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jeudi 6 décembre 2012

Corruption, dites-vous?


Ce qui suit est presque un complément de programme à mon texte précédent. En effet, on parle beaucoup de corruption, ces temps-ci, et qui dit corruption dit argent, n’est-ce pas? Car autrement, on corrompt avec quoi? Des faveurs sexuelles? Peut-être dans certains cas, mais pas majoritairement; et d’ailleurs, ces faveurs ne sont-elles pas monnayables en bout de ligne? L’argent donc, est source de corruption. L’argent et les faveurs qui vont avec. Sexuelles si vous y tenez, mais il y en a d’autres, bien entendu… Quoi qu’il en soit, vous comprenez ce que je veux dire et c’est ça qui compte.

Or, la corruption (et ici, je vous invite à consulter l'article assez intéressant de Wikipédia sur le sujet), quelle que soit la forme qu’elle emploie, agace, choque, irrite, bref déplaît souverainement probablement parce qu’à sa base, se trouve l’injustice et l’iniquité. Ainsi, l’une des formes de corruption les plus répandues, c’est le copinage — Cronyism en anglais (avec beaucoup plus de détails) — où l’on favorise des amis sans égard à leur mérite. En fait, cette pratique s’oppose à la méritocratie, laquelle dit bien ce que son nom implique. Notez que le copinage se distingue du népotisme qui favorise les liens familiaux plutôt que les copains, mais l’effet reste le même, alors inutile de chipoter. Plus grave est la kleptocratie (kleptocraty en anglais), autrement dit un gouvernement de voleurs, lequel représente une forme de corruption à grande échelle mais dont tellement de gens profitent qu’elle s’en solidifie et devient souvent indécrottable. Et finalement, la plus courante, celle à laquelle on pense quand on entend parler de corruption : les fameux pots-de vin (bribery) qui ramassent tout ce que vous voulez sauf du vin…

Tout ça pour vous dire que ces diverses formes de corruption ne passent pas inaperçues. Mais comme elles sont la plupart du temps le fait des dirigeants ou en tout cas, de personnes en situation de pouvoir, elles restent souvent impunies et leur existence même ne s’en trouve aucunement menacée. Jusqu'à ce que le chat sorte du sac, comme c'est arrivé au Québec au cours des derniers mois.

Or, hier, au hasard de mes lectures, voilà que je tombe sur l’article de Haiti Press Network qui souligne la piètre performance d’Haïti d’après l’évaluation annuelle de Transparency International. Cependant, dit l’auteur, il faut se consoler car la performance d’Haïti est supérieure à celle de l’an dernier… Rien là pour surprendre. Haïti est corrompue, c’est un fait notoire et connu de tout le monde. Mais l’est-elle autant que ce vil Québec, toujours enclavé dans ce non moins vil Canada? Curieux, j’ai vérifié. Et devinez quoi : le Canada se classe 9e sur 175, ce qui est quand même respectable, vous ne trouvez pas? Qui plus est, au cours des dix dernières années, ce score est resté à peu près le même — tout comme celui d’Haïti d’ailleurs, ce qui me fait croire que le statut du pays ne change pas tant que cela. Donc, Haïti est 165e, à 5 positions de la queue (à cause des pays qui arrivent ex-æquo) et le Canada, 9e, devant la plupart des pays européens, devant les États-Unis (19e), en fait, à cinq positions de la tête seulement, quand même...

Alors quoi qu'on en dise et quoi qu'on en pense, le Canada, et par extension le Québec, n'est pas si corrompu que les médias ont bien voulu le laisser entendre. Certes, il y a eu des irrégularités scandaleuses (d'où les scandales provoqués, incidemment), mais globalement, je pense qu'il faut savoir faire la part des choses. Et si vous avez encore des doutes, venez vivre ici en Haïti, venez parler avec ses gens, venez voir ce qui se passe et vous saurez... Vous saurez à quoi un cancer ressemble...

mardi 4 décembre 2012

Bien mal acquis...


J’ai déjà parlé d’argent en ces lieux d’écriture qui me sont chers. Plus d’une fois, et pour cause : le sujet reste toujours d’actualité. Mais aujourd’hui, ce que je viens de lire me fait sourire et me choque à la fois. Lisez ça sans rire : «Lorsque les policiers de l'escouade Marteau se sont présentés chemin des Cageux à Laval pour une perquisition dans le luxueux condo occupé par Gilles Vaillancourt, sa cousine, propriétaire officielle des lieux et aussi sa voisine, a jeté dans les toilettes une liasse de billets de banque.» Comme si c’était de la cocaïne ou de l’héroïne ou quoi encore… Mais le plus drôle est dans la phrase suivante : «Comme il s'agissait notamment de nouveaux billets fabriqués en polymère, ceux-ci ne se sont pas désagrégés. Ils ont plutôt flotté, bloquant aussi la cuvette des toilettes.» Ne me dites pas que vous ne trouvez pas la chose cocasse! J’ajoute par ailleurs que, si la quantité de billets était suffisante — et je pense que l’on peut assumer qu’elle l’était, sinon pourquoi la panique —, même si les billets avaient été en papier, leur simple masse aurait tout de même bouché la toilette, tout autant que n’importe quelle masse de papier mouillé. Mais le point n’est pas là : la dame a tenté de se débarrasser de cet argent en le détruisant et ça les amis, c’est tout de même significatif! Car je ne sais pas pour vous, mais pour nous, c’est clair qu’on n’a pas les moyens de jeter l’argent par les fenêtres! Et même, par les fenêtres, c’est un moindre mal car il s’en trouvera sûrement pour profiter de cette manne inespérée… Mais dans les toilettes? Excusez-moi, mais ça fait chier!

Je sais, je sais, vous allez me dire ce que je vous ai déjà dit, à savoir que l’argent n’a pas d’odeur et que le fait qu’il soit passé par une toilette, fût-elle pleine de ce que vous imaginez, ne lui enlève en rien sa valeur; je ne concède pas le point. Mais tout de même, quand on en est rendu à jeter l’argent, il y a quelque chose qui cloche, vous ne pensez pas? Surtout que, puisque les billets sont en polymère, on peut raisonnablement assumer qu’il s’agit ici de billets de 100 $, ce qui n’est rien pour améliorer la situation!

L’argent ne fait pas le bonheur; tout le monde connaît le proverbe. On pourrait en conclure qu’il est dès lors parfaitement vain d’en poursuivre le cumul, mais en vérité, l’argent se fiche éperdument du bonheur. Tout le monde connaît ce que j’appellerai le syndrome Séraphin, où l’argent (l’or dans son cas) ne sert plus de monnaie d’échange, mais devient bel et bien l’objet d’une vénération, voire d’une adoration malsaine et maladive. Ces gens de pouvoir qu’on connaît maintenant comme des corrompus avaient-ils vraiment besoin d’accepter tout cet argent qu’ils savaient sale et qu’ils éprouvent maintenant le besoin de laver dans leur toilette? Pouvaient-ils simplement dire non merci? Pouvaient-ils ne pas succomber à l’appât du gain facile? Franchement, je ne sais pas. N’étant pas moi-même un parangon de vertu, je me sens mal placé pour juger celui ou celle qui accepte un alléchant pot-de-vin en échange d’un petit passe-droit. Moralement, ce n’est pas correct, nous sommes d’accord. Mais humainement, car c’est là le fond de l’affaire, humainement, pouvons-nous décemment lancer la première pierre à tous ces corrompus du pouvoir? Pouvons-nous affirmer sans l’ombre d’un doute que, mis dans une situation similaire, notre vertu s’élèverait haut et fort et prendrait le pas sur toute tentative de fermer les yeux sur une situation croche? Pas sûr, pas sûr… En tout cas, je ne veux pas juger, mais si vous touchez de l’argent, mérité ou non, il me semble que c’est sûrement pour faire mieux que de le jeter aux ordures, car ça, c’est une gifle cinglante au visage de tous ceux, toutes celles qui travaillent dur pour en obtenir. Il y a tout de même des limites… Et même si l’on me dit que la «cousine» n’est pas en cause, qu’elle n’est pas impliquée dans ces affaires louches, le seul fait qu’elle ait agi de la sorte la rend, à mes yeux, indubitablement coupable. À moins que ce soit une autre illustration du proverbe qui dit que «Bien mal acquis ne profite jamais».

Mais de grâce, si vous avez de l'argent en trop, plutôt que de le "flusher", comme on dit, vous pourriez peut-être vous arranger pour nous envoyer un petit chèque? Je vous garantis qu'ici, il serait utilisé à bon escient...

mercredi 28 novembre 2012

Ti-commerce


Quand je vous dis que rien n’est facile en ce pays…

Je prends aujourd’hui l’exemple des marchandes qu’on tente, sans grand succès, d’expulser des rues et des (rares) trottoirs qu’elles occupent — qu’elles squattent, pourrait-on dire — avec un entêtement féroce. La scène dont on parle ici se déroule à Pétion-ville, le quartier huppé — enfin, relativement — de la capitale. Mais en fait, le problème est majeur dans toutes les villes du pays : les étals des marchandes tapissent les rues et rendent la circulation automobile difficile, pour ne pas dire carrément dangereuse. Le mot d’ordre de la mairesse de Pétion-ville est pourtant non équivoque : «La chaussée aux véhicules, les trottoirs aux piétons et les marchés aux marchandes et marchands.»  Mais comme toujours, il y a loin de la coupe aux lèvres, dans ce pays où l’individualité est défendue farouchement et où personne n’hésite à monter aux barricades si on les pousse un peu trop… Or, l'éviction des marchandes ne se fait pas sans heurts. Ainsi, au début du mois, une marchande de Pétion-ville a été tuée par des agents de la mairie, ce qui a entraîné quelques échauffourées que vous n’auriez pas aimées. Ni nous non plus d’ailleurs. Si bien que malgré une volonté administrative qu’on sent ferme, le problème persiste toujours et même, s’envenime.

Il faut bien avouer que les trottoirs ou le bord de la chaussée ne sont pas des endroits idéals pour monter un étalage des produits qu’on veut vendre. L’espace y est des plus réduits, le contrôle des produits est difficile, les conditions physiques sont contraignantes (vous allez où quand l’envie de pipi vous prend?) et la présence des voitures et camions rendent l’entreprise hardie, voire hautement risquée. Et pourtant, c’est là que ces dames (en majorité) veulent faire leur «ti-commerce», comme on dit en créole (ti kòmes). Car c’est là qu’elles sont habituées de le faire et c’est là qu’elles croient, à tort ou à raison, qu’elles ont le plus de chance de rapporter un peu d’argent à la maison, en fin de journée. Et les marchés publics dans tout ça? Ben les marchés, pour moi, c’est tintin, ne serait-ce que pour les conditions d’insalubrité mentionnées ici. «Viandes couvertes de mouches, produits étalés à même le sol près de tas d’immondices, les marchés de la région métropolitaine poussent un peu partout et dans les pires conditions hygiéniques notamment à Pétion-ville», affirme Haïti Press Network. Pas tellement invitant, n’est-ce pas… Plus loin, on ajoute : «Les conditions d'hygiène sont totalement inexistantes. Il n'est pas étonnant de tomber sur des vendeurs qui font leurs besoins physiologiques dans des marmites et des objets en plastique et les jettent dans l’enceinte du marché malgré parfois que certains marchés soient dotés de toilettes.» Alors ça y est? Vous voyez le tableau? Ça vous dit d’acheter vos pommes de terre ou vos tomates dans ces conditions? Moi pas tellement…

Et pourtant, pourtant, quel choix ont ces pauvres gens? Faut bien vivre, n’est-ce pas? Dans un pays où le chômage atteint des sommets inégalés, faut bien que les gens trouvent une façon quelconque de joindre un peu d’argent… C'est ainsi que certains kidnappent ou pillent, alors que d’autres installent courageusement leur petit étal de mangues ou de produits cosmétiques, c’est selon. Mais d’une façon ou d’une autre, ce n’est pas facile. Et croyez bien que je suis un peu gêné de taper sans cesse sur le même clou, mais il faut bien dire la vérité, même si elle n’a rien ici de séduisant. Comme le disait récemment le maire de Québec, M. Labeaume, présentement en visite en Haïti : « Le problème d'Haïti est que leur misère n'est plus à la mode. ».

Je n’aurais pas su mieux dire…

samedi 6 octobre 2012

Le renard et le corbeau


Ceux et celles qui me lisent régulièrement savent le genre de services que nous offrons à la population. Services spécialisés en ophtalmologie et en ORL, services qui pourraient coûter une petite fortune (en fait, nous savons pertinemment que nos frais sont environ dix fois moindres que ceux demandés par les cliniques privées de Port-au-Prince), services souvent simplement introuvables. C'est donc dire que les patients viennent de partout dans le pays pour obtenir ces soins et souvent, n'ont pas les moyens de les payer. Notre politique est d'exonérer les pauvres et les indigents, mais chaque cas doit être analysé (l'affaire de quelques minutes) afin de s'assurer qu'on a bien affaire à un «vrai» pauvre car plusieurs cherchent à nous fourvoyer...

Hier, je reçois un appel d'une dame, une Américaine sans doute, qui se trouve dans une autre ville et se dit désireuse de payer pour l'un de nos patients qu'elle a pris sous sa charge. Elle me dit qu'elle a déjà envoyé de l'argent au jeune homme en question, mais que, à ce qu'il paraît, cela ne suffit pas et elle insiste pour en transférer davantage via les systèmes de transferts habituels. Comme je n'ai pas le dossier du patient sous les yeux, je ne peux ni confirmer ni infirmer ses dires et j'accepte donc qu'elle me fasse parvenir une somme capable de couvrir les frais éventuels de son protégé. On se quitte là-dessus et je me fais apporter le dossier du patient. L'ensemble de ses frais se monte à $20. Or, le jeune homme a déjà reçu $200 et la dame m'a avoué qu'elle me faisait parvenir $100 supplémentaires pour couvrir les autres frais! Je vérifie, trois fois plutôt qu'une : il n'y a pas d'erreur, le monsieur n'a pas subi d'opération et son traitement n'a pas nécessité de médicaments coûteux, si bien que la facture totale est juste. Où est passé le reste de l'argent? Bondye konnen, comme on dit... Mais avouons que ça sent l'arnaque à plein nez...

Ayant à nouveau la dame au bout du fil, je lui explique la chose, à savoir que le transfert qu'elle assumait nécessaire ne l'est pas du tout et qu'elle peut garder son argent. Je croyais qu'elle serait heureuse de ce dénouement, mais la voilà qui insiste : «Mon protégé m'a dit qu'il avait subi une opération qui avait coûté $200», clame-t-elle. Ce à quoi je lui réponds, bien poliment mais non sans un brin de malice, qu'elle s'est fait avoir, tout simplement, ce qui n'a rien de surprenant dans cette joute entre l'ingéniosité haïtienne et l'innocence blanche. La voilà offusquée maintenant, et je sens bien qu'elle ne me croit pas, mais alors pas du tout. Comment son protégé, à qui elle distribue l'argent comme des cartes à jouer, pourrait-il la tromper? Impossible! Donc, c'est moi qui lui mens, c'est évident. Or, elle a déjà fait le transfert et il lui faudra maintenant l'annuler pour récupérer son argent, ce qui semble l'agacer au plus haut point. Et c'est alors qu'elle me demande, le plus sérieusement du monde, de donner $100 au monsieur et que je me rembourse à même la somme qu'elle vient tout juste de transférer à mon intention! Entêtée, dites-vous? Nous sommes d'accord. Vous devinez ma réponse : la chose est tout à fait hors de question! Son protégé étant impliqué dans une entreprise visant à plumer la dame de quelques centaines de dollars, je ne m'en ferai certainement pas le complice, même avec la bénédiction de la dame...!

Il n'empêche que cette naïveté n'est pas rare. Les Blancs viennent en Haïti avec l'idée d'aider le peuple et quoi de plus simple et de plus direct que de mettre la main dans sa poche pour ce faire? Quelques dollars éparpillés ici et là donnent bonne conscience au Blanc bien nanti et lui donnent l'occasion de pouvoir dire à ses proches, lorsqu'il rentre chez lui, qu'il «aide» les Haïtiens. Cela est bien illusoire. Et souvent contre-productif. Pour nous qui avons depuis de nombreuses années perdu cette naïveté, aider est une tâche complexe qui n'a rien à voir avec le porte-monnaie et ce qu'il contient. Car il faut d'abord comprendre et ça, les amis, ce n'est pas toujours évident. Mais entre nous, nous savons que ce que nous faisons est correct; nous savons qu'il faut s'élever contre la fabulation et la corruption; nous savons que les pauvres, les vrais, restent dignes malgré leur pauvreté parfois atroce et nous savons que les aider, c'est d'abord les respecter. L'argent achète bien des choses, mais jamais le cœur des gens.

Ni la bêtise humaine, malheureusement... Et le renard le signale fort judicieusement au corbeau lorsqu'il lui dit que «Tout flatteur vit au dépens de celui qui l'écoute; cette leçon vaut bien un fromage sans doute.» Minimum, cher renard, minimum...

samedi 19 mai 2012

L'opulence extrême


C’est samedi, l’école est finie, le patron est parti, vive les vacances! Oui bon, je sais, vous allez me dire qu’une courte fin de semaine n’est pas vraiment ce qu'on peut appeler des vacances ni, donc, matière à célébration, mais ce que vous ne savez pas, c’est que nous prenons effectivement quelques jours de cette période faste qu’on appelle les vacances, et ce, très bientôt. Donc la célébration, pour nous, a toute sa raison d’être. Et pour célébrer quoi de mieux qu’un délicieux petit cidre tout droit sorti de son bercail d’origine : les Îles de la Madeleine? Vous vous demandez comment la chose peut être possible? C’est tout simplement que, gourmands mais pas gloutons, nous avons eu la sagesse de conserver un échantillon de ce que notre belle visite de janvier nous a si gentiment apporté en guise de cadeau. Comme si leur visite n'en était pas un!...Alors... à la bonne vôtre!

Rien de bien grave aujourd’hui, donc, rien pour surchauffer la matière grise, rien pour mettre le feu aux poudres; que de la légèreté, laquelle, n’en déplaise à Kundera, n’a vraiment rien d’insoutenable, au contraire!  En d'autres termes, je ne parlerai ni de politique, québécoise ou haïtienne, ni d’économie, ni de problèmes sociaux ou médicaux : juste une petite pirouette dans la prairie printanière et dans ce qu’il est convenu d’appeler «l’insolite».

Car voici la maison de Céline Dion à Laval. Qui est à vendre, au cas où vous ne le sauriez pas, et rien qu’à voir les photos, on comprend pourquoi : qui pourrait vivre dans pareille lourdeur? J’ai visité jadis le château Neuschwanstein (photo) qu’a habité le roi Ludwig II de Bavière et franchement, c’est presque plus modeste. Chez Céline, on est carrément dans l’étalage excessif de la richesse excessive. Ici, tout est excessif et le bon goût en est forcément discutable. Mais il ne s’agit pas de goût, n’est-ce pas? Il s’agit d’argent, purement et simplement. Car dites-moi : à quoi sert l’argent si on ne l’étale pas bien épais, à la vue et au nez de tous et de toutes? Or notre chère Céline nationale croule sous les sous, tout le monde le sait, alors il faut quand même qu’on en voit quelques illustrations, n’est-ce pas? N’empêche que je me pose la question : Céline a-t-elle jamais été heureuse dans cette maison?

Certes, vous me direz que les gens riches — odieusement riches, entendons-nous bien, ou "filthy rich" comme ils disent en anglais — n’ont pas besoin d’être heureux, puisqu’ils sont riches. Qu’a-t-on besoin d’autre? Le proverbe aura beau prétendre le contraire, l’argent c’est le bonheur, c’est l’absence de soucis ou de frustrations associés à son absence ou, à tout le moins, son insuffisance. Certes, sa présence peut engendrer d’autres soucis, mais bon, ce sont des soucis de riches, autrement dit, pas de vrais soucis. Pourtant, dans la fable de La Fontaine, c’est le savetier qui siffle : pas le financier…

Tout ça pour vous dire que, voyant les images des pièces de la maison de Céline, je me suis dit que l’opulence des uns ne faisait pas de mal aux autres, puisqu’elle ne suffisait même pas à susciter l’envie. Certes, l’argent est nécessaire; c’est le fondement même de notre monde moderne, n’en déplaise aux idéalistes qui croient encore en l’équité sociale. Mais trop, c’est comme pas assez — en fait, je pense que c’est pire que pas assez, car trop tue le désir, tue le rêve, tue la magie. Au moins, les pauvres peuvent aspirer à devenir riches, mais les riches, eux, aspirent à quoi?

En tout cas, je ne sais pas qui achètera la maison de Céline, mais je puis vous garantir que ce ne sera pas moi, même si j’avais tout à coup les millions nécessaires pour le faire. Et je vous dis ça sans rire…

mardi 28 février 2012

L'argent et le bonheur


Ce qui suit n’est pas un sujet léger. Mais il est universel, alors je vous en parle. C’est que, comme c’est un peu la tradition à chaque début d’année, nous venons d’octroyer les augmentations de salaire aux employés de notre petit hôpital. Or, cette année, en raison de contraintes extérieures, elles sont modestes. Insuffisantes, en fait. Et surtout, incomprises.

Comme vous le savez maintenant, ma position administrative me place directement entre les patrons et les employés, ce qui ressemble fort à «entre l’arbre et l’écorce» ou, comme les Américains disent "between a rock and a hard place", autrement dit un endroit pas tellement confortable... D’un côté, les employés veulent la lune, de l’autre les patrons veulent bien sacrifier quelques miettes; allez donc contenter tout le monde! Vous me direz que ce n’est pas si différent dans notre grand pays nordique et vous aurez raison. Chez nous, les négociations donnent souvent lieu à de véritables bras de fer où des plumes volent au vent, mais l’on finit toujours par s’entendre. Ici, ce n’est pas la même chose. Nos employés n’étant représentés par aucune entité administrative, c’est un chapeau qui me revient de fait, sinon de droit. Un rôle que les patrons n’apprécient guère et qui laissent les employés sceptiques quant à la qualité de ma représentation, en d’autres termes, je suis perdant sur toute la ligne!

C’est un peu ce qui s’est produit avec les dernières augmentations approuvées par les patrons. L’exercice visait à ne pas dépasser 5% total. Vous allez me dire que ce n’est quand même pas si mal, 5%, et qu’on aurait tort de s’en plaindre. Sauf que ce pourcentage est trompeur car il s’appuie sur un montant réel qui, s’il est trop petit, ne fera pas le poids. Ainsi, pour tous nos employés qui sont au salaire minimum ($150 US par mois), 5% ne font que $7.50 par mois et avouez que ce n’est pas avec ça que vous allez vous envoyer en l’air et faire bombance! Dès lors, comprendre que les employés sont frustrés non pas à cause du pourcentage alloué, mais bien à cause de ce que ce pourcentage signifie en termes d’argent sonnant devient plus facile, voire évident. Eh bien c’est ce qui se passe. Nombreux sont les mécontents et peu importe la façon dont j’arrive à expliquer la chose, le montant de l’augmentation ne grossit pas…

Est-ce à dire qu’il faudrait donner aux employés les salaires qu’ils et elles réclament? Ce serait non seulement difficile financièrement, mais également risqué. Car même en doublant les salaires, tout le monde s’attendrait à une réédition du geste l’année suivante! C’est que les salaires en Haïti sont bas, bien bas, bien trop bas pour un pays où l’on doit payer pour tout et où tout est cher. Croyez-le ou non, gens du nord, le coût de la vie ici est aussi élevé qu’au Canada sinon plus. Alors dites-moi : vous feriez comment, vous, pour joindre les deux bouts avec une famille de quatre enfants d’âge scolaire (l’école n’est pas gratuite) et un salaire de $150 par mois? Moi, je vous le dis en termes simples : c’est impossible. Et pourtant, à force d’imagination, ils y arrivent…

Les augmentations représentent l’espoir. Espoir d’une vie meilleure où la lutte est moins farouche; où l’on peut s’asseoir et reprendre son souffle; où l’on peut voir une petite lueur dans la grande noirceur de ce tunnel qui n’en finit pas. Or, lorsqu’elles sont chiches, l’espoir s’étiole et le coup est dur. Et c’est précisément ce qui s’est passé cette année. Tout le monde a reçu son augmentation, mais paradoxalement tout le monde est dépité, car l’espoir s’est évanoui et il ne reste que la dure réalité d’avoir à composer avec un salaire qui reste toujours, en dépit de quelques dollars de plus, insuffisant.

J’essaie tant bien que mal d’expliquer, de faire valoir qu’une augmentation, si minime soit-elle, vaut mieux que rien du tout, mais on me regarde avec scepticisme et parfois, avec cette tristesse qui me dit, mieux que n’importe quel mot, que je ne comprends rien, moi le nanti.

C’est triste, hein?


dimanche 18 décembre 2011

À l'approche de Noël


Noël s'en vient, je ne vous apprends rien, sauf qu'ici, il faut se le garder à la mémoire car les indicateurs de l'approche de l'événement ne sont pas nombreux : pas de musique de Noël dans les rues ou les commerces, pas de décorations – ou si peu – pas de Père Noël et pas de cette orgie de lumières qui rendent le décor si féerique dans nos pays nordiques. La vie ici est normale ou à peu près et tout le monde vaque à ses occupations comme d'habitude. Or, voilà qu'on m'apprend, avant-hier, que le gouvernement a débloqué la jolie somme de 400 millions de gourdes pour les Fêtes. Et 400 millions de gourdes, c'est environ $10,000,000 US, ce qui est tout de même une somme appréciable, nous serons d'accord là-dessus. Considérant la précarité des finances du pays, on peut se demander si la dépense est justifiée. En tout cas, les commentaires de mes camarades haïtiens étaient bien clairs sur la question : une aberration; une absurdité; un scandale même. Bref, on ne comprend pas.

Mais en lisant les détails de l'annonce dans cet article du Nouvelliste, on comprend mieux la raison de l'importance de la somme : il s'agit en effet de créer de l'emploi ponctuel, ponctuel certes, mais tout de même rémunéré, avec l'idée de donner aux gens une chance d'avoir un peu d'argent pour passer les Fêtes, diminuant d'autant le stress de n'en pas avoir. Je trouve pour ma part que l'idée se défend. Dix millions de dollars américains pour des décorations de Noël font certes beaucoup, mais dix millions pour créer de l'emploi immédiat, même temporaire, c'est peu, comme quoi tout est relatif. Bien sûr, il s'agit d'abord et avant tout d'un coup politique qui vise à acheter la paix. Et pourquoi pas? Je vous rappelle encore que le mois de décembre 2010 n'a pas été de tout repos et nous a maintenus dans une ambiance assez loin des réjouissances qui accompagnent habituellement Noël et la fin de l'année en cours. Personne ne savait comment 2010 allait finir ni comment 2011 allait démarrer. Or, bien que la popularité du président Martelly ne se démente pas encore, les problèmes restent toujours là et la frustration populaire monte. Une mesure pour faire baisser cette tension m'apparaît dès lors aisément justifiée dans le présent contexte, même si elle en coûte. Car je vous le dis les amis : Noël, c'est pour tout le monde, et bien qu'on veuille que ce soit d'abord une fête chrétienne, ce n'en est pas moins par définition une FÊTE et une majeure, une universelle, même pour les non-chrétiens; et comme toutes les fêtes, il faut la marquer d'une manière spéciale et – ça va de soi – festive. Et ça, ça veut dire dépenser un peu plus que d'habitude, tant pour les diverses administrations publiques que pour les particuliers. Pour nous, à titre d'exemple, c'est une bouteille de champagne – oh! Pas besoin de Dom Pérignon : juste un champagne, un vrai, pour que l'occasion sonne un peu plus spéciale...

Alors on peut émettre des réserves sur la décision politique de décaisser une telle somme à l'occasion de ces fêtes de fin d'année, c'est vrai, mais vue dans le sens macroéconomique, l'idée n'est pas mauvaise. L'argent ne fait pas le bonheur, nous le savons tous, mais son absence peut contribuer au malheur des gens, malheur exacerbé en périodes de fêtes quand «les autres» dépensent ouvertement. Or, ce malheur devient aisément source de frustration, elle-même source de tension sociale et d'éventuelles manifestations qui peuvent si aisément mal tourner. Je pense que les dirigeants haïtiens connaissent parfaitement cette mécanique et le déblocage de ces fonds vise probablement deux objectifs : accroître un tant soit peu le pouvoir d'achat des gens du peuple d'une part et limiter l'amertume du peuple de ne pouvoir participer aux fêtes comme il se doit. Une pierre, deux coups. Reste que ce n'est, à ce stade-ci, qu'un projet qui devra impérativement se concrétiser sous forme d'argent sonnant si l'on veut avoir une chance, une petite, d'atteindre ces deux objectifs. Et je pense que c'en vaut la peine. Le peuple mérite qu'on fasse des petites choses qui ne sont peut-être pas la solution aux problèmes chroniques, mais qui mettent un baume là où il a sa raison d'être. Parfois, le placebo fait des miracles...

En tout cas, lorsque nous sommes passés en ville hier après-midi, je vous jure que ça vous balayait les rues, messieurs dames, que c'en était beau à voir!...

samedi 29 octobre 2011

Nesly va à l'école


Nesly va à l’école. Le titre fait manuel d’apprentissage à la lecture, vous ne trouvez pas? Ou en anglais, les premiers pas dans cette langue : Nesly goes to school et après, on voit les situations rencontrées et le vocabulaire prévisible qui s’y rattache. Mais rien de tout cela ici. Nesly a simplement décidé, à 27 ans, de retourner sur les bancs d’école et d’y faire un bout de chemin, notamment en complétant d'abord sa 7e année...

Pourquoi cette décision tardive? Je pourrais vous répondre : pourquoi pas? Mais la vérité est plus complexe. C’est qu’en Haïti, à la différence des pays plus développés, l’école est chère et donc, pas toujours accessible faute de moyens financiers adéquats. Si bien que l’on y commence jeune, oui (3 ans est courant), mais le parcours est souvent interrompu à un moment ou à un autre, quelquefois pour une courte période mais parfois aussi pour un bon ti-temps… Mais on n'oublie jamais l’école, vous savez cela, vous qui y êtes allés à satiété, et ici comme ailleurs, l’on y retourne à n’importe quel âge, sans souci de l’homogénéité de la classe. Ici, pas de classes de raccrocheurs, pas de cheminement particulier, juste les bancs d’école ordinaires. Mais personne ne s’étonne ni ne s’amuse de ceux ou celles qui reviennent s’y asseoir, car tout le monde est là pour apprendre. Et l’on apprend. Par cœur. On récite, on répète, on scande, on y met du cœur et la leçon s’exprime, à défaut de s’imprimer dans les connexions synaptiques. En d’autres termes et comme dans toutes les écoles de la planète, les notions abordées ne sont pas toujours utiles ni même intégrables mais elles ont le mérite de faire travailler le cerveau et d’accroître les connaissances. Or, connaître, c’est régner. Ça, c’est moi qui le dis, mais ce n’en est pas moins vrai que si ça venait de Descartes ou de Kierkegaard. Connaître, c’est régner, et le contraire est observable historiquement et quotidiennement : les ignorants se sont toujours fait et se font toujours avoir. Dans le sens dominer, écraser, soumettre, exploiter… je vous laisse choisir. La connaissance, c’est la liberté. L’école n’en est qu’une source parmi tant d’autres, c’est vrai — on peut acquérir des connaissances partout et de maintes façons — mais c’est une source traditionnellement acceptable et universellement acceptée. En tout cas, Nesly s’en trouve fort heureux…

Mais je reviens à la raison de la décision de ce cher homme de retourner sur les bancs d’école : tout simplement, il en a les moyens financiers, maintenant! Il travaille, n’est pas marié, n’a pas d’enfants à entretenir, ne fait pas de dépenses extravagantes, et se trouve logé à très petit prix à même nos ressources immobilières. Bref, malgré son petit salaire, il se tire fort bien d’affaire. Alors quand il est venu m’exposer son désir et me demander ce que j’en pensais, je n’ai pu que trouver l’idée bonne et je l’ai encouragé, tout en ajustant son horaire de travail en conséquence. Hier encore, je lui demande comment ça se passe. Très bien, me dit-il. Un peu rouillé, mais bon, ça se dissipe peu à peu. Et non, il n'est nullement mal à l'aise de se retrouver entouré d'une majorité de plus jeunes que lui dans sa classe ou d'avoir un enseignant plus jeune que lui.

En y pensant bien, pourquoi le serait-il?

jeudi 11 août 2011

L'étau de l'argent




L’argent ne fait pas le bonheur. Tout le monde le dit, donc c’est sûrement vrai. Pourtant, je vous dirai que son absence rend terriblement malheureux. Faut donc nuancer. L’argent, comme objet d’idolâtrie, ne fait évidemment pas le bonheur, ou s’il le fait, il s’agit d’un bonheur assez psychotique, genre Séraphin et son tas d’or; mais l’argent comme monnaie d’échange permettant d’accéder à une pléthore de produits et de services ne rend pas nécessairement malheureux. En revanche et comme je viens de le mentionner, son absence, oui.

Or, ce qui se passe dans le monde économique présentement laisse songeur. Les histoires de plafond de la dette américaine, de renflouage de pays au bord de la faillite (comme l’Italie, d’après ce qu’on en lit) ou des cafouillages de la bourse sont trop complexes pour que je vous les résume ici. Pas parce que vous n’êtes pas assez intelligents pour comprendre, mais parce que je ne suis sans doute pas assez intelligent pour vous l’expliquer. Par ailleurs, si vous êtes, comme moi, un peu dépassés par ces événements (euphémisme), vous n’avez d’ailleurs nullement envie de vous taper l’analyse d’un amateur — un de plus, puisque les analystes financiers foisonnent ces temps-ci… Cependant, la situation est, à mon sens, révélatrice. Certains d’ailleurs ne se gênent pas pour parler d’écroulement du capitalisme, ce système politico-philosophique où l’argent domine. On peut croire l’affirmation fantaisiste, mais qu’en est-il vraiment? Un monde sans argent se conçoit-il? Pas vraiment, hein? Tout, semble-t-il, est relié à l’argent, depuis les grandes orientations politiques jusqu’au petit verre de vin, tout, vous dis-je, est question d’argent. Un monde sans argent devient de ce fait inimaginable car on ne peut simplement pas imaginer comment fonctionnerait sa mécanique. Et pourtant, l’argent n’a pas toujours existé, surtout pas l’argent de papier. Historiquement, l’argent a eu un commencement et dès lors, il n’est peut-être pas si faux de croire qu’il aura une fin. Mais que se passera-t-il alors? Je ne sais pas. La fin du monde, sans doute… En tout cas, la fin du monde économique, car l’argent est l’élément liant de l’économie. En passant, avez-vous remarqué le subtil passage du citoyen au consommateur? Fascinant tout de même. Des gens se sont battus jadis pour acquérir ce droit d’être appelés citoyens; or, de nos jours, le terme est tombé en désuétude, remplacé par cette désignation tout à fait représentative de la réalité moderne : le consommateur. Celui (ou celle) qui consomme. Celui (ou celle) qui contribue à faire en sorte que l’argent roule, change de mains, s’épuise d’un côté pour s’empiler de l’autre. Et vous savez la fin de l’histoire : les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent. Un monde sans argent aplanirait cette différence, rendant les riches pas plus fins que les pauvres et surtout sans plus de pouvoir. Car le pouvoir va à l’argent.

Le plus drôle (drôle ici dans le sens de curieux, car il en est pour qui le sens du mot n’est pas toujours clair), c’est que Karl Marx avait observé le phénomène et s’était élevé contre, notamment dans son ouvrage clé : le Capital. De mémoire, Marx observe que lorsque vous payez pour acheter un bien ou vous procurer un service, vous croyez que c’est vous-même qui achetez ce produit ou ce service. Mais en fait, c’est l’argent qui le fait. L’argent vous déshumanise et vous aliène car il vous rend étranger à votre essence même. Ça, c’est grosso modo, la pensée de Marx dans le Capital. En passant, il y a plein de belles choses dans cet essai, et le plus fort, c’est que le texte date de 1867! Comme quoi, plus ça change, plus c’est pareil!...

En quoi cela nous concerne-t-il? Haïti est pauvre. Alors une dégringolade des marchés boursiers ne peut que se traduire par une hausse de l’inflation et une montée des prix, ce qui veut dire une diminution du pouvoir d’achat en général, dont Haïti en particulier. Et je peux vous garantir qu’il n’en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres, car l’élastique haïtien est déjà étiré à sa limite. En fait et pour parler franchement, je me demande toujours comment les gens ordinaires font pour arriver… Mais j’ai déjà abordé le point alors je passe.

Bref, vous avez compris : ce qui se passe dans l’univers des gens riches et cupides touche tout le monde, même ceux qui ne demandent qu’à pouvoir manger un repas par jour…

jeudi 31 mars 2011

Question d'argent


Vous qui suivez mes élucubrations savez maintenant ce que nous faisons dans ce coin de pays. Connaissez les méandres du travail que nous tentons d'effectuer jour après jour (et qui inclut les doubles poignées de porte). Mais il est un aspect de ce travail que vous ne connaissez pas et dont j'ai envie de vous parler aujourd'hui : les petits prêts aux employés.

Certes, il n'entre pas dans nos attributions administratives de servir d'agent prêteur. Mais la situation du crédit étant ce qu'elle est dans le pays, le peu que l'on peut faire représente une énorme différence. Ainsi et sans vouloir vous assommer avec des chiffres (qui aime les chiffres, je vous le demande?), au cours de l'année financière qui se termine aujourd'hui, nous avons prêté pas moins de $52,000 US à nos employés, remboursé intégralement au cours de cette même année, de sorte que nous pouvons clore l'exercice sans complications inutiles (les comptables parmi vous me comprennent). Il s'agit d'ailleurs de l'une des règles arbitraires que j'utilise : tout prêt consenti doit être remboursé intégralement avant la fin de l'année financière en cours. Une autre règle touche le montant total du prêt : en principe, il ne peut être supérieur à trois mois de salaire. En principe, bien entendu. Car je puis faire quelques exceptions, tant que l'on reste dans le raisonnable. On établit par la suite une modalité de remboursement qui convient à l'employé, lequel remboursement sera déduit du salaire mensuel et le tour est joué. Cette façon de faire fonctionne bien, ne coûte pas un sou à l'organisation et est extrêmement appréciée des employés. Moins des patrons, cependant, qui y voient une inutile complication administrative et un risque financier (léger, mais bon). Mais je leur ai expliqué la valeur de cet avantage social pour les employés et ils ont fini par acquiescer. Pourquoi est-ce si appréciable? Pourquoi les gens ne vont-ils pas tout simplement à la banque, comme tout bon consommateur qui se respecte?

C'est que la situation économique du pays n'est pas du tout la même. En Haïti, obtenir un prêt d'une institution financière n'est pas chose facile. Quand je raconte à mes amis haïtiens comment les choses se passent au Canada et combien il est facile d'y obtenir un prêt important, ils n'en reviennent simplement pas. Prenons le cas de mon neveu et de la maison neuve dont il vient tout juste de terminer la construction, aidé en cela de son père. Même si l'on tient compte des économies que l'auto-construction permet de faire, le coût de la maison et celui du terrain sur lequel elle est sise sont largement hors de portée de la bourse de mon neveu, si économe soit-il (ce dont je doute, entre vous et moi). Mais, comme c'est le cas à peu près pour tout le monde, les institutions financières sont d'accord pour avancer les fonds, en autant que le crédit du client soit acceptable. En plus, avec une maison neuve située de surcroît dans un quartier neuf, en pleine expansion, le prêteur n'a pour ainsi dire aucun risque. Alors il prête de bon gré. Quant au neveu, avec un intérêt qui n'atteint même pas les 4%, il peut effectuer ses paiements mensuels sans trop se serrer la ceinture. Bref, tout le monde est content et la société s'enrichit. Même chose pour un char neuf, soit dit en passant...

Or ici, c'est tout à fait le contraire. Les gens n'ont que des emplois mal rémunérés et tout coûte les yeux de la tête (sauf les mangues qui nous tombent dessus en cette saison). Construire, ne serait-ce qu'une bicoque grande comme votre placard à balais, coûte plusieurs milliers de dollars et les banques ne sont pas chaudes à l'idée d'avancer cet argent, car les garanties sont inexistantes. Alors au mieux, elles accepteront de prêter une petite somme à des taux frisant, voire dépassant les 30%... C'est précisément ce qui rend la formule des petits prêts aux employés si attrayante : l'absence d'intérêts. En général, les prêts servent à payer les frais scolaires des enfants, les réparations majeures de la maison (cf photo ci-dessus), le coût de la location annuelle du logis (payable en entier à la location) et les imprévus, genre maladie soudaine ou mortalité -- les funérailles sont toujours extrêmement coûteuses. Donc les petits prêts sont un soulagement rapide à une douleur lancinante et pénible (un peu semblable à celle qui me scie la jambe depuis plus d'un mois, tiens) et permettent à ceux qui en bénéficient de hausser un tant soit peu leur qualité de vie. S'ils en sont reconnaissants? You bet, comme disent les réfugiés pakistanais en territoire américain.

Certes, je le redis, ce n'est pas grand-chose. Mais c'est un petit quelque chose quand même qui aide à faire une petite différence. Alors avis à mes détracteurs : c'est déjà ça, non?