré l'effet évanescent du temps, des gens qui m'ont été proches à une époque ou à une autre et j'ai maintenant renoué avec ces personnes, même si la base est on ne peut plus superficielle. Qu'importe car elle n'en est pas moins vraie. Mais cette dernière amie remporte la palme. Pendant quelques années, c'était ma meilleure amie. Et attention, langues fourchues : c'était mon AMIE, pas mon flirt ou ma poupée! La retrouver, c'est retrouver la mémoire de ces moments passés ensemble, à parler, à rire, à se promener, à écouter de la musique, à faire des choses ordinaires avec peu d'argent (à l'époque, les étudiants vivaient chichement...), à partager projets et idées, bref, à apprécier notre compagnie mutuelle. Puis, un jour, nos voies se sont séparées, l'une bifurquant à gauche, l'autre à droite et malgré les promesses de garder le contact, celui-ci se perd, le temps fait son œuvre et brouille les cartes. Arrive le moment où les traces de l'autre sont simplement perdues, ensevelies sous des amas de poussière temporelle qui les rend invisibles. Avant, seuls de bons détectives pouvaient retrouver ces traces. Mais aujourd'hui, les moteurs de recherche du Web et les applications comme Facebook changent la donne du tout au tout. Aujourd'hui, il suffit de «googler» n'importe quel nom pour retrouver à tout le moins quelques pistes de ceux ou celles qu'on a laissés derrière. Évidemment, ce sont des traces fragiles. Dans mon cas, par exemple, une recherche Google sur «Richard Duchesne» donne des faux résultats pour les 20 premières pages et sans doute plus! Cela dit, Facebook quant à lui, ouvre des portes inespérées. Incidemment et pour faire une petite parenthèse, je ne sais pas si vous avez vu le film Social Network, mais si ce n'est pas le cas, faites-le car il en vaut la peine. Comme quoi le succès n'est pas toujours affaire de hasard. Fin de la parenthèse. Donc, plusieurs fois j'ai recherché cette chère amie sur Facebook : en vain. Sur Google, j'ai bien obtenu quelques résultats, mais rien pour me confirmer sans l'ombre d'un doute qu'il n'y avait pas d'erreur sur la personne. Surtout que l'activité à laquelle Google l'associait ne correspondait pas du tout à ce que je connaissais d'elle, alors j'ai laissé border... jusqu'à ce qu'une nouvelle recherche Facebook se révèle positive. Tadam!
Retrouver cette vieille amie est pour moi un arc-en-ciel de souvenirs. Le temps nous a séparés, nos vies se sont déroulées selon les enchaînements aléatoires que nous avons rencontrés et nous avons poursuivi nos routes. Aujourd'hui, le passé est derrière. Mais le présent est présent. Et j'y ai retrouvé cette charmante personne. C'est terriblement beau. Vous ne trouvez pas, vous autres?
Comme quoi vieillir a du bon, si c'est pour apprécier de se souvenir.
vendredi 1 juillet 2011
État de la situation
J'aime bien le premier du mois. Pas seulement s'il s'agit, comme c'est le cas aujourd'hui, d'une fête nationale (et en passant, bonne fête au Canada!) qui donne lieu à un congé fort apprécié, mais n'importe quel début de mois. On change la page du calendrier, la montre change la date du jour et on peut se convaincre que c'est un nouveau commencement, même si, dans les faits, les jours se suivent sans égard à la date du jour. Pour nous une fin de mois et le début du suivant se traduisent toujours par un surplus de travail, mais le premier du mois me donne néanmoins l'impression du neuf, de ce qui n'est pas encore écrit. Juillet sera-t-il meilleur ou pire que juin? Personne ne saurait le dire. Et c'est précisément ce que j'apprécie.
Le début d'un nouveau mois est également prétexte à un mini-bilan du mois précédent. Pour nous, c'est vraiment pas compliqué : juin a amené sa cohorte de petits problèmes, certains toujours non résolus, mais rien d'exceptionnel. Et puis il a fait chaud. Pas mal chaud. Mais nous n'avons pas eu d'ouragans, alors tout s'est bien passé. À l'échelle du pays, nous avons bénéficié d'une accalmie à laquelle le changement de gouvernement n'est sans doute pas étranger. Mais l'on sent que la pression monte et on se doit d'espérer que juillet ne partira pas en dérapage prolongé... Tout de même et pour vous donner une petite idée de ce qui se passe dans le pays, je vous suggère deux articles que je vous commente brièvement. Les faits se rapportent spécifiquement à Port-au-Prince, mais peuvent tout aussi bien s'appliquer, à moindre échelle, aux autres villes d'importance, comme Les Cayes, par exemple.
Le premier fait état d'une situation de plus en plus difficile :
«Fatras, embouteillages, obscurité...Effectivement, quiconque est passé à Port-au-Prince en juin n'a pu que constater que les tas d'immondices, habituellement impressionnants par leur volume, avaient encore engraissé et avaient fait même des petits un peu partout. La ville, déjà difficile à circuler, n'en devient que plus pénible et le spectacle n'a rien de réjouissant pour l’œil, vous l'avez deviné. Heureusement ces déchets ne sentent pas beaucoup, car si c'était le cas, avec la chaleur excessive qui fait rage présentement, ce serait vraiment irrespirable. Mais le problème reste majeur, il faut bien l'admettre. Et croissant...
Des fatras et des déblais un peu partout, des embouteillages dans beaucoup d'artères, des quartiers dans le noir, c'est la situation de la capitale depuis quelques semaines.»
Les embouteillages, je vous dis pas. Au fil des ans, j'ai été coincé dans des "traffic jam" dans maints endroits--plusieurs capitales européennes, plusieurs grandes villes mexicaines, américaines et canadiennes-- mais rien, et je dis bien rien, n'arrive à la cheville de Port-au-Prince. Y circuler tient du miracle. On y avance à pas de souris et il n'est pas rare de voir les piétons couvrir plus de distance que les voitures dans le même intervalle de temps. Port-au-Prince est une ville extrêmement engorgée, et je vous prie de croire que le terme extrêmement n'a rien d'exagéré ici. Ajoutons à cela les débris du séisme (qui jonchent toujours la ville, je vous l'ai dit jadis) et vous commencerez à comprendre...
L'obscurité. Ça, c'est parce que l'EDH, la compagnie d'électricité nationale, revampe son système et déleste
son réseau pour ne pas le surcharger. Pour nous, c'est un moindre mal puisque la génératrice nous fournit tout le courant dont nous avons besoin. Pour les gens ordinaires, c'est vraiment une engeance car les interruptions de courant plongent la ville dans le noir et... dans la chaleur! C'est que, faute de climatisation, quelques ventilateurs bien placés font parfois toute la différence entre suer et SUER. Or, sans courant, pas de ventilateurs, et ça, vraiment, ça fait SUER!...
Tout ça pour vous dire que l'article brosse un tableau assez exact, même si peu flatteur, de la situation qui prévaut dans la capitale et, par extension, dans le reste du pays.
Le second article exprime en termes simples ce qui, ailleurs, ferait certainement l'objet d'une couverture plus médiatisée. Car enfin, 67 personnes tuées en pas même deux mois, ce n'est quand même pas rien et c'en dit long sur l'état de sécurité du pays!... La police est débordée et démunie. Lire que «Le commissariat de Pétion-ville compte 18 véhicules dont 10 sont en panne actuellement» peut faire sourire quand on est tranquillement assis sur le bord de sa piscine au Canada, une petite bière bien fraîche à la main, mais pour nous tous qui vivons ici, ce n'est guère rassurant, vous n'en disconviendrez. Enfin...
Tout de même, les articles proposent un survol réaliste de ce qui se passe présentement au pays où il fait chaud. Et qui laisse penser que les choses n'en resteront pas au point mort, on peut le parier. Reste à espérer que l'entropie ne va pas brouiller les cartes davantage...
Bon. Assez déblatéré. Maintenant, la petite bière bien fraîche, c'est à mon tour...
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