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lundi 12 avril 2010
Se fueron
Ils s'en sont allés. C'est ce que mon titre veut dire, et non, ce n'est pas du portugais, mais plutôt de l'espagnol avec lequel je suis plus familier. Un groupe bien intéressant, ces Brésiliens, comme tous ceux qui sont passés avant d'ailleurs, et qui ont fait de la bonne besogne : vingt-cinq opérations chirurgicales (certaines assez élaborées), quatre-vingt-quinze consultations externes et trente-cinq cas vus en physiothérapie, tout ça en un malheureux petit quatre jours et demi. De la bonne besogne, vous dis-je. Tout le monde les a appréciés, inutile de vous le dire, mais je vous le dis quand même. Et samedi, afin de souligner leur départ, nous les avons accompagnés à la plage de Port-Salut, qu'ils ont fort appréciée, vous vous en doutez bien. Et comme petit déjeuner, qu'est-ce que vous dites d'une assiette de langouste grillée? Et une bonne petite Heineken bien froide avec ça? Non, nous ne sommes pas alcoolos, mais comme ils devaient quitter bien tôt, ce fut un lunch tôt. Pas moins plaisant pour autant, je vous l'assure (photo)! Le prochain groupe doit venir la première semaine de mai, si tout se passe comme prévu, et franchement c'est un bon arrangement que de voir ces spécialistes nous revenir sur une base mensuelle. À propos, vous vous souvenez que je vous avais parlé de ce journaliste professionnel qui avait fait un montage vidéo de ce qui se passait ici aux Cayes avec les Brésiliens? Eh bien je n'ai pas vu le reportage au complet, mais le petit vidéo sur youtube est quand même assez intéressant. On m'y reconnaîtra sans problème (en anglais, toutefois). C'est vrai qu'il y a tant à faire pour reconstruire ce que le séisme a détruit...
Et pendant ce temps, que font nos Haïtiens? Ils fomentent une manifestation!!! Nous avons entendu la chose hier par le biais d'un message provenant de nos amis brésiliens! (C'est beau Internet, quand même...) Mais ce matin, tout est calme. Est-ce la calme avant l'orage, on ne saurait dire. Il semble que les forces de l'ONU ait patrouillé la ville et confisqué les vieux pneus avant qu'on y mette le feu, selon la méthode populaire... Mais sera-ce suffisant pour faire avorter cette volonté de destruction qui anime certains esprits? Je ne sais pas. Non, ne me demandez pas de vous expliquer. Car cela est contre toute logique. Trois mois après le tremblement de terre qui a mis le pays à genoux, on a peine à reprendre notre souffle, le pays est toujours en fragile convalescence et seuls les efforts conjugués des Haïtiens et de la communauté internationale contribuent bien difficilement à un retour à la normale ou ce qui en tient lieu. Or que voit-on? De la basse politicaillerie qui cherche à accaparer un pouvoir illusoire... (Opinion personnelle qui n'engage que son auteur.) Et pendant ce temps, le peuple pâtit. Comment ne pas être amer? Comment ne pas s'attrister de voir que, loin de s'en sortir, le pays s'enfonce encore un peu plus dans la misère et l'iniquité? Certains voient l'après-séisme comme une opportunité de s'enrichir ou d'assurer leur pouvoir ou les deux. Vous me dites que c'est humain? Peut-être, mais j'aime penser que l'humain vaut mieux que ça, alors je vous en prie, laissez-moi mes illusions si c'en sont. En tout cas, pour l'instant c'est calme, je le redis, les commerces sont ouverts comme d'habitude, de même que les écoles et les établissements publics. Car c'est bien là le drame : au nom d'une manifestation de violence dont personne ne connaît la vraie raison, tout ferme et toutes les activités cessent. Car qui a envie de prendre une balle perdue? Alors on reste bien tranquille derrière sa barricade illusoire ou réelle en souhaitant que tout ce ramdam cesse le plus rapidement possible. Et pendant ce temps, les jeunes, qui n'ont rien de mieux à faire, déambulent dans les rues en scandant des slogans dont ils ne comprennent même pas le sens et jouent aux durs. Et parfois le sont. Sans raison autre que pour le divertissement, pour le pouvoir que la rue leur donne, pouvoir éphémère s'il en est mais ô combien grisant. Décidément, ras le bol de ce jeu stupide où personne ne gagne jamais rien...
Et dire que dans quelques mois débute la saison des cyclones qu'on nous promet intense, cette année... Comme si on en avait besoin...
jeudi 8 avril 2010
Louisnise (suite)
Je vous avais promis la suite, eh bien la voici.
Cependant, ce n'est pas une suite bien longue et ni vraiment haletante. Louloune (la maman) est arrivée hier soir, a couché au dortoir de notre hôpital (oui oui, nous avons un endroit pour les gens qui ne sont pas malades mais qui sont ou bien en rapport avec des gens hospitalisés ou bien sur le point de subir une chirurgie. Un simple matelas, un endroit en sécurité et personne n'en demande davantage) et ce matin, s'est présentée à l'hôpital. Les médecins brésiliens ont vu Louisnise et lui ont fait une place en salle d'opérations, si bien que tout à l'heure, elle était avec sa mère assise sur un lit (la mère, pas le bébé) alors que tout le monde s'activait autour. Le cas n'était pas bien compliqué pour les chirurgiens : amputation, tout simplement. Quant à son moignon de main, elle pourra s'en accommoder. Dans un an, m'a-t-on dit, elle pourra recevoir sa première prothèse et apprendre à marcher tant bien que mal. J'imagine la chose. Déjà, quand on a ses deux pieds et qu'on apprend à faire avec, ce n'est vraiment pas évident et Dieu sait que les premiers pas finissent très souvent par une chute non amortie et où la tête, ce membre si lourd, prend le maximum de choc. Je ne vous dis pas cela parce que j'en ai souvenance, mais plutôt pour l'avoir observé à quelques reprises... Alors essayez de penser à l'épreuve que cet enfant devra vaincre pour arriver dans un premier temps à contrôler son équilibre, puis à se déplacer tout en maintenant cet équilibre. Tout un contrat! Et ici, je sais de quoi je parle, car je me souviens très bien cette fois de mes premiers pas sur les mains. Même apprentissage, même conclusion. On tombe plus souvent qu'à son tour et c'est vraiment frustrant. Mais on finit par y arriver. Certes, sur les mains, vous me direz que ce n'est pas aussi naturel que sur les deux pieds, la tête étant près du sol et moins apte à évaluer la position du reste du corps. Tout de même, je vous l'assure, on finit par y arriver. Évidemment, on ne peut pas faire sur les mains tout ce qu'on fait sur les pieds, comme descendre un escalier entre autres, et pour ma part, c'est là où j'ai compris ma limite... Bon. Passons. Tout ça pour vous dire que la petite Louisnise a du pain sur la planche. Mais au moins, elle pourra avancer dans la vie.
La mère est-elle contente? Ben, pas tellement. Je lui ai parlé brièvement, et la pauvre femme ne sait pas trop bien si cette opération, parfaitement réussie au reste, valait vraiment le déplacement. Avant, elle avait un enfant difforme, maintenant elle se retrouve avec un enfant amputé. Elle est passée de Charybde en Scylla, pour ainsi dire... Sans doute s'attendait-elle à un miracle... Mais bon. Encore une fois rappelons-le : on ne fait pas de miracles ici, seulement du mieux qu'on peut. Et quelquefois, ce n'est pas suffisant. Faut-il s'auto-flageller et déchirer ses vêtements pour autant? Sûrement pas. Il faut juste connaître ses limites et les accepter. J'ai déjà dit qu'il fallait non seulement faire la différence entre ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas changer, mais aussi savoir si ce qu'on peut changer vaut la peine d'être changé. Or, dans ce cas, cela me semble évident. Mieux vaut un pied artificiel qu'une boule de bowling, je pense qu'on sera d'accord là-dessus. Et je ne vous parle pas des complications médicales! Tout de même, la pauvre Louloune aura bien besoin qu'on la rassure et qu'on la réconforte. Elle est seule, Louisnise est son premier enfant et elle est plutôt démunie : aucune source de revenus et un bébé handicapé. Vous faites quoi avec ça, vous?
Mais, Bondye konnen, comme on dit... De toute façon, que peut-on dire d'autre?
mercredi 7 avril 2010
Louisnise
J'ai pris congé hier, mais ce n'était pas par paresse ou procrastination. Simplement, j'avais une réunion à 15 h, et bon, faut ce qu'il faut n'est-ce pas... Je n'aime pas tellement les réunions. Et vous? Certains, plus rarement certaines, surtout dans le domaine de l'administration, adorent; en jouissent; s'en pourlèchent. Se disent occupés, tellement ils sont pris par les réunions, toujours importantes, jamais productives. Pour moi, rien ne vaut une rencontre dehors, dans le parking de l'hôpital, appuyé sur une voiture. On règle en 10 minutes plus de problèmes que dans une réunion de deux heures avec ordre du jour bien ficelé...
Toujours est-il que, sortant de ladite réunion passé l'heure de la bière, je vous ai remis à une prochaine fois. Aujourd'hui peut-être? God knows, comme disent les Polonais qui vivent à New York... Je sais quand je commence, mais je ne sais jamais quand je vais pouvoir mettre un point final à un texte qui, selon mes standards, doit faire à peu près une page normale : je pense que vous méritez ce minimum. N'est-ce pas que je suis bon!
Mais j'erre. Je veux vous parler un peu du bébé sur la photo. Elle s'appelle Louisnise. Si vous regardez attentivement, vous allez voir que sa petite main droite est déformée. Mais je sais que vous vous demandez bien ce qu'elle a au pied gauche, hein? Non, non, ce n'est pas une boule de bowling... Il s'agit bel et bien d'une malformation, et de taille, si j'ose dire. Il semble que la cause en soit une obstruction lymphatique. D'après ce que j'ai cru comprendre, ce sont des morceaux filamenteux du sac amniotique de la mère qui s'enroulent autour du pied ou de la main au cours de la grossesse (Amniotic Band Syndrome, pour ceux et celles que ça intéresse). Il y a de bonnes chances que l'on doive amputer le pied du bébé, mais bon, nos amis brésiliens vont voir ce qu'ils peuvent faire. Est-ce souffrant? D'après ce qu'on peut en lire, non, puisqu'il s'agit d'une malformation congénitale. Et le bébé, à deux mois, n'en est pas encore vraiment handicapé, vous l'aurez compris. Mais admettons que ce n'est pas évident pour le chausser... Alors si on peut faire un tant soit peu pour améliorer les conditions de vie de cet enfant, vous ne pensez pas que ça en vaut la peine vous autres? Ici, on pense que oui, même si ce n'est pas une victime du séisme...
J'en profite aussi pour vous dire comment des cas comme celui-là nous arrivent. Il y a deux semaines, je recevais un message d'une pédiatre américaine du Minnesota qui disait avoir vu l'enfant lors de son passage au pays et qui me demandait si on pouvait s'en occuper. À quoi je lui ai répondu que les Brésiliens seraient ici au cours de la semaine du 5 avril et qu'à ce moment, je me portais garant de leur bonne volonté de faire ce qu'il fallait. Elle me répondit merci beaucoup, mais un chirurgien américain va s'en occuper. Fin de l'histoire, jusqu'à ce matin où une autre Américaine, que nous connaissons celle-là, me dit que rien ne va plus avec le bébé et que la mère cherche toujours de quel côté se diriger. Messages, conversations avec les Brésiliens, échanges téléphoniques, bref, la mère et le bébé sont présentement en route pour Les Cayes qu'ils atteindront ce soir, si Dye vle. Nous allons les hospitaliser, et demain matin, si les choses se passent comme prévu, les Brésiliens vont prendre soin du bébé. Comme quoi on ne fait pas de miracles ici, mais quand on se parle et quand chacun, chacune y met du sien, des petites choses arrivent qui nous font du bien là où elles passent.
Souhaitez-vous connaître la suite de cette passionnante tranche de vie? Eh bien d'accord. Je vous agréerai et vous dirai comment ça s'est passé.
lundi 5 avril 2010
Si la photo est bonne
Les Brésiliens sont à l'œuvre! Je vous dis que ça chôme pas par ici! On se demandait comment les gens feraient pour savoir... Question oiseuse, s'il en est. Les gens savaient déjà. Le téléphone arabe (le "bouche à bouche" si vous préférez) fonctionne à merveille par ici... Toujours est-il que les éclopés, qu'on croyait rentrés au bercail pour de bon, nous sont revenus à la pelle et on subit l'épreuve de la patience, même si pour eux, ce n'est pas vraiment une épreuve, je vous l'ai dit déjà. Mais ce ne n'est pas de la patience, cette vertu cardinale si mal distribuée chez les humains, ni des Brésiliens dont je veux vous parler brièvement aujourd'hui, mais plutôt de la charmante jeune fille sur les photos ci-jointes. Cette jeune fille s'appelle Vanessa, a 9 ans bien sonnés (m'a-t-elle assuré), et vient tout juste de se faire donner son congé de l'hôpital, dont elle arpentait les alentours en béquilles depuis déjà un bon ti-temps.
Nous sommes devenus amis plutôt aisément, mon charme naturel aidant. Faut dire aussi que je photographiais à droite et à gauche, ce qui ne manquait pas de l'intéresser ouvertement. Alors je lui ai offert de la prendre en photo, ce qu'elle a accepté sans tergiverser. Photo en béquilles. Par la suite, elle m'a demandé si je pouvais lui faire cadeau de l'appareil, puisque la photo était dedans (logique, non?). Je lui ai dit que j'extirperais la photo et la lui donnerais plutôt, ce qui fit tout à fait son bonheur. Mais comme vous vous en doutez bien, j'ai oublié. Encore et encore. Chaque fois que je la voyais dans le corridor, je lui disais "demain", mais je voyais son regard se charger de cette tristesse d'enfant déçu, floué par les promesses des ces adultes qui oublient tout et se prennent tellement au sérieux. J'en ai eu honte, je le reconnais. Et me suis astreint à télécharger les photos depuis l'appareil vers l'ordinateur et lui ai imprimé une photo, sa photo, que je lui ai remise jeudi dernier. La joie, je ne vous dis pas. Elle était avec sa mère, sa tante, sa voisine et qui encore, et toutes ces dames s'exclamaient devant la photo, riaient à belles dents, se passaient leurs commentaires et me remerciaient sans relâche. C'en était un peu embarrassant, je vous jure. Mais la petite, elle, exultait. Elle serrait cette photo sur son cœur comme si c'eût été un trésor infiniment précieux. J'en étais mal de l'avoir fait tant attendre, de l'avoir négligée, de ne pas avoir traité la promesse que je lui avais faite comme une priorité. Mais elle n'en avait rien à cirer, de mon remords : la photo la comblait et cela seul comptait.
Or, ce matin, Brésiliens aidant, elle a reçu son congé, comme je l'ai dit plus haut. Et a redemandé une autre photo, ce que ma compagne photographe s'est empressée de faire. Mais cette fois, pas question de remettre à plus tard : vite, je transfère les photos, en choisit une qui est pas mal et lui en imprime 9 exemplaires! Elle était vraiment contente, la petite Vanessa. Seul problème maintenant : tous les enfants hospitalisés veulent une photo, un ours en peluche et quoi encore! Et quand on sait combien ces enfants ont peu, il est bien difficile de résister... Et pourquoi le ferait-on? Pour économiser l'encre des cartouches de l'imprimante?...
Tout ça pour vous dire que malgré les journées frustrantes que nous passons parfois (souvent même), il suffit d'une joie d'enfant pour tout remettre en place et nous faire sentir que la vie en Haïti reste d'abord et avant tout une question de rapports humains simples et chaleureux.
Et je ne vous parle pas du gros gars un peu bourru à qui je viens de marchander une douzaine de chaises...
Dites, vous ne trouvez pas que ça fait un beau lundi de Pâques, vous autres?
jeudi 11 mars 2010
Une petite prothèse avec ça?
Je vous ai parlé avant-hier du centre de santé Lumière, où l'on fabrique, entre autres choses, des prothèses. Tout est déjà en place; ne manque que la petite poussée pour combler les nouveaux besoins de prothèses. Et, bien sûr, pour montrer à ces handicapés à fonctionner avec une prothèse... À cet égard, je ne peux m'empêcher de vous présenter le cas de cette photo. Une petite fille. Trois ou quatre ans. Amputée. Mais voyez l'attitude du médecin (brésilien, est-il utile de le préciser); la compassion se lit sur son visage. Une compassion naturelle, pas forcée, pas obligée, pas apitoyée, pas supérieure : naturelle. Cette amputation-là ne date pas d'hier, vous vous en doutez bien. Je l'ai dit antérieurement, les amputations sont maintenant chose du passé. Et celles qui ont été réalisées ici vont très bien merci. Certaines ont connu un succès plus mitigé, pour des raisons variables, mais celles que nos amis Brésiliens ont effectuées sont réussies; il ne reste plus à présent pour le patient qu'à guérir et surtout, surtout, apprendre à vivre avec.
Or, comme le disait June, la directrice du programme Avantage qui s'occupe de faire des prothèses à l'Hôpital Lumière (dont je vous ai parlé sommairement avant-hier), ici les prothèses des membres supérieurs n'ont pas la cote, pour la simple raison qu'elles sont très rudimentaires (un simple crochet) et pas très esthétiques. Or, en Haïti, l'apparence compte, je ne vous le fais pas dire. Donc si la prothèse n'est pas esthétique, même si elle est fonctionnelle, elle ne sera tout simplement pas utilisée. Tandis que pour les membres inférieurs, il en va tout autrement. C'est une chose importante à savoir, quand on fabrique des prothèses... Donc, on mettra l'accent sur les prothèses des membres inférieurs. Mais j'en reviens à cette petite fille sur la photo (qui s'appelle Martina, en passant). Que faire? Lui mettra-t-on prothèse? Pas sûr, car l'amputation a été exécutée presque au ras de la hanche... Pour l'instant, me dit Sœur Guadalupe, elle va plutôt bien et est devenue la reine de l'orphelinat que gèrent les sœurs de la Charité de Calcutta. Mais après, qu'en adviendra-t-il? Nul ne le sait. Et c'est pour ça, entre autres, que dans ce pays, planifier n'a jamais la même signification qu'ailleurs. Le court-terme ici est vraiment court, de l'ordre de la journée, je dirais. Dès lors, on comprendra que le long-terme s'évalue en mois et non en années; là on parle de très long terme et de tout ce que ça peut comporter d'incertain. Tout est relatif, je ne vous l'apprends pas... Mais voir un enfant de cet âge amputé, je ne sais pour vous, mais moi ça me fait mal. On se prend à penser à la vie qui l'attend, surtout dans un pays comme Haïti... Mais d'un autre côté, peut-être s'ajustera-t-elle plus facilement qu'on pense, peut-être même que sa situation de handicapée lui permettra d'échapper à la grande misère, qui sait? En tout cas, je suis convaincu qu'on ne la laissera pas tomber, et ici, le pronom «on» trouve tout son sens dans l'indéfini et l'indéfinissable : «on» peut être n'importe qui.
Je reviens à ma photo et au Brésilien. Ce médecin a fait ici un travail tout à fait remarquable, comme la plupart de ses compatriotes d'ailleurs. Et je tiens ici à souligner que, non, ce n'est pas du parti pris, simplement un constat. Les Brésiliens, étrangers en terre haïtienne et je devrais dire plus étrangers que d'autres car ils ne font pas partie des visiteurs courants, ont livré ici non seulement une performance professionnelle irréprochable, mais aussi, je dirais même surtout, de l'amour. Oui mes amis, y'a pas d'autre mot pour ça. Et si vous ne me croyez pas, eh bien regardez attentivement la photo et voyez le regard de cet homme--pas ses yeux, on ne les voit pas; mais son regard qui se pose sur l'enfant. Si ce n'est pas de l'amour ça, je veux bien qu'on me dise ce que c'est... Et non, ce n'est pas qu'un simple geste professionnel. Et ils sont tous comme ça! C'est incidemment ce qui fait leur succès ici : ils sont proches des gens, et au diable la barrière linguistique. À force de sourires, de gestes et de mots répétés dans une langue ou dans l'autre, ils arrivent à établir le contact et les patients se sentent réconfortés par ces professionnels au grand cœur. C'est incidemment dans ces termes que j'ai décrit ce matin l'apport brésilien, dans une entrevue pour la télé brésilienne qui sera vue, m'a-t-on dit, par environ 40,000,000 de téléspectateurs, ce qui est quand même pas mal. Ai-je bien fait ça? De l'avis du journaliste, comme un pro. Il m'a d'ailleurs dit qu'il m'enverrait une copie du montage vidéo (voir lien ici sur YouTube). Mais le fait demeure que j'ai dit la vérité. Une vérité toute simple, comme la plupart des vérités d'ailleurs, et qui met en lumière la grande bonté de ces gens.
«Yo bon moun» : du bon monde. C'est comme ça que les Haïtiens parlent des Brésiliens.
dimanche 28 février 2010
Que d'eau! Que d'eau!
Reste que ce fut une semaine exigeante. Et pas évidente. Mais bon, on s'en doutait, n'est-ce pas? Et je vous avais prévenu, alors...
***
Aujourd'hui dimanche, je dois vous dire que le texte ci-dessus a été fait hier samedi, mais je n'ai pas pu terminer à cause de la pluie. Je sais, je sais, ça fait un peu match de tennis ou partie de baseball: remis à cause de la pluie. C'est sans doute de là que vient le populaire "raincheck" américain, incidemment. Eh bien hier, c'en était un raincheck et pas un petit, je vous le jure. Qu'est-ce qu'il a plu! Des cordes! Un ris-d'eau! Au début, on se dit que ce n'est qu'une bonne ondée qui va s'estomper dans l'heure, mais quand ça fait 6-7 heures sans interruption, sans relâche, je vous jure que ça laisse des quantités d'eau au sol plutôt impressionnantes. Non, je n'ai pas de photo récente (notre petite caméra Canon nous a laissé choir), mais celle que je vous joins, prise l'année dernière, vous donne une petite idée. L'eau a envahi partout, l'hôpital, notre maison, les maisons d'un peu tout le monde, bref un enfer liquide, un de plus, comme si on en avait besoin... Car un proverbe haïtien le dit bien: «Kay koule tronpe soley men li pa tronpe lapli.» Des personnes ont même péri au cours du déluge, comme le rapporte cet article. Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que l'eau baisse vite--dès que se ferme le robinet céleste, en fait--et aujourd'hui tout est à peu près rentré dans l'ordre. N'empêche que nos pauvres Brésiliens n'ont pas dû avoir la nuit facile, sous leurs tentes... Mais c'est un moindre mal, car ils sont «faits forts» et je pense qu'il faut plus qu'un malheureux petit déluge pour les démoraliser...Mais je vous disais que la semaine de la visite patronale avait fini par finir et que nous pouvons maintenant à nouveau nous occuper des problèmes courants. Et dire que le mois finit aujourd'hui... Mars demain. Puis Jupiter... On ne peut qu'espérer que les choses vont se tasser un peu. Se sédimenter, en quelque sorte. Car tout le monde est tanné--pas juste vous autres, aimables lecteurs/lectrices--car nous aussi on commence à l'avoir dans le babaorum le tremblement de terre et ses suites. Nous aussi on aspire à un retour à la «normale» pour ce que ça peut signifier dans ce monde complètement chamboulé. Mais nous savons que ce ne sera pas pour tout de suite. Alors aussi bien passer un petit dimanche bien tranquille, qu'en pensez-vous?
mardi 9 février 2010
Un départ brésilien
Pas mal de parlotte ce matin au point que je n'ai pas eu le temps de compléter ma comptabilité. Tu parles si ça me fait mal... J'en ai presque pleuré, tiens. (Pour les non-avertis, c'est une BLAGUE!) Mais on essaie de planifier un peu les prochains jours et de voir comment les choses vont s'orienter. Car tout est dans la planification, maintenant. Nous avons toujours un peu de tout, ou, si vous préférez, nous ne manquons encore de rien. Les médicaments pour les patients du séisme nous sont gracieusement offerts par une organisation pharmaceutique (Pharmaciens humanitaires, je pense); les Brésiliens ont fourni une tonne de matériel opératoire et Peter, en association avec Kay Espwa, apporte toujours à manger aux patients et à une partie des employés. Donc, on peut dire que cette extension de notre service habituel ne nous coûte pas gros... et qu'elle rapporte beaucoup, à tout le moins pour les patients.
Les gros chefs viendront la semaine du 22, si la tendance se maintient. C'est du moins ce que j'ai appris aujourd'hui. Ça nous donne donc une semaine supplémentaire de sursis. Une semaine pour consolider nos acquis et préparer le terrain. Pour ainsi dire. Car il y a des projets dans l'air qui mériteraient bien qu'on les enracine, si la mission première de notre établissement est d'aider. Mais vous savez comme moi qu'on dit bien des choses quand on veut bien paraître... Cela dit, tous les spécialistes s'entendent : les besoins orthopédiques vont se multiplier au fil des semaines. Or les endroits manquent et les ressources, encore plus. Vous me voyez venir là? Je ne vais pas trop vite? Eh bien, s'il n'en tenait qu'à moi, notre petit hôpital s'agrandirait d'une branche, fidèle en cela à la théorie de Lamarck (avec laquelle vous êtes tous familiers, je n'en doute pas) qui veut que le besoin crée l'organe. Considérant le besoin, un organe orthopédique ferait bien l'affaire... Évidemment et comme le dit le proverbe, «il y a loin de la coupe aux lèvres». Quand même, on peut toujours échafauder des plans, non?
Alors voilà, la pierre est lancée dans la mare de votre esprit tranquille. Si l'onde de choc qu'elle crée vous titille les méninges et vous donne des idées, n'hésitez surtout pas à m'en faire part: je suis preneur! (Défaitistes, s'abstenir.)
* La Marche du Président (Vigneault/Charlebois)
samedi 6 février 2010
Commencerait-on à respirer?
Un petit samedi nuageux avec apparence de pluie dans l'air. Normalement, on s'en réjouit car la pluie dissipe la chaleur et abreuve la terre. Mais je ne peux m'empêcher de penser à ce qu'une pluie diluvienne peut entraîner, comme conséquences, à Port-au-Prince... Car en temps normal, comme la capitale est sise au pied des montagnes, la pluie fait descendre des torrents de boue de tous les côtés. Dans l'état actuel des choses, on devine qu'il n'y aura pas que la boue qui va descendre...
Mais encore une fois, pour nous aux Cayes, tout baigne et personne ne s'en plaint. Nos Brésiliens, entre autres, ont choisi ce samedi pour faire une petite escapade à la mer. Qu'ils méritent bien! Car pour travailler, ces gens-là travaillent, il faut bien le dire. Et ce sont les patients qui en bénéficient. Sauf que, comme vous l'avez sûrement déduit, s'ils ont les moyens de s'offrir une petite sortie à la plage, c'est que le flot de patients diminue. Et c'est une déduction juste: les patients viennent de façon régulière et constante, mais le "rush" du début s'est calmé. Et il le fallait, car le rythme du début était étourdissant. Maintenant, les cas médicaux sont vus, évalués, intégrés à l'horaire et, éventuellement, réglés. En un mot, on prend le temps de s'occuper des malades. Et tout ça, gratuitement, ce qui n'enlève rien à la chose. Hier, une vieille dame m'arrête sur mon vélo et m'annonce que son mari est hospitalisé et que le docteur dit qu'on va l'opérer lundi. «Mais je n'ai pas un seul ti-kob», dit-elle. Je la rassure: «Pa fatigué, chéri, n'ap aranje sa.» Tout juste si elle ne m'a pas sauté au cou... Mais c'est que les soins de santé sont habituellement tellement onéreux que les gens préfèrent rester malades ou blessés plutôt que de se présenter à l'hôpital sans argent. Même pendant cette période de crise, il est des hôpitaux (un entre autres que je ne nommerai pas) qui continue de demander des sommes exorbitantes pour les soins : une fracture ouverte? C'est $600 US! À prendre ou à laisser! Alors plusieurs laissent, comme de raison. On comprend dès lors leur étonnement quand on leur dit qu'on va les soigner gratuitement!
Ce n'est cependant pas la politique institutionnelle courante. Comme tous les établissements de soins de santé dans le pays, nous faisons des frais pour toutes les étapes du processus de l'offre de soins : ouverture/recherche du dossier (qui inclut les frais de consultation du médecin), examens de laboratoire, médicaments, hospitalisation et chirurgie éventuelle. Mais ces frais restent minimes et ne sont pas suffisants pour assurer notre autonomie financière, et ne serait-ce de l'injection monétaire constante de notre bailleur de fonds (la Fondation Brenda Strafford de Calgary, pour ceux et celles qui ne le savent pas déjà), nous mangerions nos bas, comme on dit. Mais en temps normal et attendu que des dépenses hors-budget ne nous tombent pas dessus--genre l'achat d'une génératrice au coût de $23,000 US l'an dernier--nous sommes «pa pi mal». Cependant, exploiter les pauvres malheureux qui, après avoir tout perdu ou presque, se battent simplement pour recouvrer l'usage de leurs membres me semble tout à fait inapproprié. Y'a toujours une limite, quand même...
Enfin, pour mettre un point à cette escapade saturnienne* (oui, je sais, l'adjectif est osé, mais bon, je ne recule devant rien pour vous préciser ma pensée), je vous ai mis, en exergue pour ainsi dire, la photo de notre groupe de Brésiliens. Y'a du monde, hein! Mais quel beau et bon monde, mes amis. Que de bonnes gens là! Franchement, de quoi vous réconcilier avec tout ce qui va mal dans le monde à l'heure actuelle. Car de voir ces parfaits inconnus débarquer, retrousser leurs manches et traiter le peuple haïtien comme si c'était leurs frères et leurs sœurs, c'est beau ça, moi je vous le dis.
* Saturnien vient de Saturne, bien entendu, et comme samedi vient aussi de Saturne, eh bien j'ai fait le saut. Et si vous avez pensé au sens figuré de saturnien (triste, mélancolique...), eh bien vous n'y étiez pas du tout...
mercredi 3 février 2010
Le 3 fait-il le mois?
Mais sont-ce les crêpes qui m'ont fait passer une nuit de «pitourne»? En tout cas, j'ai eu bien le temps de penser à ce qui se passait et à ce qui ne se passait pas. Non pas que cela ait pu résoudre quoi que ce soit, mais penser reste un verbe d'action qui exprime donc une action, cérébrale si l'on veut, mais action tout de même. En d'autres termes, s'exciter le cerveau n'est pas très bon pour qui veut sombrer dans les bras de Morphée. Or, par les temps qui courent, il est bien difficile de reposer le cerveau. Les pensées s'y bousculent, s'entrechoquent, se disputent la conscience, veulent se faire entendre et y réussissent finalement, mais non sans vous étourdir!
Tout ça pour vous dire que la nuit ne fut pas trop bonne. Mais dans votre univers déconnecté, admettez que vous vous en foutez comme de l'an 40, ce que je suis tout à fait prêt à accepter, ne vous en faites pas.
Les Brésiliens continuent de nous envahir, mais c'est une invasion civilisée, polie, enthousiaste et motivée--rien à voir avec les invasions barbares! Cela dit, ils ont beau être bien gentils, n'empêche que ça fait pas mal de monde en même temps dans la cour. Vous avez vu les tentes (photo de vendredi dernier, 29 janvier); aujourd'hui, je vous montre les boîtes de matériel qui viennent tout juste d'arriver via la République Dominicaine. Ces gens-là s'organisent vraiment bien. Côté langue, certains ne parlent que le portugais, mais ils sont minoritaires; la plupart parlent aussi l'anglais avec plus ou moins de succès, de sorte qu'il est relativement aisé de se comprendre. Quant au radiologiste, il parle portugais et espagnol, ce qui est quand même mieux que portugais et inutituk... Mais cette véritable tour de Babel entraîne des situations cocasses où, comme hier, j'en viens à parler à mes hommes en espagnol, à ma blonde en anglais, au radiologiste en québécois et au seul Américain du coin en créole! (Bon, vous allez dire que j'exagère, et je vous dirai un tout petit peu, mais en gros, c'est comme ça que ça se passe.) Et je ne sais pas pour vous, mais pour moi, la gymnastique cérébrale nécessaire pour ouvrir une porte linguistique et en fermer une autre commence à me peser, moi! Les jeunes font ça sans y penser. En fait ils font à peu près tout sans y penser... Mais avec l'âge, faut de la concentration, n'est-ce pas?
Mais là, je commence à en manquer, de concentration. Heureusement, l'heure de la bière approche... Allez, je vous fais ça court aujourd'hui, mais vous savez que nous sommes toujours là, fidèles au poste, vaillants et courageux comme toujours!... (Et modestes avec ça, comme de raison...)
lundi 1 février 2010
Bonjour février!
Vous ne pensiez tout de même pas que j'allais vous laisser commencer février comme ça! Surtout que c'est un mois important, février. Le mois où les jours rallongent. Le mois de la Saint-Valentin... Le mois de mon anniversaire, aussi. Ça, c'est important! Pourtant, c'est un mois qui commence comme l'autre a fini : en plein drame. Car il s'étire, notre drame; il n'en finit plus de durer, à tel point que c'en devient rasant. Comme un bon film qui ne finirait pas: tout à coup on en a marre, on se lève et on passe à autre chose et tant pis pour la fin. C'est dans cet esprit que je vous ai livré le texte d'hier: il me semble que ça serait bien si l'on pouvait passer à autre chose. Mais hélas!...
Les médias commencent à se désintéresser de la chose, et c'est bien. Ils ont fait leur travail, ils ont véhiculé l'information, ils ont fait monter les cotes d'écoute ou similaire et maintenant, c'est "passons à autre chose". Encore une fois, c'est correct comme ça. Il faut que la page se tourne et que l'histoire ait une fin. Mais voilà: ici, elle n'en a pas encore. On ne sait pas ce qui s'en vient. On sent que nous sommes à la deuxième vague: après la catastrophe, il y a l'après-catastrophe qui, dans le cas qui nous touche ici, peut être aussi mauvaise (quoique moins spectaculaire) que la catastrophe elle-même. Car maintenant, les gens, pris par surprise par l'événement, ont eu le temps de remonter leurs culottes et voudraient bien que les choses rentrent dans un semblant d'ordre: le cosmos, par rapport à son contraire: le chaos. Malheureusement et quoi qu'on en dise, c'est toujours cahoteux et chaotique. Certains reçoivent à manger, d'autres pas, certains reçoivent des soins inadéquats, d'autres pas, comme en témoigne d'ailleurs cet extrait d'un article d'Ariane Lacoursière:
"Samedi midi, le Dr Pitchner opère un jeune homme de 18 ans dans son bloc opératoire. Le patient présente une immense plaie sanguinolente au coude droit. «Il s'est fait amputer dans un autre hôpital. Mais la plaie s'est infectée, explique le Dr Pitchner. Les grosses taches noires dans la plaie sont causées par l'infection.» Dans un ultime effort pour freiner l'apparition de tétanos, le Dr Pitchner vaccine son jeune patient. «Je le fais à tout le monde. Par prévention», dit-il."Or cette situation, nous l'avons vécue ici, à notre petit hôpital, et disons que ce n'est pas tellement encourageant. Surtout que les amputations ne sont pas pratiquées par des charlatans, mais par des médecins étrangers, qu'on croit compétents et professionnels. Mais on est où là? Le Dr Ricardo, le chef de notre équipe de Brésiliens ici, m'a dit qu'il a vu des confrères d'un autre pays (que je ne nommerai pas) faire des choses très risquées pour l'infection. C'est vrai que ce ne sont que des Haïtiens ou des Haïtiennes, alors... Alors quoi? À quoi sert de soigner si l'on soigne mal? Du travail bâclé reste toujours du travail bâclé, qu'il faut reprendre à un moment ou à un autre et dont les conséquences sont parfois très lourdes. Alors pourquoi ne pas prendre le temps de faire les choses proprement du premier coup? Surtout qu'il ne s'agit pas de mesures compliquées ou onéreuses sur le plan financier, mais de simple gros bon sens. Ah! Je vous dis...
Et juste cela vous dit, mieux que n'importe quelle explication élaborée, à quel point les choses ne vont pas bien. Les médias voudraient bien pouvoir tirer un trait sur toute cette histoire, comme j'en ai tiré un hier sur janvier, mais on est encore loin du compte, je le répète...
Ne vous en faites pas: quand les choses auront baissé suffisamment pour qu'on puisse recommencer à respirer, je vais vous le faire savoir!
dimanche 31 janvier 2010
Un trait sur janvier
Sans farce: ça va pour nous. Les Brésiliens s'activent, et la barrière que le portugais représente, eh bien on la saute hardiment. Sauf que les cas manquent pour les alimenter, ces braves Brésiliens. Est-ce à dire que la quantité de blessés diminue? Malheureusement non! Mais s'entendre, répartir les blessés dans les différents centres, assurer le transport et le suivi, en un mot, coordonner, reste le défi le plus raide à relever. Je l'ai dit antérieurement, mais rien n'a changé de ce côté non plus. La volonté d'aider et d'agir ne suffit pas: il faut que tout ce beau monde s'entende sur la démarche à suivre et que les patients arrivent! Ainsi, le navire hôpital américain, ancré au large de Port-au-Prince fait bien ce qu'il peut, mais avec une seule salle d'opérations et 250 lits, il y a plus de gens couchés que de gens opérés! Nos camarades de Fond des Blancs nous disent qu'ils sont censés recueillir les post-op sortis du navire-hôpital, mais il semble que les hélicoptères fassent défaut!... Et comment allez-vous transporter ces personnes qui sortent tout juste de chirurgie, maintenant? À la nage? Les problèmes, je vous le redis, sont hénaurmes...
Et pendant ce temps, nous recevons quotidiennement des offres de l'extérieur pour des médicaments, de l'équipement médical, voire des médecins. Or, je vous le dis, ça va. Nous sommes pas mal mieux que bien d'autres et si le matériel des Brésiliens arrive à temps, nous serons tout à fait corrects. En fait, ce qui nous manque le plus, ce qui nous fait défaut, c'est un petit "break", une petite pause pour reprendre notre souffle. Mais ça, ce n'est pas pour aujourd'hui ni pour les prochains jours. Sans mentir, on s'attend à ce que février soit plutôt chargé...
Et pendant ce temps, Soeur Flora, sur l'île à Vache, juste en face des Cayes, poursuit son œuvre gigantesque avec le même courage, la même naïveté et les mêmes problèmes, augmentés d'autant par la catastrophe. C'est auprès d'elle que Alexandra Duguay, morte à Port-au-Prince, s'était attardée. Gilbert Lavoie a écrit, sur Cyberpresse, un article intéressant que je vous recommande chaudement.
Je m'arrête ici. Je sais que je ne fais pas très original en cette fin de mois, mais j'admets que je commence à être un peu tanné. Le mois prochain sera meilleur. Peut-être même qu'on pourra s'offrir une journée à la plage, comme avant? En tout cas, je ne vous garantis pas que je vais continuer d'alimenter ce blogue sur une base quotidienne, comme je l'ai fait depuis le séisme, mais bon, je vous sais cléments et je sais que vous allez me pardonner si je saute un jour ou deux...
Tiens! C'est drôle... On vient tout juste de sentir le frisson d'une autre secousse...
vendredi 29 janvier 2010
Vendredi, dites-vous?
Va-t-on finir par avoir un vendredi où on pourra se réjouir que ce soit vendredi?
Sans doute, mais ce ne sera pas pour ce mois de janvier. Car comme vendredi aujourd'hui, laissez-moi vous dire que ce n'est pas de la tarte. Lisez ce qui suit et vous verrez...
7h00: on arrive à l'hôpital. Les Brésiliens, dont l'équipe s'est accrue de 9 nouveaux joueurs, est maintenant complète et les tentes parsèment le terrain gazonné (photo). Ricardo me dit qu'ils ont très bien dormi malgré la pluie qui a duré une bonne partie de la nuit (ça vous en dit long sur la qualité de mes nuits, d'ailleurs...). Sont très optimistes, nos amis brésiliens...
8h00: Ricardo veut se déplacer à l'Hôpital Général avec son technicien en radiologie; il a des radios à faire et il aimerait que ce soit son technicien qui les fasse. Minute papillon! On ne fait pas les choses comme ça, par ici! Je téléphone au docteur Léger qui, en bon retraité, me dit qu'il n'a pas de problèmes avec cette initiative, mais que je ferais mieux d'en parler au docteur Louissaint, le directeur de l'Hôpital Général. Je finis par rejoindre Louissaint au téléphone, lequel me dit qu'il va d'abord se rendre à l'hôpital puis qu'il va me rappeler. Évidemment, il ne le fera pas, mais ça ne fait rien car Ricardo se déplacera tout de même avec le technicien en radiologie. Entre-temps, j'envoie le chauffeur chercher Nathacha qui doit venir assister le chirurgien pour une opération délicate (greffe de peau).
9h00: Le docteur Léger arrive pour l'intervention en question. Le docteur Bill, l'Américain qui est avec nous depuis le début de la semaine, est là aussi. Tout ce beau monde se prépare à opérer.
9h30: Soeur Guadalupe, la petite sœur de la Charité de Calcutta (dont j'ai déjà parlé, pour ceux et celles qui me lisent assidûment), arrive avec une jeune fille brûlée au troisième degré à divers endroits. Elle me supplie de la prendre, car l'Hôpital Général, où ces cas aboutissent normalement, est plein à ras bord et personne ne va prendre le temps de s'occuper de la jeune fille. Je vais voir le Dr Léger qui vient tout juste d'entrer en salle d'opérations, mais qui n'a pas encore commencé le travail. Il me dit qu'il la verra après l'intervention et me suggère de l'isoler autant que possible des autres malades.
10h00: Nous ne disposons que de deux chambres privées, toutes les deux occupées. Mais dans l'une, il y a la patiente qui est justement sur la table d'opération en ce moment. Je prie donc les deux dames qui l'accompagnent de bien vouloir libérer la chambre de façon à ce que nous puissions l'utiliser pour la jeune brûlée.
10h30: En repassant dans le corridor de l'hôpital, je m'étonne de voir que cette jeune fille est toujours allongée sur une civière dans le corridor. L'infirmière me dit que les gens n'ont pas voulu libérer la chambre. Je retourne voir les dames et les mets dehors, un peu cavalièrement, je le reconnais, mais bon.
11h00: Réunion prévue avec nos médecins et Ricardo, pour que l'on puisse faire le point sur la façon dont l'équipe brésilienne compte procéder. Vernot n'a pas fini les consultations. On reporte la réunion à 13h.
11h30: Rencontre avec boss Ti-Jo, le contremaître de Raymond (vous vous souvenez? L'homme qui construisait des maisons?...), lequel n'a pas été payé depuis un bon ti-temps et commence à perdre patience. Je sais, je sais, ça n'a pas vraiment de rapport avec ce que nous faisons ici, mais j'agis aussi à titre d'intermédiaire entre Raymond qui est au Québec et Ti-Jo qui est en Haïti.
12h15: l'heure du lunch.
13h00: Retour à l'hôpital pour la réunion avec nos médecins et Ricardo. Il est indispensable de mettre les choses au point.
14h00: Problème à la cuisine: quelques-uns n'ont pas eu à manger ce midi. Chantal s'occupe de mettre en place un système qui permettra de savoir combien de personnes ont mangé et combien n'ont pas, en fonction de la nourriture qui reste. Manger reste important malgré tout...
15h00: Chu tanné. Mais il reste encore des tas de petits détails à régler, j'ai mon ulcère qui fait des siennes et j'ai encore ce truc à vous pondre pour que vous sachiez que malgré tout, on garde le moral!...
***
16h30: Interrompu au moins 14 fois, j'ai tout de même réussi à écrire ce qui précède. Et à vous le présenter, dans son emballage original comme toujours. Et avec un peu de chance, je vais pouvoir boucler la journée dans une petite demi-heure et me payer une bonne petite bière bien frette (bock congelé), dont il faut profiter d'autant plus que nous venons d'apprendre que l'usine de la bière nationale, PRESTIGE, a été détruite lors du séisme, alors une fois les stocks épuisés, on devra se mettre à l'eau claire, ou presque!
Dites, le saviez-vous? C'est vendredi aujourd'hui...
jeudi 28 janvier 2010
L'aide humanitaire grassement payée?
Je n'ai pas l'habitude de commenter l'actualité. Comme tout le monde, je lis les grands titres, dont le rôle est d'attirer notre attention. Or hier, il en est un qui a piqué ma curiosité suffisamment pour que je lise l'article au complet. Faut dire que le titre était plutôt accrocheur: «Haïti: les orthopédistes veulent être payés». Mais lisant cela, je me suis dit que ce devait être une ruse du journaliste pour nous amener à lire son article, que je vous invite à lire ici, si vous ne l'avez déjà fait. Ce n'était pas une ruse. Pour ma part, je n'en reviens pas encore. Plus je lisais, plus je rougissais de honte. Quoi! L'aide humanitaire rémunérée à raison de 800 $ par jour? C'est ça la condition? Payez-nous sinon pas d'aide? Quelle honte! Franchement, faut le faire...
Ici, à notre petit hôpital, nous avons reçu des équipes américaines, espagnoles et, dernière en lice, brésiliennes. Ces gens-là viennent avec de l'équipement, du matériel, des médicaments et surtout, surtout, leur compétence et leur générosité. Et je peux vous garantir qu'il ne se font pas payer 800 $ par jour pour leurs services...! Qu'on se comprenne bien: je n'ai rien contre la rémunération de services professionnels, bien au contraire. Mais il me semble que la générosité passe également par le renoncement à cette rémunération, quitte à la canaliser dans une autre direction, si l'argent est là et qu'on ne sait qu'en faire... Mais payer ces médecins qui ont prêté le serment d'Hippocrate de soigner leur prochain? Pensez-en ce que vous voulez, mais pour moi, c'est scandaleux, y'a pas d'autre mot.
Car ce n'est pas tant l'argent qui me choque comme le principe qui le sous-tend. Ici, on voit les équipes débarquer et ce que ces spécialistes veulent, c'est soigner. Aider. Contribuer à soulager les éclopés. Bref, faire preuve d'humanité envers un peuple différent, qui souffre, qui en arrache et qui en a maintenant plein les bras. C'est ça, l'idée de l'aide qu'on appelle humanitaire. On n'embauche pas des spécialistes; on n'achète pas les équipements ni les médicaments: on se fie sur la générosité humanitaire. Sur le bon cœur des mieux nantis. Sur leur compassion. Il s'agit ici de faire un geste qui, pour une fois peut-être, ne rapporte rien. Qui n'est pas lucratif ou mercantile. Humain, tout simplement. Or, mes compatriotes passent ici à côté d'une belle occasion. Maintenant, au contraire, tous ceux qui lisent le français ont pu lire, sinon l'article, à tout le moins son titre pas du tout équivoque dans ses implications. Et le lectorat francophone sur Internet est plus vaste qu'il ne l'a jamais été: Amérique, Europe, Asie, Afrique... sur tous les continents il y a des gens qui parlent français et qui le lisent avec aisance. Et qui disposent d'une connexion Internet. Or, je vous le demande: avez-vous lu un titre semblable ailleurs, vous autres? En anglais, en italien, en espagnol ou en finnois? Mais nous sommes où, là?
Les Haïtiens ont un mot pour ça: chiche. Et voilà pour les gens de mon pays: des gens chiches. Des gens qui sont prêts à aider à la condition qu'ils soient payés pour le faire! Et pendant ce temps, Patrick Lagacé sur son blogue d'hier s'offusque qu'il y ait un concessionnaire Porsche à Port-au-Prince!... J'avoue que je n'ai pas compris son indignation. Chacun sa montée de lait, faut croire...
En tout cas, je peux vous dire que les Brésiliens, c'est beau de les voir aller... gratuitement!
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