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dimanche 29 décembre 2013
Pour clore 2013...
Finalement, Noël a passé, comme n’importe quel autre jour, et voici maintenant la fin de l’année qui frappe à nos portes. Déjà! On a beau dire, mais un an, c’est vite passé et 2013 n’a pas échappé à cette réalité astronomique : 365 jours d’orbite autour de notre soleil et nous voici de retour au même point — ou presque si l’on exclut l'ajout de cette année aux précédentes. Nous arrivons tout juste de la plage (photo ci-dessus prise tout à l'heure) et me revoici.
Car c'est le moment du bilan, un exercice que j’aime bien faire à cette période. Tout comme les médias y vont de leurs revues des événements et des points forts de l’année, j'aime bien faire une rétrospective dans ma tête de l'année qui s'achève. Car il faut se souvenir. Comme je le disais à ma chère compagne pas plus tard qu'hier soir, le passé n’est jamais mort : il est comme la page d’un livre que l’on tourne et sur laquelle on ne reviendra pas, mais dont il faut tout de même se souvenir si l’on veut poursuivre agréablement la suite de l’histoire, à plus forte raison la deviner…! Or, si nous ne savons pas ce que 2014 nous réserve, on peut tout de même prédire que l’année s’inscrira sûrement dans le prolongement de 2013 — simple question de logique et de gros bon sens.
Eh bien pour nous, le bilan, il est simple : la balance est positive. Nous avons, une fois de plus, profité de ce qui passait et consolidé nos acquits. Cela suffit. Mettre la barre trop haute est le plus sûr moyen de rater le saut, de se décourager et de renoncer. Je l’ai déjà dit : on apprend de ses échecs, certes, mais on bâtit sur ses réussites — pas sur les échecs. Nos objectifs étaient modestes et réalistes et je suis bien content que nous les ayons atteints, tout simplement. Alors voilà, vous savez tout de ce bilan de 2013.
Et la vie continue. Ce ne sont évidemment pas les fêtes de fin d’année qui peuvent y changer quoi que ce soit, à moins que ces fêtes s’assortissent d’événements majeurs, style cette fin du monde annoncée pour le 21 décembre 2012, vous vous souvenez? Tout le monde en parlait, plusieurs y croyaient même et pourtant... Rien de tout cela en 2013, mais des situations mauvaises un peu partout sur la planète et des conflits impossibles qui en disent long sur le degré de maturité des peuples... Le pape peut bien prier pour la paix dans le monde, tiens...
Entre-temps, la vie ici se poursuit au quotidien et les jours s’empilent. Si l’on regarde les grands titres de la presse haïtienne, on peut croire que le pays est vraiment sur la voie de la croissance, que le bilan est positif; mais la simple lecture d’un fait divers comme ceci vous replonge dans la dure réalité de ce pays : « 17 voyageurs clandestins haïtiens ont péri dans la nuit du 24 au 25 décembre près des îles Turks and Caïcos, une trentaine de rescapés sont détenus sur l’île. C’est le quatrième naufrage d’une embarcation de voyageurs haïtiens depuis le mois d’août. » Pire encore, ces huit femmes qui sont mortes dans la bousculade autour de la distribution des cadeaux d’un organisme de bienfaisance. Et quel cadeau : «…une marmite de riz, une marmite de haricots, une bouteille d’huile et une boîte de jus Sweety. » Pas une voiture décapotable ou un ameublement de salon! Juste un peu de nourriture! Je sais bien qu’on meurt de n’importe quoi, mais franchement là, arrêtez, je vous en prie! Car si ce n’est pas un drame, ça, dites-moi ce que c’est!... Évidemment, ces faits divers-là ne feront jamais partie des brochures ou des brochettes touristiques qu’on veut offrir aux étrangers et pour cause : on veut attirer les touristes, pas les rendre tristes à pleurer! Et pourtant...
Et pourtant, on voudrait tellement que ces choses-là n’existent pas… Que souhaiter de plus pour la nouvelle année?
dimanche 13 octobre 2013
Quand la faux fauche...
Dimanche dernier, après vous avoir raconté ma nuit sans sommeil, nous sommes partis à la plage faire un brin de causette avec notre cher ami Antonio et un brin de trempette dans la Mer des Caraïbes, les deux activités allant fort bien ensemble. Un dimanche d’insouciance, donc, sous le cuisant soleil de l’époque. Un dimanche comme bien d'autres, jusqu’à ce coup de téléphone de l’un de nos employés m’apprenant que sa fille de 15 ans vient d’avoir un accident de voiture. Je lui demande naturellement si elle est blessée et il me répond qu’en fait, elle est morte. Bête comme ça. Je vous avoue que le reste de la conversation m'échappe et que j'y ai gauchement mis un terme. Plus tard, j’apprendrai que les circonstances de l’accident, bien que pas tout à fait nettes, tiennent au mauvais état mécanique du véhicule, au nombre de passagères derrière (dans la boîte du petit pick-up), à la route de montagne, à la présence d’un obstacle — en l’occurrence un véhicule en panne — et, sans doute aussi, à l’inexpérience du chauffeur, lequel a perdu la maîtrise de son pick-up dont les soubresauts ont expulsé la moitié des passagères sur la route, les tuant sur le coup. Au total, six jeunes filles, toutes à peu près du même âge (15 ans) y ont perdu la vie. Six sur treize. Des jeunes filles innocentes, issues de bonnes familles avec de bons parents, amoureuses du Bon Dieu et sérieuses à l’école qui tout à coup ne sont plus. Pour nous ce ne sont que des étrangères — y compris la fille de notre employé — et pourtant, le drame nous affecte. Si bien que je n’ai pas besoin de vous dire combien il affecte les pauvres parents…
Les funérailles, communes pour ces jeunes victimes, ont eu lieu hier; la ville en était presque paralysée. Mais d’après ce qu’on nous a dit, ce furent de belles funérailles où l’on a beaucoup pleuré, crié, prié, sans oublier quelques évanouissements du plus bel effet. Car oui, des funérailles par ici, il faut que ce soit beau; triste, mais beau. Grandiose si possible. Et celles-là le furent sans qu’on ait eu besoin d’en rajouter, comme on le fait parfois.
Je vous dis cela comme on me l’a raconté, car non, nous n’y sommes pas allés. Pas parce que le drame nous laisse indifférents, mais plutôt parce que nous ne nous sentons pas vraiment à l’aise avec les épanchements de douleur des Haïtiens. Ici, dans ce pays, comme je vous l’ai déjà dit, la douleur s’exprime que c’en devient douloureux pour les autres. Mais c’est un exutoire qui fonctionne et tôt, plutôt que tard, la vie reprend son cours. Car elle le doit.
La mort n’est jamais facile à gérer, surtout quand elle touche des vivants qui sont encore loin d'avoir atteint leur espérance de vie. Comme ce fut le cas encore cette semaine à notre petit hôpital, cette fois avec un petit enfant de trois ou quatre ans qui, incapable de respirer à cause d’une tumeur cancéreuse qui bloquait le passage de l’air, est mort en salle d’opérations. La mère avait été prévenue que l’opération était très risquée, que l’enfant risquait d’en mourir mais puisqu’il était déjà condamné, elle s'était raccroché au fil ténu de l'espoir. En vain. Et sa douleur, les amis, faisait vraiment mal à voir. Mais qu'y pouvons-nous?
Est-ce pour cela qu’aujourd’hui, dimanche, ça ne nous disait pas vraiment d’aller flâner à la plage?…
mercredi 1 mai 2013
Des histoires qu'on n'aime pas entendre
Drôle de sujet pour commencer le mois...
En fait, c'est que j’avais décidé de ne pas commenter la chose. Ma compagne était d’ailleurs tout à fait d’accord avec moi, pour à peu près les mêmes raisons, entre autres question de retenue et de respect. Mais bon. Arrive ce qui arrive et je n’ai pas toujours que des belles histoires à vous raconter… Or, celle-ci n’a rien de reluisant, je vous le dis tout de suite, car on n'est jamais content d'apprendre qu'un étranger, un Canadien de surcroît, s’est fait assassiner à Port-au-Prince...
J’ai appris la nouvelle d’une source digne de foi jeudi dernier, mais sans détails. Le lendemain vendredi, paraissait cet entrefilet sur Haiti Libre qui nous donne quelques petits détails supplémentaires, mais dans lequel on sent une volonté de rapetisser le drame, de ne pas en faire tout un plat, histoire de ne pas trop inquiéter les étrangers sans doute… Je vous le cite textuellement :
«Un Religieux canadien abattu à la sortie d’une banqueJe n'ai pas eu d'autres détails, sauf que d’après ce que j’ai compris, le frère (puisque c'en est un) aurait refusé de remettre son sac à main, ce qui aurait entraîné la réponse furieuse et létale de l’un des bandits : trois balles, tirées presque à bout portant. Largement de quoi mourir, vous serez d'accord... La chose est bien triste, même si elle est hélas! de plus en plus fréquente, surtout dans la capitale. Et pendant ce temps, on essaie de vendre le tourisme, en affirmant haut et fort que le pays n'a jamais été aussi sûr qu'il ne l'est présentement...
«Jeudi matin, un religieux de la congrégation des marianistes de Québec, Richard Joyal, 62 ans, originaire du Manitoba a été tué par balle et dévalisé par deux inconnus non identifiés circulant à bord d’une moto, après avoir effectué un retrait de 1,000 dollars américains dans une succursale de la Banque Scotia, à Port-au-Prince.»
Pourtant, ce n'est pas tout à fait vrai. Et l’événement ne fait que confirmer ce que nous savons déjà, à savoir que la capitale est, en fait, de moins en moins sûre et que tout peut arriver sans qu’on n’y puisse rien. La police et le ministère de la justice se congratulent mutuellement en présentant des chiffres qui montrent une diminution de la criminalité, certes, mais ce ne sont que des chiffres… Allez donc demander à la famille de ce pauvre gars ce qu’ils en pensent, des chiffres… Toujours sur Haiti Libre, on annonce aujourd’hui que «lundi [dernier], Frantz Lerebours, Porte parole de la Police Nationale d’Haïti (PNH) a annoncé qu’un suspect, Dorval Jean Idor alias "Gwo mal" avait été arrêté samedi à Delmas en lien avec l’assassinat d'un Religieux canadien abattu à la sortie d’une banque la semaine dernière.» Est-ce le bon agresseur? L'histoire nous le dira peut-être, mais peut-être pas... De toute façon et de vous à moi, qu'est-ce que ça change?
Il faut comprendre que dans un pays comme Haïti, où les cartes de crédit sont peu reconnues et celles de débit, inexistantes, la seule façon pratique d’acheter, c’est l’argent sonnant. Le cash. Tout le monde assume donc, non sans raison je le répète, que les nantis ont les poches pleines, et les blancs sont automatiquement associés aux nantis. Moi qui n’ai jamais un sou vaillant sur moi, vous devriez voir la tête des enfants qui mendient lorsque, de façon très ostentatoire, je tourne mes poches à l’envers… Bouche bée, oui!... Mais cette association automatique blanc = argent nous est souvent néfaste, voire dangereuse, au point où l’on y pense à deux fois avant de se présenter à la banque… Et pourtant, il faut bien y passer quelquefois! Heureusement, ce qui se passe couramment à Port-au-Prince reste exceptionnel ici aux Cayes et c’est avec cette idée qu’on poursuit nos activités habituelles sans s'inquiéter davantage. Et puis, disons-le : un peu de fatalisme n’est pas nuisible. Style, ce qui doit arriver arrivera. Style, advienne que pourra. La peur, dans ce pays, n’est pas de mise. Sinon on n’y vient pas. Sinon, on s’abstient.
Et avouez qu’il serait bien dommage de s’abstenir de venir en Haïti sous prétexte que c’est dangereux…!
jeudi 11 avril 2013
Accident!
Je ne veux pas faire mon oiseau de malheur et donner l’impression de taper sur le même clou sans cesse, mais l’accident dont vous voyez la photo ci-dessus ne fait que confirmer ce que je vous disais dans l’un de mes textes précédents, à savoir que les transports publics en Haïti sont à déconseiller fortement, pour toutes sortes de raisons allant de l’état mécanique des bus publics aux hasards de la route. Et pourtant, dans le cas de l’accident de la photo, ce n’est pas une raison mécanique ni un hasard de la route qui a provoqué le drame, mais simplement l’incompétence flagrante du chauffeur, lequel à ce qu’on nous a dit, était assez éméché : il revenait d’une veille funéraire et ces veilles sont toujours l’occasion de boire bien copieusement à la santé du mort — surtout qu’il s’agit là d’une des rares circonstances où l’alcool coule à flots et gratuitement en plus. Or, il semble que le chauffeur, voulant montrer sa solidarité à la famille du défunt sans doute, se soit proprement imbibé; reprendre le volant dans cet état n’était évidemment pas une bonne idée… Faut encore que je vous dise que toute cette route (la nationale des Cayes à Valère) est à peu près parfaitement rectiligne, sauf à cet endroit où une courbe aussi inattendue que prononcée vous oblige à ralentir substantiellement. On peut donc assumer que le chauffeur, embrumé dans les vapeurs éthyliques, n’a pas vu la courbe arriver et n’a pas pu la négocier, tout simplement. Un accident bête, comme il en arrive partout dans le monde. Sauf qu’ici, nous avons appris que sept passagers avaient péri, sans compter la quinzaine de blessés qui s’en sont tirés tant bien que mal. Ce n’est pas un bilan effroyable, mais c'est tout de même assez macabre et ce n’est certainement rien pour pavaner.
Le pire, c’est que certains passagers, voyant l’état d’enivrement évident du chauffeur, ont exigé de descendre du bus avant la courbe fatidique. Grand bien leur en prit! On dit aussi que la famille du chauffeur, dont tous les membres étaient assis devant, s’en sont tous tirés indemnes, tout comme le chauffeur d’ailleurs, au grand dam des autres passagers — pas ceux qui sont morts, je veux dire…
Je vous relate ce fait divers pour la simple raison qu’il illustre bien ce que je vous dis depuis toujours, il me semble, à savoir que les accidents arrivent et que, par définition, ils sont inévitables. Car un accident évité n’est pas un accident, mais un presque-accident, n’est-ce pas? Ainsi, si le chauffeur du bus avait réussi à prendre la courbe, même en dérapant légèrement, tout le monde en eût été quitte pour une belle frousse, personne n’aurait parlé d’accident et tout aurait été dit. Tandis que là, l’accident s’est réellement produit et le drame s’en est suivi. Dès lors, vous serez mieux en mesure de comprendre mon principe de ne jamais prendre la route une fois la nuit tombée, et ce, même si je suis parfaitement à jeun (vous avez compris que je précise la chose pour que, d’avance, les mauvaises langues puissent ravaler leurs sarcasmes et non parce que je commets régulièrement des abus d’alcool…). En effet, non seulement les obstacles habituels sont-ils toujours là, mais ils se fondent au décor et n’en deviennent que plus dangereux, nonobstant la puissance des phares de la voiture. Donc, s’abstenir — ou à tout le moins limiter les déplacements — reste encore la meilleure police d’assurance…
Pourtant, il faut parfois le faire et là, eh bien on fait ce que tous les Haïtiens font : on prie…
jeudi 4 avril 2013
La mort n'est pas une fin
Le sujet n’est pas léger. Mais on doit l’aborder quand même, n’est-ce pas? La mort d’un ami n’est jamais bien drôle, surtout si l’événement n’était pas prévu. La perte de notre ami Keith Flanagan hier m’a profondément touché, et pas parce que nous étions proches et que nous nous visitions souvent, même s’il habitait Port-au-Prince. Mais comme avec la plupart des expatriés rencontrés à l’Hôpital Albert Schweitzer (mieux connu sous son acronyme HAS), les relations établies sont sincères et durables. Et oui, je pense qu’on peut parler d’amitié. Une forme d'amitié qui ne s'apparente pas vraiment au copinage, mais qui n'en reste pas moins authentique. Par ailleurs tout le monde était ami avec Keith; on ne pouvait pas ne pas être son ami. Cœur généreux, c'était un homme d’une trempe exceptionnelle, le genre de gars qu’on se demande d’où il sort avec son accent du sud (Oklahoma) si prononcé qu’on croit qu’il en met trop…
On ne sait pas de quoi il est mort. Mais pas de vieillesse en tout cas, car l’homme avait tout juste quelques années de plus que votre scribe... 65 ans peut-être, ce qui n’est pas vraiment la vieillesse, tout le monde sera d’accord là-dessus, et certainement pas une vieillesse capable d’entraîner la mort. D’un autre côté, a-t-on besoin d’être vieux pour mourir? On dit qu’une chandelle qui donne deux fois plus de lumière brûle deux fois plus vite et ce cher Keith dégageait une telle luminosité que l’on peut se demander si ce quasar n'était pas dû pour s'éteindre avant terme…Mais cela reste difficile à accepter, je ne vous le cache pas. Et je le redis : lui et nous n'étions même pas proches… Mais il est des hommes dont l’énergie nous ragaillardit, nous fait sentir plus forts, plus vivants et Keith était de ceux-là. Alors oui, sa mort m'affecte.
Et maintenant, la vie, à bout de souffle, a quitté ce cher homme… Je sais ce que vous allez me dire : que ça arrive dans les meilleures familles et qu’il faut bien se résigner. Et vous aurez raison. Mais il n’empêche que, tout comme on s’attriste davantage de voir le chêne séculaire déraciné qu'un simple bosquet d’aulnes, certaines personnes laissent à leur départ des trous plus grands, plus impressionnants qui nous obligent à l’arrêt, à la réflexion sur la valeur de notre propre vie.
On dit souvent que la santé reste notre bien le plus précieux. On le dit, mais on n’y croit pas vraiment. On préfère les biens quantifiables qu’on expose bien en vue pour que les autres puissent constater notre niveau de réussite sociale. De temps à autre, il est rafraîchissant de voir le vide à l’intérieur de ces évidences, de voir qu’en fait et comme le disait Saint-Exupéry : l’essentiel est invisible pour les yeux.
On dit que la mort n’est pas une fin. C’est, en fait, la traduction discutable d’un roman d’Agatha Christie dont le titre anglais est Death comes as the End. Un peu comme si la mort se présentait comme une fin alors qu’en fait, elle n’en est pas une puisqu’il n’y a aucune finalité associée à la mort. Du moins pas que je connaisse. Car vous en voyez un sens à la mort vous? Moi pas. Elle est toujours la fin de la vie, rien d’autre. Elle n’est pas une fin, certes, mais elle est la fin.
Voilà. Je voulais partager ce noir avec vous. Merci de votre tolérance.
mercredi 2 janvier 2013
De fausses idées sur l'insécurité?
Pour tout vous dire, j’avais décidé de vous offrir ce texte en guise de clôture à 2012. Mais je trouvais qu’il n’était peut-être pas de mise de vous parler de choses dures et tristes alors que l’heure était aux réjouissances. Comme ma compagne était tout à fait d’accord avec moi, je me suis abstenu. Mais l’article d’aujourd’hui sur Haiti Libre que mon ami Antonio a suggéré sur son mur Facebook, m’incite à y revenir. Car je crois qu’il faut faire la part des choses.
Qu’on veuille dédramatiser l’insécurité chronique du pays est tout à fait normal. Il semble en effet paradoxal de vouloir développer le tourisme tandis que l’insécurité est décriée partout comme endémique. Mais malgré tous les chiffres qu’on nous avance dans l'article, la situation au pays reste, hélas, catastrophique. Je vous en donne un triste exemple, survenu le 25 décembre ici aux Cayes.
En ce jour de paix et d’amour universel, des bandits ont kidnappé un enfant de 8 ans, ont rançonné les parents pour $150,000 US et voyant que ceux-ci ne pouvaient offrir plus de $25,000, ont torturé l’enfant (bras cassés, langue coupée, yeux crevés) avant de le tuer. Je vous dis ça comme ça, rapide parce que c’est tellement horrible que je veux que vous passiez vite. Mais c’est réellement arrivé. Un enfant de 8 ans. Torturé et mis à mort cruellement. Le jour de Noël. Alors je ne sais pas si ces choses arrivent aussi en Jamaïque ou à Trinidad, mais ici, elles sont assez fréquentes, en fait, de plus en plus fréquentes, notamment en ce qui a trait au kidnapping des jeunes enfants.
Récemment (le 28 décembre dernier), le département d'État américain s’adressait ainsi à ses ressortissants:
"U.S. citizens have been victims of violent crime, including murder and kidnapping, predominantly in the Port-au-Prince area. No one is safe from kidnapping, regardless of occupation, nationality, race, gender, or age. In recent months, travelers arriving in Port-au- Prince on flights from the United States were attacked and robbed shortly after departing the airport. At least two U.S. citizens were shot and killed in robbery and kidnapping incidents in 2012."Tout cela ne signifie rien de bon, vous l’avez compris. Mais c’est la triste réalité, hélas! Alors qu’on s’efforce de redorer le blason haïtien et de minimiser l’impact de cette réelle insécurité en comparant Haïti aux autres pays antillais, je veux bien, mais ne me dites surtout pas que le phénomène n’est pas préoccupant : il l’est. Car comme le message du département américain le dit : personne n’est à l’abri du kidnapping, ni les étrangers que nous sommes (ce qui était pourtant le cas auparavant), ni même les jeunes enfants.
Si bien que je ne peux en tout état de cause, souscrire à l’opinion de l’article d’Haiti Libre, même si j’en comprends la raison d’être. Mais comme je l’ai déjà dit, il y a malheureusement loin de la coupe aux lèvres et malgré le désir de promouvoir le tourisme, il faudra certainement que l’on puisse contenir, voire réduire cette insécurité chronique avant que les touristes s’y frottent car l’effet en serait désastreux.
Je conclus en vous disant ce que je vous ai toujours dit : Haïti n’est pas un pays facile et les défis sont de taille pour que les gens accèdent à ce que l’on considère une qualité de vie acceptable. Et malgré la meilleure volonté du monde, ce n’est pas demain la veille que cela se fera. Mais chaque petit pas vers l’avant reste tout de même un pas dans la bonne direction et je pense qu’il faut s’encourager.
Mais en restant très prudent, tout de même…
mercredi 13 juillet 2011
Qu'est-ce qui est juste?
Vous allez me dire que cette sordide histoire ne me regarde pas vraiment, moi qui suis si éloigné de la vie du Québec. Vous aurez tort. Vous savez ce qu’en dit Hemingway, que je vous ai cité jadis : le glas sonne pour tout le monde, pour tous ceux qui restent. Quand il est question de mort, on ne peut pas dire : «Pas dans ma cour». Que ce soit deux enfants en bas âge est certainement plus émouvant, mais ne change rien à l’enjeu global : un être humain s’est arrogé le droit d’en faire mourir d’autres. Or, s’il est un commandement moral suprême — on le dit issu de Dieu lui-même —, c’est bien : «Tu ne tueras point.» On n’a jamais le droit de tuer, point, à la ligne. Et ne me sortez pas d'exceptions stupides comme la guerre... On ne devrait même pas avoir le droit de faire la guerre, tiens. Mais je ne veux pas commencer là-dessus...
La mort, dans ce pays qu'est Haïti, est un phénomène courant, quasi-journalier. Et elle n’est pas toujours «naturelle» — je mets le mot entre guillemets car j’ai quelque peine à imaginer ce que serait une mort artificielle… La mort, c’est le terme d’une vie et rien ne me paraît plus naturel que ça; l’agent létal, par contre, varie énormément. Et c’est ce que je veux dire quand je dis que la mort en ce pays n’est pas toujours naturelle : l’agent n’en est pas toujours la maladie incurable ou l’âge avancé. On meurt ici de blessures non traitées et qui s’infectent bêtement, on meurt noyé parce qu’on ne sait pas nager, on meurt électrocuté par ignorance, on meurt assassiné ou simplement d’une balle perdue. On meurt aussi des suites d’un sort funeste qu’un mauvais plaisant vous a jeté, mais ça, c’est autre chose et je vous en reparlerai un jour. Toujours est-il qu'on meurt beaucoup, dans ce pays, et souvent pour des causes évitables.
Cependant, dans les cas de mort violente, fruit d’un acte délibéré ou d’un simple accident, la personne jugée responsable n’a pas tellement de chances de bénéficier de circonstances atténuantes. Même dans le cas d’un bête accident de la route, le conducteur a intérêt à ne pas trop s’attarder s’il veut survivre à l’ire publique. Le jugement de l’affaire se fait hic et nunc, sans délai ni nuances et la sanction suit immédiatement, de sorte que la personne reconnue coupable peut aisément se faire lyncher sans autre forme de procès. C’est une application assez primitive de la Loi du Talion (une vie pour une vie) et du Code d'Hammourabi (merci Marc!) mais elle a l’avantage d’être simple et d'éviter les récidives(!). Or, quand on voit comment, dans nos sociétés modernes, on peut aisément invoquer l’irresponsabilité pour absoudre quelqu’un de son crime, ça laisse songeur… Un petit futé peut-il déjouer la justice? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, c’est clair que oui! Surtout que, ne l’oublions pas, la représentation de la Justice nous la montre avec un bandeau sur les yeux, pour illustrer son impartialité, dit-on. Mais pour moi, ça veut simplement dire qu’elle est aveugle. Aisément manipulable. On peut lui faire croire ce que l’on veut, à la Justice, en autant qu’on sache comment s’y prendre. On peut aussi l’acheter, en autant qu’on y mette le prix… Bref, la Justice a ses limites…
Si bien que je me demande des fois si un retour à la Loi du Talion ne serait pas plus efficace… L’homme qui tue ses enfants est tué à son tour, sans plus de chichis. On oublie les circonstances, ou plutôt, on les écoute avec sympathie mais sans qu’elles altèrent la sanction. Peut-être qu’on sacrifierait sur l’autel de la Justice quelques bonnes personnes qui ont connu un égarement passager mais néanmoins impardonnable. Mais on empêcherait définitivement les manipulateurs et les riches de s’en tirer les doigts dans le nez…
mardi 19 avril 2011
Mourir pour rien
On dit souvent des accidents qu'ils sont «bêtes et méchants». C'est une façon courante de souligner notre impuissance et notre incompréhension face à des drames qui n'avaient aucune raison d'être. Eh bien hier, nous avons eu droit à un accident «bête et méchant». Qui a coûté la vie à une personne. C'aurait pu être deux.
L'accident est toujours, par définition, ce qui n'est pas prévu au programme. On roule sur une autoroute quasi-déserte et tout à coup, surgi de nulle part, un cerf se dresse en plein milieu de la route. Surprise et manœuvres d'évitement. Si ça marche, on s'en tire avec une belle frousse, sinon, c'est l'impact, la mort de la pauvre bête et les dommages à la voiture et possiblement à ses occupants. Ça, c'est un accident. L'accident n'est pas l'occurrence possible ou potentielle qu'on évite, parfois de justesse; l'accident, c'est le fait accompli. C'est la rencontre d'occurrences qui n'étaient pas supposées se rencontrer. C'est un jeune homme, une perche métallique et un fil haute tension : les trois éléments n'ont rien de problématique en soi, mais leur combinaison est fatale, comme le pauvre jeune homme l'a appris--trop tard, bien entendu. Foudroyé, le gars. On l'a transporté à l'hôpital que pour y constater son décès. Vous dire que ç'a causé un émoi local serait peu dire : tout le monde était atterré, tout le monde était pris de saisissement, comme on dit ici. C'est que le jeune homme ne souffrait d'aucune maladie, ni d'aucune faiblesse apparentes; il était en bonne santé, en très bonne forme. Comment dès lors peut-il mourir d'un simple choc électrique, c'est la question que plusieurs se posaient et qui, pour plusieurs, restait sans réponse. D'autres y donnaient des réponses fantaisistes comme le choc lui a fait bouillir le sang ou lui a éclaté le cœur ou a retiré toute l'eau qu'il avait dans le corps. Tout ça pourquoi? Pour cueillir le fruit de l'arbre à pain, (ci-dessus) que tout le monde adore.
Reste qu'il est dur pour ces gens ordinaires de comprendre comment cette énergie qu'on ne voit pas et qui ne sert, en résumé, qu'à allumer les lumières peut terrasser. Tuer aussi efficacement qu'un pistolet et pourtant, sans effusion de sang. Sans blessure apparente, en fait. Une personne âgée, malade du cœur ou prise d'un cancer, passe encore; mais un jeune homme dans la force de l'âge, bien sur ses deux pieds? Disons que c'est dur à admettre et pourtant, il faut bien se rendre à l'évidence. D'où le saisissement : on est tellement surpris et on se sent tellement démuni qu'on ne sait plus à quel saint se vouer... D'où la discussion en fin de journée avec ce groupe d'habitués de notre institution et qui étaient là à se demander ce qui avait bien pu provoquer un tel drame. Et chercher s'il n'y avait pas, quelque part, un coupable qui méritait de payer pour son crime. J'ai fait de mon mieux pour expliquer ce qui s'était passé en mentionnant les propriétés du courant. Que ce n'est pas parce qu'on ne le voit pas qu'il est inoffensif; que ce n'est pas parce qu'il passe par un fil horizontal qu'il ne cherche pas à descendre à la terre par n'importe quel chemin, incluant l'humain; que le courant, lorsque le voltage est élevé, peut tuer n'importe qui. Bref, j'ai tenté, tant bien que mal, de démystifier cette énergie mal connue. «Bel pawol» a dit une dame à sa voisine; «Li pale byen». Merci bien madame. Je fais ce que je peux. Et c'est pas beaucoup, bien malheureusement.
La mort n'est pas une nouveauté. Surtout pas dans ce pays, surtout pas depuis le tremblement de terre... 300,000 morts environ, c'est quand même pas rien. Imaginez par exemple, gens du Québec, une ville comme Gatineau où, tout à coup, il ne reste plus personne... Plus rien que des rues désertes. Que des cadavres! Dur à imaginer, n'est-ce pas? Mais c'est pourtant ce qui s'est passé par ici. En pire, bien entendu... Pourtant, on finit par tourner la page et la vie continue. Mais la mort de ce jeune homme, si inutile, si gratuite, vient nous rappeler toute l'impuissance qui entoure la fin d'une vie. Le vide. L'absurde. Et franchement, ça fait mal. Hier, quand je parlais avec ces gens, je sentais que nous étions tous unis par cette tristesse nécessaire face aux imparables coups du sort. Qu'y faire, sinon se morfondre en chœur?
En tout cas, je puis vous le dire : hier, pas besoin de demander pour qui sonnait le glas.
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