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dimanche 13 avril 2014
Quand le peuple parle
Je m’étais bien dit que je n’aborderais pas la question du résultat des élections au Québec, lequel n'a absolument aucune incidence sur notre vie au sud. Mais ce que j’en lis m’éclaire autant que me questionne et puisque je suis moi-même Québécois «de souche», je me dis pourquoi ne pas y aller de mon grain de sel? Après tout, je ne suis pas plus bête qu’un autre... Ou le suis-je?
En effet, plusieurs n’ont pas manqué de faire cette analyse du pourquoi de la chose. Car bien que les sondages aient annoncé la défaite du PQ, personne n’avait vu venir le grand balayage. Qu’on a expliqué de diverses façons, toutes plus ou moins valables, toutes plus ou moins rigoureuses. Mais pour moi qui m’avance tout doucement dans la soixantaine, qui ai connu les premiers balbutiements du RIN pour en aboutir à ce Parti québécois destiné à nous affranchir du joug anglo-saxon — ce que je croyais bien naïvement à l’époque —, le revirement populaire (= du peuple) en dit long.
Pourtant, le ras-le-bol collectif n’était pas facilement prévisible. Et pour moi qui écoute tout et tout le monde (je ne suis pas politisé, rappelez-vous), entendre mes amis s’exprimer logiquement sur la nécessité pour le PQ de permettre au peuple d’avoir un pays me semblait — et me semble toujours — plein de bon sens. Or, à quelques exceptions près, tous mes amis sont péquistes. Tous sont articulés et intelligents, des plus jeunes aux plus vieux. Tous brûlent de cette flamme nationaliste jadis si chère aux jeunes. Mais aujourd’hui, ce n’est plus la flamme, c’est la flemme. Car si mes amis s’expriment sans ambiguïté sur l’état du gouvernement, ils ne représentent pas la majorité des Québécois, il faut bien le reconnaître. Et c’est précisément là que la chose devient intéressante pour moi : en dépit de la forte couleur nationaliste qui teinte l’ensemble de mes amis ou connaissances, le parti que personne, semble-t-il, ne voulait est celui qui s’est fait élire et avec une majorité respectable. En d’autres termes, l’ensemble de mes amis n’est pas représentatif de l’ensemble des électeurs et des électrices du Québec. Et pourquoi le serait-il? Je pense avoir lu que près de 6 millions de Québécois étaient éligibles à voter. Or, on sait que 71,5% de cette masse s’est rendue aux urnes, en ce fameux lundi, ce qui veut dire environ 4 millions de personnes! Par rapport à mes 200 quelque amis Facebook, cela fait beaucoup de monde et c’est ce qui fausse les données dès le départ, car ces gens, on ne les entend pas sur Facebook ou dans le courrier des lecteurs de la Presse… Ils sont là, cependant, et ils ont le droit de voter, ce qu’ils font sans se faire prier. Au fond, c’est peut-être vraiment ça, la démocratie. Le peuple décide. Un peuple plus ou moins informé, plus ou moins intéressé, plus ou moins éduqué, un peuple varié, bigarré, hétérogène qui, en faisant un choix individuel pas forcément analysé en profondeur n’en façonne pas moins un choix collectif qui reflète son état de santé social. J’aime assez.
Évidemment, mes amis intellectuels s’étonnent de ces horizons bouchés, de ces esprits obtus qui n’ont pas compris les enjeux profonds de cette élection. Sans doute ont-ils raison. Mais le peuple parle quand même et lorsqu’il le fait de sa timide façon, il faut l’écouter, pas lui lancer au visage son ignorance crasse et sa stupidité déroutante. Comme l’a fort bien dit un lecteur du Courrier des lecteurs (hier samedi), « Les péquistes ont l’air du vendeur qui m’a déjà offert deux fois une garantie prolongée pour mon nouvel ordinateur. Je n’ai pas peur de sa garantie, mais je n’ai pas envie qu’il m’en parle une troisième fois. » Je ne sais pas pour vous, mais je trouve l’image assez éloquente.
Ne reste qu’à la neige de fondre au plus vite…
samedi 7 décembre 2013
Livres et consommation
Ce qui suit est un peu en complément à mon dernier texte (dimanche dernier). Un peu. Je n'ai pas envie de vous parler de Mandela, non pas parce que l’homme ne mérite pas les éloges qu’on écrit sur son compte, mais bien parce que je vous parie ma chemise que la plupart de ces beaux textes ont été préparés il y a déjà plusieurs mois, probablement du temps où il était bien malade et où tout le monde s’attendait à ce qu’il en meure. Mais on ne peut pas parler du type à l’imparfait quand il vit toujours, n’est-ce pas? Et donc il faut attendre qu’il soit mort, qu’il n’en ait plus rien à cirer, avant de l’encenser comme il se doit. Je trouve ça un peu agaçant… Mais bon. C’est le système qui le veut, alors…
En revanche, cette histoire de prix unique du livre, bien que sans rapport avec notre contexte haïtien, m’interpelle car le livre reste encore, pour moi, le véhicule essentiel non pas de la culture mais de l’imaginaire et l’idée derrière cette politique de prix unique devrait être de promouvoir le livre, de le rendre plus facilement accessible, c'est-à-dire moins cher n’est-ce pas? Eh bien non! Pas du tout! Car l’idée du prix unique, c’est pour empêcher Costco ou Wal-Mart de vendre un livre moins cher que les autres détaillants! Le raisonnement savant derrière cette volonté, c’est que si les prix sont les mêmes chez Costco que dans une petite librairie de quartier, les gens iront plutôt acheter dans cette dernière. Ben voyons! Costco, Wal-Mart et similaires sont des «grandes surfaces». Autrement dit, des endroits où l’on trouve de tout, aussi bien des rideaux de douche que des steaks, des kayaks de mer autant que des ordinateurs, des DVD et… des livres. Or, que l’on aime ou non ces grandes surfaces, il faut bien admettre que les prix y sont plus bas — oh! Pas tous, on s'entend, mais en bout de ligne, oui, on y fait des économies. Et je ne vois vraiment pas pourquoi ces économies ne devraient pas s’étendre aussi aux livres puisque l’intention de l’acheteur ici n’est pas de faire vivre un commerçant, mais plutôt de se procurer le produit désiré au meilleur prix possible. Et quoi qu'en dise mon cher Foglia, j'estime qu'il se trompe : «Je ne suis pas certain que [le projet de réglementation du prix du livre] aidera les librairies indépendantes, du moins cela empêchera les Walmart de se servir de la littérature pour vendre des rideaux de douche.» N'exagérons rien, de grâce. Le livre n’est rien d’autre qu’un produit de consommation et si vous ne me croyez pas, essayez de passer à la caisse sans le payer… Pour moi, consommateur, la seule chose qui m’intéresse, c’est le rapport prix-qualité. Et si je puis payer moins cher à qualité égale, je vais le faire sans hésiter. Or, on me dit que je vais maintenant devoir payer plus cher, pour que les petits libraires puissent survivre. Je trouve la couleuvre raide à avaler…
Et je ne suis pas seul. Lysiane Gagnon, Mario Roy et Alain Dubuc sont tous d’accord : l’idée est, au mieux farfelue, au pire, complètement tordue. Ainsi, pour Mario Roy, «Ça ne marchera pas.» Lysiane Gagnon est plus réservée: «Les gens qui auraient impulsivement acheté un best-seller en vente chez Costco et qui auraient peut-être ainsi pris goût à la lecture, se rabattront-ils sur une petite librairie de quartier? Douteux.» Quant à Dubuc, il n'y va pas par quatre chemins : «Le livre n'est pas une marchandise comme les autres, mais il reste un produit de consommation, soumis à des comportements bien documentés. Et qu'arrive-t-il quand le prix d'un produit est plus élevé? On achète moins. […] Et c'est ainsi qu'on risque de réduire l'achat de livres dans une société où on lit moins qu'ailleurs. Drôle de politique culturelle. Drôle de politique sociale.» Voilà une opinion que je partage tout à fait. Et qui confirme encore une fois que la politique, fût-elle canadienne, québécoise ou haïtienne est mue par des intentions obscures dont les citoyens et les citoyennes font toujours les frais, d’une façon ou d’une autre.
Mais y a-t-il dans ce constat quelque chose de nouveau sous le soleil?
dimanche 15 septembre 2013
Cap au sud
Mi-septembre. Certains oiseaux ont déjà entamé leur long voyage vers le sud, là où le climat est plus facile. Mais savent-ils vraiment ce qu’ils font et la raison pour laquelle ils le font? On peut en douter. Ce n’est pas notre cas : nous sommes tout à fait conscients que notre proche départ nous éloigne du climat nordique, de sa géographie et de ses habitants, de ses fêtes commerciales au goût douteux (je pense à l’Halloween, entre autres) et de ses aberrations politiques. Bientôt nous serons loin de tout ça, pour nous replonger dans le climat tropical d’Haïti, de sa géographie et de ses habitants et des aberrations politiques qui sans être les mêmes que celles du Québec, n’en sont pas plus logiques ni plus sensées. En d’autres termes et comme disait l’autre : plus ça change, plus c’est pareil. En fait, il n’est certainement pas faux de dire que «À part le soleil, c’est partout pareil.» Mais voilà : il y a le soleil et il faut quand même avouer que bien des choses sont moins pénibles au soleil — pas seulement la misère comme le chante Aznavour.
Nous rentrons donc. Le temps est venu, non pas parce que les jours raccourcissent ou que la température descend — après tout nous ne sommes pas des oiseaux, même si nous passons souvent pour de drôles d’oiseaux —, mais bien parce que nous l’avions décidé et avons agi en conséquence. Car je le dis souvent à qui veut l’entendre : ce n’est que lorsqu’une décision se transforme en action qu’on la reconnaît comme telle; sinon ce n’est qu’un projet, un souhait, un rêve…
Ces temps-ci, on nous demande souvent s’il nous plaît de retourner là-bas. Question judicieuse, s’il en est une, car en vérité, nous n’affichons pas l’enthousiasme de jeunes qui vogueraient vers d’autres cieux pour la première fois. Pour ma part, je me souviens encore de ce premier grand départ et j’avoue que le taux d’excitation était nettement plus élevé qu’il ne l’est présentement. Cela dit, nous sommes tout de même contents à l’idée de renouer avec une vie qui nous est familière et qui, malgré ses petits écueils, reste stimulante à tous égards. Ainsi, nous savons que les mois à venir passeront à la vitesse grand V, ne serait-ce que parce que nous devrons mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps passé sous le ciel nordique. Qui plus est, même si le retour signifie aussi la fin des vacances, la nature même de notre travail le rend souvent imprévisible et peu routinier, ce qui n’est pas déplaisant, ne me dites pas le contraire…
Mais nous n’y sommes pas encore. Il nous reste encore le temps de ranger la maison, de faire nos valises et de boucler le tout. Et le bilan? Eh bien il est positif, notre bilan. Nous sommes assez satisfaits de nos accomplissements et avons refait le plein de «québéniaiseries» — certainement assez pour les prochains mois! Cependant et malgré nos bonnes intentions, nous n’avons pas revu tous ceux et toutes celles que nous espérions revoir pour des raisons variables. Heureusement, ceux et celles que nous avons eu le plaisir de rencontrer ont pu compenser la tristesse de n’avoir pas vu les autres. Et puis on se dit que ce sera pour une prochaine fois. Car il y a toujours une prochaine fois, n’est-ce pas? En tout cas, nous y comptons bien.
Tout ça pour vous dire qu’après ce long interlude, nous sommes prêts à nous remettre dans le fil de l’action de notre vie haïtienne, dont je vous narrerai les détails au fil du temps et de mon humeur. À vous tous et toutes qui resterez sous cette latitude, je souhaite un bel automne — c'est la plus belle saison lorsque le soleil illumine les couleurs dont se parent les arbres. Un peu frisquet, mais bon, je sais que vous aimez cela...!
dimanche 8 septembre 2013
C'est bien de valeur
Puisque j’ai rouvert la porte de ces lieux d’écriture, aussi bien en profiter…
Et en ce dimanche frais (10° C au thermomètre), quoi de mieux qu’un modeste projet d’écriture, les pieds sur la «palette» du poêle (enfin pas tout à fait, sinon il y aurait des odeurs de pied de cochon qui flotteraient dans l’air…), en attendant que le soleil perce l’épais couvert de nuages et fasse un peu sentir sa présence? Car le début de septembre, en ce pays, c'est déjà le début de l'automne!
Mais ce n’est pas de climatologie dont je veux vous entretenir aujourd’hui — bien que le sujet m’intéresse toujours, vous vous en doutez bien. Aujourd’hui, dimanche, jour du Seigneur, il m’apparaît opportun de commenter un peu l’actualité à travers les perspectives brumeuses de la religion. Et non, je ne parle pas de la Syrie, pays musulman aux prises avec une guerre civile qui, comme toutes les guerres civiles, mutile le pays sans raison, mais bon, ces choses-là arrivent sans que l’on comprenne trop pourquoi. Mais plus près de nous, il y a ce maintenant fameux projet d’une charte québécoise qui baliserait — en fait, restreindrait serait plus juste — le port de signes distinctifs religieux. Projet avec lequel une majorité de Québécois se disent d’accord, ce qui ne laisse pas de m’étonner…! Car de vous à moi, se faire servir dans un bureau de l’État par une dame portant un foulard d’une jolie couleur assorti à sa blouse me paraît difficilement provocateur ou scandaleux! Bien sûr, le voile intégral est une tout autre affaire, une affaire de bon sens. Mais le foulard? En fait, je vous dirai qu’entre une bonne petite Québécoise «de souche» empotée et arrogante et une musulmane polie, compétente et efficace, le choix n’est pas difficile à faire… À cet égard, je vous cite les propos de Lysiane Gagnon dans son article «Une grenade contre Montréal». Parlant de ces foulards que portent les musulmanes pour couvrir leurs cheveux, elle écrit :
«En quoi cela vous dérange-t-il? Avez-vous absolument besoin de connaître la couleur des cheveux de la femme qui vous ausculte ou qui vous remet votre permis de conduire? Où est le scandale, quand la fonction publique est remplie à ras bord de tatouages, de piercings et d'autres ornements drôlement moins hygiéniques, sans parler des sacres qui servent de musique de fond dans les couloirs de nos hôpitaux?»Voilà qui est fort bien dit. Car que sont les tatouages et les piercings, sinon une forme d’affichage identitaire? Et voyez-vous un gouvernement interdire le tatouage (ou seulement son affichage public)? Ce serait signer son arrêt de mort! Mais puisqu’il est question ici de religions et de religions étrangères, on se sent fort aise d’en réguler la pratique, au nom de la pureté des «valeurs québécoises». Car ce que la future «Charte» veut nous dire, c’est que oui, les pratiques des autres religions sont dérangeantes et oui il faut les interdire, à tout le moins dans les espaces publics. En 2013!... Je vous le dis tout net, j’ai un peu de misère avec ça. Le seul fait qu’on parle ici de religion m’énerve. La présence ou l’absence de signes religieux transforme-t-elle les personnes qui les portent? Or, à mon sens, c’est précisément ce que le projet de cette charte sous-tend : le jugement de valeur qu’on porte sur «les autres», un jugement qui, une fois soutenu par une charte, risque d’en devenir que plus tranché, plus intolérant. Et pourtant, et comme le souligne fort justement Mme Gagnon : «Ce n'est pas parce qu'on n'a pas de religion qu'il faut refuser aux autres le droit d'en avoir une.»
Les Québécois ont l’envieuse réputation d’être un peuple tolérant, accueillant même et pourtant, la religion des autres nous dérange, ou en tout cas et selon le postulat de base qui a donné le ton à cette volonté de rédiger une charte, elle nous dérangerait puisqu’il faut en interdire les manifestations extérieures. Permettez-moi d’être sceptique. Et de ne pas aimer.
lundi 2 septembre 2013
Coucou c'est moi!
Me revoici! Vous croyiez que je vous avais abandonnés, hein? Deux mois déjà depuis mon dernier texte... Mais non. J’ai simplement pris une pause qui s’est avérée plus longue que prévue, mais comme on dit en Haïti : "se pa fòt mwen" — ce n’est pas ma faute. Ainsi et pour me justifier, je pourrais vous dire que :
- je me suis fait voler mon ordinateur;
- aucune connexion Internet n’était disponible;
- j’étais en panne d’inspiration;
- je me suis cassé les doigts;
- je me suis brûlé les mains;
- j’étais malade et alité;
- j’étais en prison pour refus de payer ma contravention;
- nous avons eu trop de visiteurs;
- nous avons eu trop de travail dehors;
- nous avons passé trop de temps devant la télévision;
- il faisait trop beau dehors;
et bien d’autres motifs tordus que je vous laisse imaginer.
Mais je pense que je me dois d’être honnête avec vous, fidèles lecteurs et lectrices : la seule raison de mon silence, c’est que l'écriture ne me tentait pas. Voilà, vous savez tout. J’ai exercé mon libre-arbitre et ai simplement décidé de nous ménager, à vous comme à moi, une pause. Et je ne nierai pas que plusieurs des justifications énumérées ci-dessus ont effectivement pesé dans la balance, mais quand on veut, on peut, n’est-ce pas? Souvenez-vous de l’après tremblement de terre de janvier 2010. Je vous traçais un portrait quotidien de ce que nous vivions et pourtant je vous jure qu’on ne chômait pas! Mais je tenais à cette narration des faits, ne serait-ce que pour pouvoir m’y référer plus tard. Ce que je fais régulièrement, d’ailleurs. Mais cette fois, j'ai choisi de mettre ma production écrite au point mort, quitte à la reprendre quand le goût m'en reviendrait. N'y voyez pas le signe d'un quelconque essoufflement, des bavards comme moi, ça ne s'essouffle pas. Mais une pause, pourquoi pas?
Toujours est-il que ces «vacances» — notez les guillemets — tirent à leur fin et que le retour au sud est pour bientôt. L’expérience fut concluante et nous aura permis de faire ce que nous avions planifié, notamment quelques travaux manuels qui s’imposaient depuis déjà quelques années mais pour lesquels le temps manquait, vu la courte durée de notre séjour en terre québécoise, habituellement. D’où incidemment la décision de rester plus longtemps cet été.
Un été qui s’achève déjà, ce qui ne laisse pas de me surprendre, car il me semble que ce fut plutôt un long prélude à l’automne qui, avec ce début de septembre, est indéniablement dans l’air. Même les oiseaux semblent le sentir : ils vident allégrement les mangeoires que c’en est ruinant pour notre portefeuille, mais bon, ce sont «nos» oiseaux et ils ont ce droit. Pas tous cependant. Pas le pic bois (pic chevelu). Ma compagne a fait sa croisade personnelle de chasser cet intrus qui semble prendre plaisir à vider la mangeoire sans s’en nourrir. Mais c’est qu’il a la tête dure, notre pic, au propre comme au figuré; et malgré toutes les tactiques utilisées, il revient quand bon lui semble et sans craindre les foudres de ma belliqueuse compagne. C’est un combat perdu d’avance, je lui ai dit cent fois, mais elle en fait un point d’honneur et de principe alors je dois me résigner, n’est-ce pas… Et d'ailleurs, je sais que c’est ce que vous feriez à ma place…
Cela dit, le temps a passé, à son rythme intemporel comme toujours, mais pour nous, bien vite. Si bien que déjà (ou enfin, tout dépend du bout de la lorgnette...), il faut songer au départ qui, comme toujours, nous remplit de sentiments confus — mixed feelings, disent nos voisins du sud. Nous sommes toujours contents de retrouver notre milieu tropical, mais toujours tristounets de quitter nos quartiers nordiques, malgré l’arrivée imminente du froid et de la grisaille.
On s’y fait, c’est toujours comme ça. Et ça ne nous empêche nullement de profiter du temps présent… en chauffant le poêle!...
dimanche 30 juin 2013
Contravention
Se rajuster à la vie nordique, même temporairement, n’est pas toujours aussi facile qu’on pourrait le croire à prime abord. Il y a le climat, bien sûr, mais il n’y a pas que le climat : les règles sociales ne sont pas les mêmes et leur non-respect entraîne souvent une forme de punition qui n’est jamais bien agréable — comme toute punition qui se respecte d’ailleurs.
La police, entre autres, est en ce pays beaucoup plus présente qu’en Haïti, et sa fonction première, semble-t-il, n’est pas de «protéger et servir», comme l’affichent la plupart des polices du monde, mais plutôt de distribuer les contraventions routières qui font mal, surtout au porte-monnaie, comme quoi la police a depuis longtemps compris ce que je vous ai répété cent fois, à savoir que l’argent n’a pas d’odeur.
Comme tout le monde, je commets parfois quelques écarts à la loi qui n’ont rien de bien méchant ni de subversif, mais qui sont davantage une forme d’expression de la liberté individuelle, liberté que nos sociétés avancées sont censées garantir, incidemment. Sauf sur la route, bien entendu… Ainsi et parmi les légères entorses au code que je me permets, il y a les excès de vitesse, griller un feu rouge, ne pas faire son stop les quatre roues arrêtées (et dites-moi : qui fait un stop comme ça?), doubler sur une double ligne, les excès de vitesse (je les mentionne deux fois non sans raison) et, la plus constante et la plus inoffensive : le refus de porter la ceinture de sécurité.
Les voitures d’aujourd’hui comportent toutes un dispositif sonore qui vous rappelle que vous n’avez pas bouclé votre ceinture et la seule façon de contourner ce petit irritant sans retirer le relais coupable, c’est de la boucler, d’une façon ou d’une autre. Si bien que je boucle la ceinture derrière mon siège et comme ça, pas de bip incessant. Or, hier, alors que j’arrivais à un stop — que je comptais bien faire selon les règles, je le précise —, se dresse tout à coup un piéton qui, curieusement, porte l’uniforme de la police… Le temps que j’essaie d’attraper la ceinture de sécurité (coincée derrière mon siège), j’étais déjà à sa hauteur, couvert de ridicule, mais sans ceinture… En bon policier, le monsieur s’est gentiment moqué de moi, mais ne s’est pas privé de me refiler la contravention associée à cette infraction. Aïe!
Vous aurez deviné qu’il s’agit là d’une différence majeure entre le Québec — et par extension l’Amérique du Nord et l’Europe — et Haïti, pays où la police, qui représente vraiment les forces de l’ordre, a les mains pleines à veiller au maintien de l’ordre, justement, car le pays reste, sous ce chapitre, plutôt fragile. Le nombre de policiers par rapport à la population du pays étant nettement insuffisant, disons que les éventuelles contraventions ne sont pas prioritaires et du reste, pourquoi le seraient-elles? Le pays ne va pas plus mal pour cela et de toute façon, le peuple est tellement pauvre que la majorité des contrevenants choisiront un court séjour en prison plutôt que de se taper une amende salée. Ce qui n’est pas le cas par ici : en bon citoyen, je vais payer mon billet d’infraction et accepter la punition puisque, beau joueur, j’avoue ma faute. On dit que «faute avouée est à demi-pardonnée», mais je vous assure qu’en ce qui concerne les contraventions, rien n’est plus faux. Mon repentir n’intéresse en aucune façon les forces policières : seul mon argent compte…
Et d’ailleurs et pour tout vous dire, je ne me repens point. Fautif je suis, c’est vrai, mais repentant, non. Et puis, le policier a trouvé la chose tellement drôle que juste pour avoir égayé sa journée maussade, c’en valait presque la peine…
Presque. Totalement, c’eût été s’il m’avait laissé continuer mon chemin sans perdre son sourire et surtout, sans m’offrir cette #!!! »/$%*??&;^* de contravention…
mercredi 26 juin 2013
Outil ingénieux
J’espère que vous ne pensiez pas que le 400e texte — le texte précédent — signifiait la fin de ces ébats littéraires dont j’ai pris l’habitude au cours des cinq dernières années! Il se trouve encore tellement de choses à dire (à défaut de les faire), qu’il n’y a qu’à s’arrêter et voilà : l’inspiration vient. Incidemment, c’est précisément en ces propos que répondait Woody Allen à la question de savoir s’il avait toujours de l’inspiration pour ses films…
Ainsi, aujourd’hui, en ce jour gris — un de plus — où la température peine à grimper au-dessus de 14° C, m’est venue l’idée de vous parler de cet outil, dont vous voyez la photo ci-dessus. Car si j’apprécie à leur juste valeur tous les outils électriques qui rendent le travail plus facile, je reste fasciné par l’ingéniosité humaine qui a conçu et façonné des outils manuels qui sont précisément le prolongement de la main et dont la conception originale se perd dans la nuit des temps. En fait et selon certains philosophes, cette ingéniosité constitue une caractéristique fondamentale qui distingue l’homo sapiens des autres primates; ainsi est né l'idée de l’homo faber, c’est-à-dire l’homme qui «fait ben», selon un modèle que tous les Québécois connaissent de près ou de loin...
Mais je reviens à cet outil merveilleux d'ingéniosité conçu pour arracher les clous. On le confond parfois avec le «pied de biche» à cause de sa forme, mais ce n'est pas vraiment ça, l'outil n'étant utile que pour extraire les clous enfoncés complètement dans le bois. Pour ma part, cet outil n'est rien d'autre qu'un «cogneux», et je ne suis pas le seul à le désigner ainsi. Car c’est ce qu’on fait avec : on cogne. Tellement que j’en ai l’avant-bras en compote et une presque-tendinite à l'épaule…
Le principe est simple : il suffit de prendre l’outil une main en bas (attention : en bas de la garde, sinon vous allez vite comprendre votre douleur!) et l’autre en haut; puis, par un simple mouvement de va-et-vient avec lequel tout le monde est familier, on frappe le haut sur le bas, ce qui fait pénétrer les tenailles de l’outil sous la tête du clou; ne reste plus qu’alors à soulever le clou en se servant du levier du pied (de la biche). Vous avez compris le principe? Une fois que le clou est sorti à demi, on passe à l’autre, tandis que ma compagne et assistante utilise un autre outil — le pied de biche, le vrai, mieux connu ici sous le nom de barre de démolition (et mieux encore comme barre à clous) pour retirer les clous, le but du travail étant de retirer tous les clous des madriers de façon à pouvoir récupérer ces derniers. Car la récupération, ce n’est pas juste une affaire de choisir le bon bac et d’y jeter ses ordures en se donnant bonne conscience…
Et l'étape ne sera pas terminée aujourd’hui, en ce jour gris où les moustiques s’en donnent à cœur joie, car nous ne sommes ni pressés ni stressés et demain est un autre jour. Après tout, ne sommes-nous pas en vacances?
Et avec ça, l’heure de la bière qui approche… (soupir!)
mercredi 23 janvier 2013
Les misérables
Une fois de plus, je ne vous livre pas ce que j’avais préparé hier et qu’il ne me restait qu’à fignoler aujourd’hui — car oui, je vous fignole mes écrits, histoire de les rendre à peu près lisibles… Car en lisant ce lien ce matin — merci Karine! —, j’ai eu comme un haut le cœur, comme une poussée de bile que j’ai réussi à ravaler de justesse. Mais d’abord, je vous en prie, lisez le texte de ce journaliste. Lisez-le jusqu’au bout. Et dites-moi sérieusement maintenant que vous êtes d’accord avec l’auteur, d’accord avec les excuses qu’il nous sert bien platement, d’accord avec le fatalisme qu’il évoque. Car moi, je ne le suis pas. Pas du tout.
Vivre en Haïti nous met parfois en contact avec des scènes semblables de grande misère, où des vieillards ou des enfants sont abandonnés à leur sort sans que personne n’y fasse rien. J’ai vu des vieux croupir dans leur merde — et non, ce n’est pas une figure de style; j’ai vu des bébés naissants abandonnés sur le pas d’une porte; j’ai vu des gens ramper parce qu’incapables de se tenir sur leurs jambes, bref on voit des choses qu’on assume typiques de cette dure réalité haïtienne, des choses qu’on assume impossibles dans nos pays développés. Or, cette «chose» s’est vraisemblablement produite au Québec et je ne sais si le gars qui la raconte veut qu’on l’excuse ou s’il est simplement trop stupide pour se rendre compte de l’étendue de son crime. Car oui, pour moi, c’est un crime, aucun doute : un crime de non-assistance à une personne en détresse. Car enfin, ne me dites pas qu’avec les froids qui attaquent le Québec présentement qu’il n’y a pas péril à rester dehors sans protection. Ne me dites pas que les Québécois ne savent pas que le froid tue. Ne me dites pas que les Québécois ne savent pas l’inconfort de geler, de sentir le froid se répandre partout, d’abord aux extrémités, puis au cœur même de la machine humaine. Nous connaissons tous et toutes cette sensation désagréable qui menace notre intégrité physique : le froid. Et par simple empathie, on ne peut pas ne pas imaginer ce qu’une personne peu ou pas habillée peut ressentir quand le froid est intense. Par simple empathie. Si le type avait été un Haïtien frais débarqué au pays du frette, j’aurais dit : passe encore. Mais nous sommes en présence de Québécois qui connaissent la dure réalité climatique du pays, l’un ayant besoin de l’aide de l’autre et l’autre qui, sans même dire un mot, la lui refuse. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, il y a quelque chose qui cloche là-dedans. Surtout quand le type invoque la police et les possibles représailles pour justifier son comportement! Là, franchement, faut le faire! Le proverbe le dit bien : «Quand on veut battre son chien, on dit qu’il a la rage» : on peut toujours trouver des justifications à l’odieux, même si elles sont boiteuses. Mais pour moi, ça n’a aucun sens et ça ne fait qu’illustrer amèrement ce qu’on veut dire quand on parle du syndrome du «pas dans ma cour». Bref, je suis choqué, au cas où vous ne l’auriez pas deviné…
Certains, certaines diront que la fille n’a pas d’affaire là, dans un quartier résidentiel, à poireauter sur un coin de rue où, de toute manière, personne ne répond à ses offres. Je dis quant à moi que cela importe peu et qu'avancer un tel argument n’est qu’une autre façon de justifier l’apathie. Le point pour moi c’est : la fille souffre, elle a froid et l’on peut sinon résoudre, à tout le moins soulager son mal. Et pour cette raison seule, on doit le faire, sans égard à son statut social, son apparence ou son histoire.
C’est incidemment ce que nous faisons beaucoup en nos murs. Les gestes médicaux posés sur des patients à un stade avancé de la maladie sont toujours ridiculement vains. Mais ce sont des petits gestes qui soulagent néanmoins et qui redonnent un espoir qui, pour être parfois irréaliste, n’en est pas moins réconfortant. Tout vaut mieux que l’indifférence.
Mais consolons-nous : le monsieur a «eu le cœur gros». Tout espoir n'est pas perdu : c'est un sensible...
mardi 6 novembre 2012
Rien de trop beau
Je ne voulais pas avoir l’air de monter une fois de plus aux barricades, mais l’article que je viens de lire m’a tellement fait sourire, rire même, que j’ai décidé de vous le commenter. Non, je ne suis pas fâché. Juste cynique face à cet article qui illustre, une fois de plus, l’énorme différence entre votre pays — qui est aussi celui qui m’a vu naître et que je chéris toujours à certaines heures et en certaines saisons — et celui que j’habite et dont les mœurs m’étonnent toujours.
Ici en Haïti, une manifestation n’est jamais une partie de plaisir. Bon, à la rigueur, pour quelques «tèt cho» ou pour des jeunes qui n’ont rien à faire et qui peuvent courir vite, c’est une activité excitante et exaltante, capable de faire secréter l’adrénaline en quantité industrielle. Et la testostérone aussi. Mais qui n’est pas sans danger (pas la testostérone), car ici, bien que la police s’efforce de tirer à boulets de plastique, il s’en trouve toujours qui, dans le feu de l’action — et croyez-moi, l’expression n’est pas qu’une image littéraire, car le feu est omniprésent — tirent de vraies balles qui font de vraies blessures, parfois même fatales. Cela fait partie du jeu. Quant aux coups portés de part et d'autre (matraques, bâtons, machettes, bouteilles vides...), ils pleuvent littéralement, et personne ne s’en formalise car tout cela fait partie du jeu, je le répète — pour autant que l’on puisse parler de jeu, bien entendu. Car c’est un jeu violent, voire extrêmement violent genre sport extrême à l'issue incertaine. Si bien que pour les gens ordinaires, à plus forte raison pour les étrangers que nous sommes, une manifestation n’est pas une chose qu’on prend à la légère ni une activité à laquelle on prend part : simplement, on se barricade et on attend que ça passe.
Or, les manifestations du printemps dernier au Québec, bien que nettement plus joviales et inoffensives, n’étaient pas sans un substrat de violence, précisément contre les policiers dont la tâche est toujours de maintenir l’ordre et de limiter la casse. Bien sûr, il y a eu des débordements. Il y a eu des excès. Il y a eu des dégâts matériels importants et quelques coups de matraque bien — ou bien mal — appliqués. J’ai tout de même trouvé que, considérant le nombre de manifestations ainsi que le nombre de manifestants présents et l’arrogance dont ils faisaient preuve, les choses s’étaient déroulées avec un minimum de dommages collatéraux, comme il est de bon ton de dire, maintenant.
C’est pour cette raison que l’article de la Presse m’a tant fait sourire aujourd’hui. Celui-là même qui s’échinait sans doute à dénoncer l’iniquité publique et les abus de pouvoir des riches et de la droite (un aspirant poète, pensez-y) exige aujourd’hui des dommages-intérêts qu’on peut certainement qualifier de substantiels : plus d’un demi-million de dollars!!! Si vous ne voyez pas un paradoxe là-dedans, c’est que je ne sais pas ce qu’est un paradoxe. Lisez-moi ça sans rire : «Un étudiant de l'UQAM, blessé à la tête lors d'une manifestation anti-capitaliste […] réclame plus d'un demi-million de dollars en indemnités.» Anticapitaliste, ça veut bien dire contre le capitalisme, non? Et le poète réclame $505,000 pour «dommages physiques et moraux»! Wow! Rien de trop beau pour la classe ouvrière, n'est-ce pas!
Ce qui m’étonne dans cette histoire, c’est justement que la presse nous la livre. Et pas comme un fait divers ou insolite, non, mais bien comme un article majeur, une nouvelle importante, un fait qui mérite notre attention voire notre indignation. Et comme si ce n’était pas assez, le journaliste nous dépeint même les problèmes à l’enfance de cette pauvre victime du capitalisme outrancier!... Avez-vous l’impression que ce journaliste est impartial, vous? Moi, j’ai comme des doutes… En passant, avec ce nom (Ewan), m’étonnerait pas qu’il soit Haïtien, l’auteur. Avouez que ce serait drôle, surtout dans le contexte de la violence des manifestations haïtiennes!
En tout cas c’est bien la preuve que «nul n’est poète dans son pays». Quoi? Que dites-vous? Ce n’est pas ça le proverbe? Bon peut-être, mais prophète, poète, c’est kif-kif, vous ne croyez pas?
mardi 2 octobre 2012
L'humour qui dérange
Comme bien des gens, j’aime lire La Presse sur son site Web. Pour nous, c’est affaire de garder contact avec notre pays natal et de savoir un peu ce qui s’y passe. J’avoue que je n’ai pas de parti pris envers les journalistes, mon adhésion allant plutôt à ceux et celles qui savent écrire qu’à ceux qui n’en finissent plus d’étaler leur indignation… Si bien que, Foglia mis à part, je lis tantôt l’un tantôt l’autre, sans faire de jalousie.
C’est ainsi que j’ai lu, la semaine dernière, le texte tout à fait succulent de Lysiane Gagnon, intitulé La leçon des carrés rouges. Texte succulent parce qu’il s’inscrit dans la tradition satirique d’un Montesquieu dans ses Lettres persanes, par exemple. Succulent par son ironie mordante et son sens de l’à-propos. Or, lorsqu’un ou une journaliste utilise la satire pour faire passer son message, ce n’est pas toujours gagné d’avance, car si certains, certaines manipulent l’ironie avec brio, d’autres s’y embourbent. Mais cette «lettre aux employés de Gentilly 2» m’a fait sourire et je n’y ai rien vu de bien méchant, sinon la critique déguisée qu’un Usbek aurait pu élaborer à la suite des événements du printemps dernier au Québec.
Or, quelle ne fut pas ma surprise de lire, ce matin, la mise au point que Mme Gagnon s’est dit obligée de faire à la suite de ses propos qui ont été pris au pied de la lettre par une vaste proportion de lecteurs et de lectrices! J’ai suis resté baba. Sans doute s’en trouve-t-il aussi pour croire tout ce qu’affirme Martin Masse sur lui-même…! Mais fallait-il vraiment qu’elle mette les points sur les «i»? Fallait-il vraiment qu’elle nous dise que son article n’avait rien à voir avec Gentilly, mais plutôt avec la mécanique sociale qui sous-tend toute protestation populaire? Elle s’est moquée et bien moquée. Littérairement moquée. Elle n’a pointé du doigt personne, n’a descendu en flammes personne, n’a injurié personne, a simplement résumé la saga québécoise qui a servi de prélude aux élections. Ironiquement. À un second niveau. Rien n’était à prendre au pied de la lettre, mais il fallait comprendre l’intention de l’auteure : nous offrir un tableau de ce vaudeville qui, vu de l’extérieur, n’avait rien de grandiose, je vous le dis tout net. Et je pense que la première qualité d’une personne ou d’un peuple mature, c’est bien de pouvoir rire de soi-même, même si ce que dépeint Mme Gagnon dans sa Leçon des carrés rouges risque de faire rire jaune…
Le pire, c’est qu’ici, en Haïti, il faut faire bien attention à l’ironie, tout simplement parce qu’elle est souvent non détectée et que les propos qu’on voudrait dire avec la «langue dans la joue» (tongue in cheek, comme disent nos voisins) sont souvent pris au premier degré avec, parfois, des conséquences dramatiques. Au début, c’est assez désemparant, mais on apprend vite à s'ajuster et à faire des blagues grosses et enfantines, seules capables de déclencher le rire et la joie sans arrière-pensée. Cela s’explique sans doute parce que le niveau d’éducation haïtien est souvent bas, voire insuffisant pour détecter les niveaux de langue, a fortiori si cette langue est le français au lieu du créole. Mais au Québec? J’avoue que j’en reste assez étonné…
En tout cas le texte de Mme Gagnon m’a bien fait sourire et sa mise au point m’a semblé tout à fait superflue. Mais bon. Si on me dit que c’était nécessaire…
Le plus drôle, j’oserais dire le comble de l’ironie, je vous le donne en mille avec ce titre du Nouvelliste national : «Lavalas donne un carton rouge à Martelly!» (photo ci-dessus)
Avouons qu’elle est plutôt drôle!!!
jeudi 6 septembre 2012
Les élections du Québec
Vous ne m’en voudrez pas de vous parler un peu des élections. Certes, tout le monde y est allé de son grain de sel, les experts comme les amateurs, et tout le monde s’est retrouvé, qui dans le camp des perdants, qui dans celui des gagnants, mais pour quelle différence, je vous le demande. Vous gagnez vos élections? Bon, je veux bien, mais vous gagnez quoi au juste? Soyons honnête : pas grand-chose. À moins d’être étudiant, et encore…
Car il faut bien le dire : cette élection confirme le pouvoir des étudiants, ces petits nés de la dernière pluie qu’on croyait inaptes à avoir une opinion autre que de choisir entre un Big Mac ou un Teenburger. Or, il a bien fallu se rendre à l’évidence : les jeunes ont planté tout le monde et son père! Car ce sont eux qui sont à l’origine de la pression qui a finalement eu raison du bétonnage de Jean Charest. Eux qui ont fait croire au peuple — principalement montréalais, mais ne chipotons pas — que le Québec pouvait devenir une société différente, meilleure, axée sur le partage et la justice sociale, où les riches se dépouillent pour habiller les pauvres. Un rêve, bien sûr, mais un rêve que les jeunes ont porté haut et fort et qui a donné le ton à toute la campagne électorale, bien que pas mentionné en termes si simples. Quoi qu’il en soit et peu importe de quel côté on se situe, les jeunes ont provoqué le peuple et son gouvernement et la réaction s’en est suivie : élections déclenchées prématurément. Maintenant, le nouveau gouvernement est là, pour le meilleur ou pour le pire. Remarquez que je dis « ou ». Pas « et ». Car ce sera l’un ou l’autre. L’avenir le dira. Mais le changement, si timide qu’il soit, fait du bien, donne une odeur particulière à l’air ambiant, modifie la perspective et sème de nouvelles graines. Quant à savoir si ces graines germeront, seul l’avenir nous le dira. Mais quand souffle le vent du changement, il convient de le respirer à pleins poumons, ne serait-ce que pour s'oxygéner un peu...
Pour nous, terrés dans notre coin sur le bord de notre lac, là où « la vie au lac » se déroule à son rythme bien pépère, proche de la nature et des ses habitants, ces élections ne signifient pas grand-chose. Et pas parce que nous vivons hors de notre patrie! C'est tout simplement que le vent du changement ne vient pas jusqu’ici. Il ne pourra même pas faire frémir les feuilles de tremble (peuplier faux-tremble si vous êtes du type pointilleux); ici, c’est la pérennité des choses même si le milieu subit la pression sociale que subissent les plans d’eau... La forêt domine toujours le décor et peu importe comment la politique s’orientera, je reste confiant que le milieu physique restera sensiblement le même. Et qui s’en plaindrait? C’est un biotope complexe, varié, typé (faune et flore boréale) et fascinant. Juste pour vous dire, déjà, les couleurs de la forêt changent…
Il n’empêche, ces élections nous ont fait réaliser à quel point nous étions déconnectés de la réalité québécoise. L’allégeance à un parti politique? Pourquoi? Le parti libéral et son chef, sur lequel tout le monde a vomi récemment, a tout de même gardé le pouvoir pendant neuf ans! Franchement, s’il était si mauvais, comment expliquer cette longévité? Endurance du peuple? Ou simplement inertie?
En tout cas, je puis vous assurer d’une chose : on dira ce qu'on voudra des Haïtiens, mais dans ce pays, jamais le peuple n’aurait patienté neuf ans…
mardi 14 août 2012
Passer le temps
Ah! Les vacances!...
Reconnaissons-le, les amis, ce n’est pas ce qu’on fait pendant cet interlude qui compte comme le fait de se sentir «en vacances». J’ai déjà mentionné que les vacances ne pouvaient s’apprécier qu’en opposition avec le travail. En fait, leur existence même n’est justifiable qu’en fonction du travail, lequel inclut les études, bien entendu, puisqu’il s’agit là du travail des étudiants de tout acabit. Mais il y a cette notion, que je trouve un peu drôle pour ma part, que les vacances doivent servir à faire des choses différentes, souvent associées à des dépenses excessives. Rien ne l’empêche, certes, mais rien n’y oblige. Pour nous, qui avons toujours un pied-à-terre (lequel se prononce en faisant la liaison, n’en déplaise aux puristes qui croient le contraire) en sol québécois, s’y retrouver, s’y installer pour une période donnée, renouer avec cet environnement qui nous est si familier suffit. Nous voici en vacances, donc.
La nuit d’abord. Ici, en forêt, le silence, le vrai, le total, nous enveloppe et nous berce. Au point où j’ai toujours l’illusion d’entendre les criquets qui ponctuent constamment nos nuits haïtiennes, acouphène pas nécessairement désagréable. Mais autrement, mis à part l’incontournable bourdonnement du frigo, c’est le silence. Un silence régénérateur, dirait-on, tout comme l’est la grande noirceur de ces temps-ci, nouvelle lune oblige. Mais le jour se lève tôt ici. Et quel jour. Tandis que le soleil joue à cache-cache derrière le feuillage, les oiseaux s’affairent déjà aux mangeoires; il n’est que 5h30, mais l’intensité du jour nous fait comprendre que nous sommes bien au-delà du lever du jour. En Haïti, à cette heure, il fait encore nuit et ce n’est guère avant 6h30 que je puis lire à la lumière du jour — de peine et de misère, je le précise. Car, au cas où vous l’auriez oublié, le pays s’est mis à l’heure avancée cette année, si bien que le jour se lève une heure plus tard…
Première tâche matinale, remplir les mangeoires que les oiseaux, graves gloutons, vident pratiquement en 24 heures. Les chardonnerets surtout, car une fois perchés, ils mangent sans discontinuer et sans laisser la place aux autres. Je sais, je sais : survival of the fittest. Mais j’avoue que cette façon de faire heurte mon sens de la justice et de l’équité… Heureusement les sittelles et les mésanges savent se comporter, elles…
Enfin, ma compagne se lève, c’est l’heure du café, du farniente matinal et du plan de la journée, lequel n’est jamais bien chargé. Ainsi, après quelques courses en ville et un lunch rapidement avalé — n’est-ce pas là la raison d’être du «fast food»? —, c’est le retour au bercail forestier, à la lecture, l’écriture ou le projet de l’année : la démolition du vieux patio. Qui n’avance pas vite, mais bon. Pourquoi se dépêcher? Ne vaut-il pas mieux en garder un peu pour le lendemain?
Et la journée se passe, si bien que nous voici déjà à l’heure du souper qui, toujours, me fait saliver d’avance. Il ne reste plus qu’à s’offrir un bon petit film, retrouver notre livre et attendre que l’appel du sommeil se fasse sentir, ce qui n’est jamais bien long.
Alors je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ça ressemble assez à ma conception des vacances. À moins que ce ne soit que l’expression d’une flemme indécrottable? Je ne saurais dire…
dimanche 24 juin 2012
La Fête nationale
Aujourd’hui, c’est jour de fête au Québec. Pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de la Fête nationale, que l’on appelait jadis la Saint-Jean-Baptiste et qui se soulignait, entre autres, par une parade de chars allégoriques dont le point culminant était le petit Saint-Jean-Baptiste, personnifié par un enfant local qui avait là son heure de gloire. Je n’ai jamais été choisi pour ce rôle. Mon ami Jocelyn qui était naturellement frisé comme un mouton, oui. J’en fus presque jaloux, mais voyant comme les autres ridiculisaient cet honneur, comment ils le piétinaient sous leurs sarcasmes, ce fut juste « presque ». Puis les années passèrent, les chars allégoriques disparurent et le petit Saint-Jean-Baptiste aussi, par le fait même. Et la fête devint peu à peu nocturne et même, avant l’heure, un peu comme la messe de minuit à 22 h… Il n’en fallait pas plus pour que j’en décroche complètement…
Aujourd’hui, je regarde ça de loin. Un peu comme tout le monde, je souhaitais que l’ambiance de la fête, cette année, ne soit pas ternie par une couleur qui ne lui va guère et par des partisans qui en auraient oublié la nature même : une fête nationale, tout simplement. Heureusement, d’après ce que j’en lis, les choses se sont relativement bien passées jusqu'à présent. Mais c’est en lisant Nathalie Petrowski que j’ai eu l’idée de partager avec vous mes commentaires. Car elle touche à un point que je trouve intéressant : le slogan. Le Québec en nous. Ça se veut rassembleur, ça se veut poignant, ça se veut identitaire, ça se veut émotif. Mais tout comme madame Petrowski, je me demande à quel point le slogan accomplit cela. Non pas que j’aie, comme elle, un doute quant à l’endroit où ce Québec est supposé logé, quand il est «en nous» : il faut que ce soit viscéral et rien d’autre. Ce n’est pas même pas une question de cœur : trop fragile, le cœur; c’est une question de tripes, du «fond», du «hara». Mais comme elle, je me demande à quoi ça peut ressembler chez un Québécois qui vit au Québec depuis toujours et qui, chaque jour, en vit les platitudes quotidiennes. Et je vous dis cela, parce que tout comme Adam Cohen dont madame Petrowski dit grand bien, nous vivons, ma compagne et moi, à l’étranger et, à défaut d’habiter le Québec, le Québec nous habite, tous les Haïtiens qui nous connaissent vous le confirmeront. En fait, oui, nous sommes des ambassadeurs du Québec. Ce sont de petites choses : la langue d’abord, que les Haïtiens ont passablement de difficulté à comprendre lorsque nous la parlons naturellement, sans compromis linguistique; puis la nourriture, ou plus justement, la façon de faire à manger; la musique que nous écoutons, qui n’est pas que québécoise, beaucoup s’en faut, mais qui s’articule beaucoup autour d’Espace-musique de Radio-Canada que nous captons grâce à Internet; la culture de l’hiver — que je n’ai toujours pas réussi à expliquer à mes Haïtiens — et surtout, ce fond latin que tous alentour ont goûté à des degrés divers et qui leur dit, mieux que n’importe quelle démonstration, que nous ne sommes pas Américains, ni Français, ni Allemands ni quoi que ce soit d’autre. Québécois pure laine, voilà ce que nous sommes. Pourtant, je le dis innocemment au risque de me faire lancer quelques tomates, je ne retire de ce fait aucune fierté. Pourquoi cela serait-il? Je suis né au Québec, en ai appris les mœurs et les coutumes en les vivant, me suis intégré au fur et à mesure de mon développement personnel et social et me trouve aujourd’hui vraiment chanceux d’y être né. Privilégié même. Mais c’est le fruit du hasard. Et aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de ce milieu qui m’a vu naître, je ne suis qu’un expatrié, un mot qui dit bien ce qu’il dit: hors de sa patrie. Mais qui sait aujourd'hui ce qu'est la patrie? Question épineuse à laquelle je me garderai bien de répondre ici...
Le Québec en nous? Pour ma compagne et moi, il est là, c’est indéniable. Mais en bout de ligne et comme dirait cet autre que vous, lectrices et lecteurs québécois, connaissez fort bien : «Qu’ossa donne?»
Et sur ce, allez bonne fête et que la musique vous rassemble, à défaut de vous ressembler!
mercredi 13 juin 2012
Des goûts et des couleurs...
Je n’en ai pas encore fini avec ma (modeste) montée de lait de dimanche dernier. Les commentaires reçus — et j’ajouterai : ceux non reçus encore plus — me disent à quel point je touche ici un sujet délicat. Car on parle ici d’idées et tout le monde veut bien avoir la sienne. Notons d’emblée que l’affaire des couleurs amène le débat encore plus près d’un match de boxe ou de tennis. D’un côté, les rouges, de l’autre, les verts : entre les deux, aucune nuance. Aucune demi-teinte qui, comme dans un arc-en-ciel, fondrait ces couleurs éclatantes en un pastel reposant. Non. Les rouges tirent à boulets… rouges (!) sur tout ce qui s’appelle autorité tandis que les verts… se mettent au vert, tiens… en attendant que les rouges s’essoufflent. Notons encore que si les verts sont, dans un autre contexte, associés à l’écologie et aux ressources renouvelables, les rouges rappellent les communistes, ces incarnations du diable...! Enfin et sans vouloir aller trop loin dans cette exploration de la symbolique des couleurs, le rouge, c’est la colère, la violence, le danger, le sang, tandis que le vert, c’est l’harmonie et la quiétude. Or, si je ne m'abuse, c'est le rouge qui a été initialement choisi : le vert n'en a été que la réponse. Dès lors, vider ce rouge de sa connotation violente et radicale me paraît illogique et un peu hypocrite. Par ailleurs, on comprendra que cette opposition des couleurs n’aide en aucune façon à établir un climat propre à la conciliation : les rouges ne peuvent reverdir et les verts sont loin de rougir de leur état, même s’ils en ont leur claque des crises écarlates. En d’autres termes, la rougeole n’est pas contagieuse ici… Enfin, pas vraiment…
Mais ce match use. La perspective se bouche et on se demande où cette petite guerre des nerfs aboutira. La chute du gouvernement? Peut-être. Peut-être pas non plus. Et dans ce dernier cas, que feront les rouges? Une crise d’apoplexie? Par ailleurs, en admettant que le gouvernement actuel chute, est-ce à dire qu’il sera remplacé par un gouvernement qui abolira toutes les iniquités sociales, qui distribuera l’argent comme des cartes à jouer et qui donnera à tous et à toutes du pain et des jeux? Est-ce vraiment ce que l’on croit? Est-ce l'idée qui meut et émeut les rouges? Est-ce vraiment une option plausible? Je vous laisse en décider.
Et l’idéologie là-dedans? Eh bien quoi qu’en disent certains ardents défenseurs de la position rouge, elle me semble bien cabotine, l’idéologie. Car le thème simple qui revient continuellement, c'est le désordre. On tape sur des casseroles, on chahute, on défie la police «pleine de pisse», on fait son petit anarchiste, son petit révolté, tout ça dans une ambiance qu'on veut légère et expressive, voire festive (ne me dites pas que ces seins nus ou le tintamarre des casseroles ne vous font pas sourire...) Cela m'a d'ailleurs rappelé les paroles de cette délicieuse chanson de Charlebois, le Révolté, qui date de 1973 et dont le texte est signé Réjean Ducharme. Je vous donne ici le dernier quatrain en raison de son actualité:
On me demande qui je suis,Certes les hippies ont disparu, mais pour le reste, qui n'a pas rêvé, à un moment ou à un autre de sa jeunesse, de refaire la société, d'en bannir les iniquités et de la rendre plus humaine? C'est pour cela qu'on ne peut condamner les jeunes et tous ceux, toutes celles qui les soutiennent : leur idéal est sain. Mais il y a une limite. Je ne dis pas que je sais où elle se trouve, mais il y a une limite, temporelle, spatiale, économique et philosophique et je pense qu'il serait bien que ceux qui voient la vie en rouge le sachent. Mourir pour des idées, c'est noble, vu comme ça, mais comme le chante si bien Brassens, y'a pas d'urgence en la demeure...
Pourquoi je suis si révolté
En résumé, eh bien, voici
Je veux refaire la société
Peace and love
L.S.D.
Hurray, Hurray
Hippie, hippie, pourra
Mourir pour des idées, l'idée est excellenteVoilà pour mon grain de sel. Je n'y reviendrai plus, c'est promis. Je me contenterai désormais d'attendre que le temps fasse son œuvre et que la poussière retombe. En passant, voyez sur la photo comme le rouge et le vert se marient bien...
Moi j'ai failli mourir de ne l'avoir pas eue
Car tous ceux qui l'avaient, multitude accablante
En hurlant à la mort me sont tombés dessus
Ils ont su me convaincre et ma muse insolente
Abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi
Avec un soupçon de réserve toutefois
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente
D'accord, mais de mort lente.
dimanche 10 juin 2012
Droit de parole
J’ai l’impression que quelque chose de grave est en train de se produire au Québec. Et non, ce n’est pas la révolution marxiste-léniniste à laquelle plusieurs jeunes se réfèrent sans trop savoir ce qu’elle implique : c’est plus sournois et plus dangereux que ça. Car je parle ici de la liberté d’expression et j’ai comme l’impression qu’elle en prend un coup, ces temps-ci. Voyez le titre de l’article de Michelle Ouimet : le dérapage verbal. En référence aux propos de Jacques Villeneuve qui a eu le front de dire ce qu’il pensait des étudiants. L'affront, devrais-je dire. Car s’il avait encensé le comportement de ces mêmes étudiants, il n’y aurait pas eu de dérapage, c’est bien ça? En d’autres termes, le seul discours qui tienne est celui qui va dans le sens même de la contestation étudiante, tous les autres étant des discours fascistes, capitalistes, bourgeois, phallocrates et quoi d’autre encore…! Eh bien moi je vous dis : c’est grave.
«Se taire ou pouvoir dire ce que l'on pense bien que ce soit contraire à la majorité bien pensante. C'est aussi ça la démocratie», dit Danielle Lavoie, une amie d’une amie facebook qui, je l'assume, me permettra de citer son commentaire, tout comme mon cousin Gilbert qui écrit : «C'est ça le problème, la majorité silencieuse est muselée. On a beau crier haut et fort ''démocratie'' mais quand on est même pas foutu de respecter les opinions divergentes...!» Or, c’est là tout le problème, c'est bien vrai : les tenants des casseroles pourfendent ceux ou celles qui ne sont pas du bord des étudiants, les écrasent sous des commentaires méprisants et leur disent en termes non équivoques de la fermer. Museler. Le mot dit bien ce qu’il dit : attacher le museau pour empêcher les chiens de japper ou de mordre. C’est là qu’on en est rendu avec cette sordide affaire de contestation étudiante… Vous ne trouvez pas ça grave, vous autres? Eh bien moi oui. Même Foglia ne sait plus trop comment s’en sortir, lui qui n’a jamais fait un secret de ses allégeances idéologiques et qui ne s’est jamais privé de les exposer avec toutes les couleurs de sa riche palette langagière. Mais là, il en a sa claque du mépris. Je le cite, de sa dernière chronique : «Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que vous commencez à me faire chier. Oui, vous, ami lecteur. Vous qui, ces jours-ci, m'écrivez des horreurs. Depuis mon premier jour à La Presse, il s'est trouvé des joyeux tôtons pour me demander si je n'avais pas honte de travailler pour Power Corp. Mais depuis trois semaines, depuis cette vidéo mise en ligne par Anonymous, vous êtes déchaînés.» Eh bien moi, j’abonde dans le même sens. Alors que les opinions des journalistes sont allées tantôt en faveur des étudiants, tantôt contre, les commentaires sur les blogues des journalistes, sur Facebook ou Twitter sont radicaux et radicalement contre toute opinion qui ne va pas dans le sens de la contestation. Or, comme dans toute décision venant de l’État, on peut être d’accord ou ne pas l’être. Dans un régime totalitaire, si on est contre, on se tait car sinon on se retrouve en prison — ou pire : mort. Mais dans une société démocratique, les opinions diverses ont le droit de s’exprimer librement, n’est-ce pas? Alors dites-moi : d’où vient cette haine envers ceux ou celles qui ne sont pas d'accord avec la contestation étudiante? Et le respect là-dedans, il est où?
J’avoue que je ne comprends pas trop, mais lorsque des gens se trouvent muselés par d’autres, simplement à cause d’une divergence d’opinion, on peut se demander ce qui s’en vient après. Jacques Villeneuve n’est certainement pas une autorité politique ou philosophique; mais il a droit à son opinion d’homme libre et en l’exprimant, il n’oblige personne à la partager. Aurait-il fait mieux de se taire? Pourquoi? Pour quelle(s) raison(s)? Il ne siège pas au gouvernement, n’est pas journaliste, ne fait pas partie de la structure collégiale ou universitaire, bref, n’est pas un rouage important dans cette affaire. Et pourtant, on le descend en flammes. Parce qu’il a dit ce qu’il pensait, tout simplement.
Vous ne trouvez pas ça grave, vous autres? Eh bien moi oui.
mardi 5 juin 2012
Fin de l'interlude
Il y a certains sujets sérieux qui mériteraient mon attention, et la vôtre par le fait même. Mais aujourd’hui est notre dernier jour en sol canadien — canadien, j’insiste, parce que le fait n’a rien à voir avec une quelconque allégeance politique, mais plutôt avec la réalité géographique : demain, nous quittons ces contrées nordiques pour retourner dans notre four tropical — et je veux rester encore un peu dans le léger, le suave, le cabotin, alors les sujets sérieux attendront.
Pour ceux et celles qui suivent nos pérégrinations, vous savez que, il y a tout juste deux semaines, nous débarquions dans ce pays qui nous a vu naître et que nous chérissons toujours, malgré sa froidure qui dure, ses travaux routiers chroniques, ses manifestations qui le sont presque devenues (chroniques, je veux dire), ses scandales qui font (presque) rire, sans oublier ses mouches noires et ses maringouins. Mais retrouver cette forêt boréale qui m’est familière, voir l’écureuil s’évertuer à trouver un moyen d’atteindre les mangeoires des oiseaux (il a réussi à sauter ce matin et pour le récompenser de sa prestation, je l’ai laissé grignoter pendant quelques minutes…), écouter le vent dans les feuilles des trembles et des bouleaux, sentir les effluves des plantes qui tapissent le sol — et que je ne vous nommerai pas par simple ignorance, hormis les pissenlits, bien entendu — et entendre le huard s’exprimer en son lugubre langage, ça les amis, ça n’a pas de prix et c’est irremplaçable. En plus, faut que je vous précise que c’était la pleine lune hier (sans éclipse, mais bon, on ne peut tout de même pas tout avoir, n’est-ce pas? Nous ne sommes pas comme certains qui s’obstinent encore…) et le spectacle de notre bonne vieille lune se reflétant sur le miroir du lac était, ma foi, assez saisissant. Et tout à coup, le huard se manifeste… Pour ceux et celles qui savent de quoi je parle, je suis sûr qu’il vous en passe des frissons. Pour les autres, bien malheureusement, je ne peux vous décrire... Pour ça, faudrait au moins Stephen King…
Somme toute et malgré les incontournables mouches et moustiques ci-dessus mentionnés, notre séjour nous a fait du bien, même s’il fut court. Trop court, entre autres pour voir tous ceux, toutes celles que nous aurions aimé voir; trop court pour entamer des travaux que j’aurais pourtant bien aimé entreprendre; trop court pour vraiment décrocher. Mais ce n’est que partie remise. Car nous reviendrons, si Bondye vle, comme on dit couramment dans cet autre pays qui nous a adoptés, nous reviendrons, et dans pas trop longtemps à part ça… Ne vous en faites pas, je vous dirai tout au moment opportun.
Pour l’instant, confortablement installés dans notre luxueuse chambre d’hôtel à siroter un petit verre de vin, je me dis qu’il en est des pires, des moins chanceux, des plus à plaindre. Car pour nous, comme pour plusieurs que je connais, se plaindre quand on a le ventre plein devient carrément indécent. Mais tout est question de perspective, je l’ai dit déjà, mais bon, il peut être utile de le répéter…
Fin de l’interlude boréal, donc, et retour vers la chaleur humide d’Haïti, que nous connaissons mais qui n’en devient pas plaisante pour autant… Ce n’est pas comme les gens qui sont là-bas et que nous aurons grand plaisir à revoir…
vendredi 1 juin 2012
Interlude boréal
Mai s’en est allé; vive juin. Sous nos latitudes tropicales habituelles, c’est la chaleur qui commence. Mais au pays du frette, c’est à peine un soupir d’été, suivi d’un rappel de la saison froide qui semble ne pas vouloir céder sa place, acquise de longue date. En deux mots comme en mille, on se les gèle et je parle des oreilles, bien sûr. Température extérieure ce matin : 5° C. Rien pour nous rappeler les tropiques… Mais les oiseaux semblent s’en balancer comme de leur première graine de tournesol, et s’en empiffrent goulûment — je parle des graines de tournesol, vous l’avez compris — sans s’en plaindre. Roselins, mésanges, sitelles, geais, chardonnerets… sont tous au rendez-vous, se côtoient sans heurts, chacun attendant son tour pour accéder à un perchoir. Seuls les colibris, ces petits Napoléon, gèrent l’espace alors même que leur pitance — de l’eau sucrée — est sans rapport. Mais ceux-là ne tolèrent pas grand-chose dans leur environnement immédiat et n’ont peur de rien ni de personne, leur vitesse et leur agilité leur permettant de narguer n’importe quoi, y compris les écureuils…
Nourrir les oiseaux, les regarder piailler à qui mieux mieux, de temps en temps, en voir se frapper dans la fenêtre et s’assommer proprement, quand il n’en meurt pas, voilà un passe-temps propre aux vacances en milieu forestier. Le reste peut attendre.
Les moustiques, par exemple. Ils sont là, présentement. Et pas rien qu’un peu. Sauf qu’ici, leur saison étant limitée, ils mettent les bouchées doubles, si l’on peut dire, et comme ce sont nous qui font office de nourriture, eh bien disons que la guerre est déclarée. L’ami des bêtes (que je suis) n’inclut pas les moustiques et je sais que Schweitzer lui-même, chaud partisan de la «Révérence pour la vie» n’hésitait pas à les écrabouiller lorsqu’ils passaient à sa portée. Donc, rassuré par la position du grand homme, je me sens tout à fait à l’aise de les tuer sans remords. Certes, vous me direz que Schweitzer composait avec des moustiques porteurs de malaria alors que par ici, ils sont complètement inoffensifs, mais leur piqûre est déplaisante au point où ils en méritent la mort. Voilà, c’est dit.
Ceci m’amène à une petite différence que je partage avec vous. Simplement dit, j’ai l’impression que les moustiques nordiques ne sont qu’un maillon moins évolué de la chaîne des moustiques, les plus réussis étant ceux que l’on rencontre en Haïti ou sous les tropiques en général. Je m’explique : (1) les moustiques tropicaux sont très rapides, très difficiles à tuer, capables d’esquiver la main meurtrière sans suer; ceux d’ici sont lents et patauds, faciles à atteindre et du coup, faciles à tuer. Pensez-y : j'en ai même tué un d'un coup de tête latéral... (2) Les moustiques tropicaux sont silencieux ou presque, au point où ils peuvent piquer sans qu’on les sente venir; les moustiques nordiques sont au contraire très bruyants, au point où la présence d’un seul dans une chambre fermée suffit à empêcher le sommeil, ce qui signifie souvent la mort de l’intrus, ne serait-ce que pour le faire taire. (3) La piqûre des moustiques tropicaux est indolore — celle des anophèles, entre autres —, ce qui leur permet de piquer à répétition sans éveiller leur victime; nos maringouins piquent sans délicatesse, de sorte que l’instant où ils piquent est souvent l’instant où ils meurent d’une bonne claque bien appliquée. Dans le meilleur des cas, ils éveillent le dormeur et les autres perdent leur chance de piquer sans se faire repérer. Conclusion : les chances de survie des moustiques tropicaux me paraissent bien meilleures que celles de leurs cousins nordiques. Les mouches noires sont une tout autre affaire, cependant…
Mais petites bêtes ou non, rien ne peut nous empêcher de goûter le silence de notre forêt boréale et de profiter de la sérénité qui accompagne ces lieux
Ah! oui, j'oubliais de vous dire : ceci est mon 300e texte. Je vous dis juste comme ça au cas où vous n'auriez rien à lire ce soir...
mercredi 18 avril 2012
Les jeunes et les autres
Non, rassurez-vous, je ne remets pas ça. Enfin pas vraiment. Car j’ai beaucoup lu depuis mon texte sur les préoccupations québécoises et il est clair que le sujet est chaud et soulève les passions populaires des uns autant que des autres. J’aime assez. Certes il y a toujours le danger du dérapage majeur, mais le brassage d’idées fait du bien, surtout pour les jeunes.
J’aime les jeunes. Ceux et celles qui me connaissent le savent : j’aime les côtoyer, les provoquer, connaître leurs points de vue et les regarder aller. J’aime la jeunesse parce que c’est une belle période de vie dont je me souviens avec bonheur. Car oui, je me souviens d’avoir été jeune. Je me souviens d’avoir participé à des «manifestations» qui, si elles n’avaient rien de l’ampleur de celles qui ont récemment marqué l’Histoire du Québec, nous faisaient néanmoins sentir importants. Jeune, j’ai lu Mao Tsé-toung et Hô Chi Minh parce que je cherchais à comprendre. Mais je n’ai pas vraiment compris…
Dire que les jeunes d’aujourd’hui sont moins bien que nous étions est une totale aberration. Ils ne sont ni meilleurs ni pires. En fait et s’il est une chose, ils sont certainement mieux informés, ce qui ne les rend pas plus intelligents, mais certainement moins naïfs. Et les jeunes, ne l’oublions pas, sont des humains en devenir, car on ne reste pas jeunes, malgré tout ce que notre société hédoniste peut promouvoir dans ses images de jeunesse éternelle. Et ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui composeront la société adulte de demain. Ils et elles seront ministres, journalistes, juges ou artistes, peu importe mais leur place au sein de la société en fera des rouages importants, voire essentiels à l’organisation sociale. Mais avant d’en arriver là, il faut que jeunesse se passe. Vouloir en faire des citoyens à part entière à ce stade me paraît prématuré, tout comme lorsqu’on pousse des enfants à l’école trop tôt. L’enfance est sacrée; l’adolescence et le jeune âge adulte le sont tout autant. Les jeunes ont des droits, mais ils ont aussi des devoirs, dont celui d'accepter les règles d'un jeu qu'ils ne sont pas en mesure de comprendre bien à fond. Avoir lu Marx ou Engels ne veut rien dire. Et je parle d’expérience personnelle. Pour apprendre la vie, il faut vivre, c’est aussi simple que cela.
Ici en Haïti, les jeunes sont majoritaires : l’âge médian de la population est de 20 ans tout juste. Quand éclate une manifestation, ce sont ces jeunes qu’on voit dans les rues; ce sont eux qui osent, qui tirent des roches ou des cartouches et qui «jouent au cowboy». Et dites-moi : quelle différence existe-t-il entre les jeunes Chinois, Haïtiens ou Québécois? «Quand on aime on a toujours 20 ans», chante Ferland. À 20 ans, on a la vie devant soi; on est prêt à tout; rien ne nous fait peur. J’aime ça et je me souviens de mes 20 ans. Et c’est dans cette foulée que je ne condamne nullement les jeunes du Québec de contester une décision qui ne fait pas leur affaire : j’aurais fait la même chose. Mais aujourd’hui, je suis vieux, enfin plus vieux (ce qui ne me rend pas pluvieux pour autant) et je vois les choses d’une certaine distance — en fait, d’une distance certaine — et si certains veulent faire sauter le gouvernement pour afficher leur supériorité intellectuelle, je ne suis pas preneur. Le plus mauvais gouvernement vaut mieux que pas de gouvernement du tout et le gouvernement parfait n’existe pas, sauf bien sûr en Utopie…
Alors oui, laissons les jeunes être jeunes, laissons-les se prendre pour Le Che ou pour des disciples de Mao ou de qui l’on veut, mais sans casse. Car c’est là qu’il faut mettre une limite. Pour ma part, je le reconnais, je crains les débordements, je crains les dérapages, je crains les inutiles affrontements, je crains les excès… Parce que je ne suis plus jeune, sans doute, mais aussi parce que je sais où les excès mènent et ce n’est jamais là où l’on croit…
jeudi 12 avril 2012
Préoccupations québécoises
J’avais dit que je ne me prononcerais pas sur le sujet. J’avais dit que, étant loin, je ne pouvais qu’avoir un point de vue éloigné. Mais de la façon dont les choses évoluent et avec tout le battage médiatique qu'on nous sert jour après jour, je me sens invité à y mettre mon grain de sel. Notez bien que je parle d’un grain de sel : pas d’un plat d’épices, alors pas de panique, je vous prie.
Ceux qui me suivent sur cette plate-forme savent que je ne fais pas de politique, ni en Haïti ni ailleurs. Dès lors, que les étudiants du Québec fassent une «grève» pour protester contre les édits de l’État ne me dérange pas du tout. Je ne suis pas pour, je ne suis pas contre. En sortira ce qu’il en sortira. Mais ce qui m’intéresse dans ce cas, c’est le mouvement de masse. Car ce mouvement est très instructif et nous en dit long sur ce qui mijote au pays de l’abondance et de la facilité. La masse elle-même d’abord : plus elle est importante, plus ses impacts le seront. C’est un peu le scénario d’un astéroïde qui frapperait la terre : petit, il s’autodétruit en pénétrant dans l’atmosphère; massif, il risque de causer des dommages majeurs. Masse donc. Mais il y a plus : il y a le côté party du mouvement et ça, je le dis à qui veut l’entendre (et même à ceux qui ne le veulent pas), c’est dangereux. Ça peut déraper aisément. Or, plus le temps avance, plus l’énergie festive qui accompagnait les manifestations étudiantes se transforme en rage. «Ce ne sont que des étudiants», dites-vous? Je ne suis pas d’accord. Voyez-les, masqués comme des terroristes… Voyez-les, organisés comme des militaires. Voyez-les, brandissant des banderoles professionnelles. Voyez-les défier la police… Il y a du danger là-dedans… Et quand on lit que «une frange se radicalise », je ne sais pas pour vous, mais il me semble que l’on s’en va dans une drôle de direction là… Je vous cite encore cette réflexion, lue en commentaire à cet article et qui semble être d'un étudiant (ne jugez pas l’orthographe, s’il vous plaît) : «Je ne voit qu'en expérience aquise des babyboom que de l'embourgeoisement. La révolte es désormaist la seul solution.» Ça ne vous inquiète pas un peu de lire des trucs comme ça? Moi oui. Notez en passant que sur pas moins de 6 fautes, le mot «embourgeoisement» — pas un mot utilisé à tous les jours, quand même — est orthographié correctement. Dites, ça ne vous fait pas tiquer, vous autres? Ben moi, si.
Certains, certaines en profitent pour faire le procès du gouvernement actuel. Rien ne l’empêche. Ce peut être le pire gouvernement que l’Histoire du Québec n’ait jamais connu, pour ce que j’en sais. Mais c’est le gouvernement. Et le jour où il va changer, un autre sera mis en place qui sera peut-être meilleur, peut-être pire, et qui fera l’affaire des uns et le drame des autres. C’est comme ça. Mais peu importe la valeur du gouvernement du Québec, le conflit actuel est potentiellement dangereux car les étudiants, par définition et en grande majorité, sont jeunes. Et les jeunes, vous le savez si vous l'avez déjà été, n’ont peur de rien.
En tout cas, je n’ai pas honte de le dire : tout mouvement de contestation articulé à ce point, bien qu’il force une certaine admiration, doit aussi engendrer une certaine crainte. Un peu comme lorsqu’un jeune roule à 180 km/h sous influence de l’alcool. Il se peut que rien n’arrive, mais avouons que les conditions sont réunies pour une véritable tragédie…
Quant à tous ces beaux intellectuels qui encensent la contestation étudiante, je dis : pourquoi se servir des étudiants pour faire ce que vous n’avez jamais su faire?
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