vendredi 12 février 2010

Mais où sont donc les cas orthopédiques?

 

Je vous l'ai dit hier, aujourd'hui, c'est congé. Bon, pour le jeûne, je ne sais pas si ça marche fort. Mais pour la prière, toutes les stations de radio diffusent en boucle et tout le monde écoute à tue-tête, semble-t-il. Succès total, donc.

Ce qui remporte moins de succès, cependant, c'est notre course aux cas orthopédiques. Ça peut sembler drôle comme ça, mais nous savons (ou en tout cas nous le présumons) qu'il reste encore des tas de gens qui n'ont pas reçu les soins dont ils ont besoin. Ce matin, Peter (photo), un ange plutôt costaud, mais ange tout de même, s'est déplacé jusqu'à un hôpital dans la zone pour aller chercher des patients... qui n'étaient pas là! Pourtant, tous les arrangements étaient faits, le directeur de l'hôpital parlait de près de 30 patients qui pourraient être transférés ici pour qu'on s'en occupe. Or, une fois sur place, Peter a bien dû se rendre à l'évidence: il n'y a pas de patients! Que s'est-il passé? On ne le sait pas. Le directeur de l'hôpital a-t-il menti délibérément? A-t-il mal compris? Est-ce une confusion linguistique? Ou a-t-il simplement changé d'idée et expédié ses patients ailleurs? Impossible de le dire. Mais Peter était bien déçu, et moi de même. Certes, vous me direz que si nous n'avons pas de patients, ce ne peut être un drame puisque ça signifie que tout le monde a été soigné. Mais encore une fois, je doute que cette conclusion soit avérée. Je pense qu'on n'arrive simplement pas à joindre les gens qui auraient besoin de soins. Car il faut dire que pour les pauvres, une fracture peut représenter une petite fortune et dans bien des cas, ils vont s'abstenir de se présenter à l'hôpital, tout simplement! Ça peut sembler invraisemblable, mais c'est hélas une bien triste réalité.

D'ailleurs j'ai dû vous parler des vrais pauvres et des pseudo-pauvres, non? Faudra que je révise mes textes précédents et présentement, eh bien je n'ai pas vraiment le goût de le faire... Mais dans un cas comme dans l'autre, j'y reviendrai, car ça en vaut la peine.

Pour l'instant donc, la recherche de patients potentiels se poursuit. Et de la façon dont Peter se démène, je ne serais pas surpris qu'il nous en trouve, tiens. Encore une fois, il ne s'agit pas d'accéder à un niveau de performance qui nous vaudrait une médaille: les jeux olympiques, ce n'est pas ici que ça se passe; disons qu'on n'est pas vraiment prêts pour ça...! Mais il m'apparaît important que les éclopés soient traités et qu'on puisse passer à autre chose, vous ne trouvez pas vous autres?

jeudi 11 février 2010

Un mois plus tard

 

Un mois. Le pays a survécu, nous aussi et le rapiéçage va bon train. Mais fallait-il pour autant décréter le 12 février, soit demain, jour férié? L'article est bref, ce n'est en fait qu'un simple entrefilet, mais il dit tout. Avertissement : je vous transcris le texte comme il est, fautes incluses. Vous pouvez également le lire en suivant ce lien.
Les autorités haïtienne ont décrété ce vendredi 12 février, journée fériée et chômée pour honorer les centaines de milliers de victimes du tremblement de terre du 12 janvier qui ont été inhumées sans cérémonie. C'est aussi le premier de trois jours de prières et de jeûne organisés par différents groupes religieux toutes tendances confondues. Le jeûne se fera de six heures du matin à six heures du soir. Toutes les églises Catholique feront une messe chanté à sept heures du matin, ce vendredi 12 février. Les services publics, les écoles et l'industrie chômeront donc le 12 février.
Alors un petit congé, qu'est-ce que vous dites de ça? Pour nous, ça ne se refuse pas. Non pas que cela fera un grand changement dans notre vie, mais le rythme va diminuer un peu et ce sera déjà ça, croyez-moi. Mais je reviens avec la petite nouvelle ci-dessus: «trois jours de prières et de jeûne», ça vous dit? Un jeûne qui, tout comme son pendant musulman, devra se faire pendant le jour, comme si ces gens-là avaient les moyens de passer une journée à travailler dur sans manger! Comme le dit un fort bon proverbe d'ici,  «Sak vid pa kanpe» (un sac vide ne tient pas droit). J'imagine que, à la différence des Musulmans, ils pourront au moins boire et avaler leur salive! Mais sérieusement: trois jours de jeûne? Pour expier quoi?

Je ne sais pas si vous avez déjà fait ça, jeûner. Moi si. Quand j'étais jeune, juste pour voir. Et ça peut sembler aisé, comme ça à première vue, surtout quand on a des réserves musculaires ou adipeuses, mais je vous jure qu'après le deuxième repas sauté, ça gargouille sérieusement du côté gastrique. Comme le veut le slogan du club Nautilus (si c'est toujours le même), «y'a pas de mal à se faire du bien». Certes. Mais l'inverse est vrai aussi : y'a pas de bien à se faire du mal, et dans ce cas, je ne pense pas qu'un jeûne, si pieux fût-il, fasse du bien en bout de ligne. Mais bon. Si l'on est partant pour la valeur spirituelle du jeûne, je veux bien, mais de grâce, pourquoi l'imposer à la population?

Une population bien mal en point, par ailleurs, apeurée et déstabilisée, qui a perdu ses repères et qui voudrait bien retrouver un semblant d'équilibre. Juste pour vous donner un exemple, il y a eu tout un émoi aujourd'hui à une école de la zone : un tremblement de terre supposé a fait s'écrouler un mur! Je vous laisse penser la panique qui s'en est suivie!... Or, c'était tout simplement des ouvriers qui travaillaient juste à côté et qui ont volontairement jeté le mur à terre! Puis, le bouche à oreille (le bouche à bouche comme certains aiment à dire) a fait le reste et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le peuple était dans la rue et hurlait anmwen! (au secours) Quand je vous dis que le choc psychologique est profond... Je pense qu'il n'est pas exagéré de parler ici de traumatisme collectif. Mais bon, je ne suis pas l'expert, alors je n'irai pas plus loin dans cette voie. Mais qu'on le sache: même si les journaux et la télévision ont cessé d'en parler, le drame haïtien est loin d'être fini, je vous l'affirme.

En tout cas, justifié ou non, on prend le congé et on dit merci.

mercredi 10 février 2010

Des hôpitaux pas vraiment honnêtes?

 

Déjà, la semaine s'envole. Dommage qu'elle n'entraîne pas dans son sillage la multitude de petits problèmes qui sont notre lot depuis ce triste événement.

Aujourd'hui, je me fais critique de l'actualité, encore une fois. Mais ne vous en faites pas : encore une fois n'est pas coutume... Lisez ceci, si vous ne l'avez déjà fait. Vous voyez que je ne vous racontais pas d'histoires quand je vous ai mentionné la chose dans mon texte de samedi dernier. Certains s'en défendent, mais la pratique de faire payer pour les fournitures médicales -- même lorsqu'elles sont fournies gratuitement -- reste courante. Raison invoquée: ben, faut ben faire nos frais... Mais la vérité est plus simple et peut se résumer à ceci: «pourquoi n'aurait-on pas notre part du gâteau, nous aussi?» Car le gâteau de l'aide internationale en impose par sa taille et l'on sait que certains s'empiffreront au détriment des autres. C'est toujours comme ça. Ce qui ne veut pas dire que ça devrait l'être. Faut comprendre que dans le pays, il y a deux types d'établissements de soins de santé, tout comme il y a deux types d'établissements scolaires: public et privé. Privé, dans le cas qui nous intéresse, ça veut dire non attaché au ministère de la santé publique et de la population (MSPP). Or, les soins de santé coûtent cher, c'est donc dire que quelqu'un, quelque part, se verra refiler le coût de ces soins, en totalité ou en partie. On voit donc se dessiner trois sous-groupes: (1) les établissements privés-privés (habituellement totalement haïtiens) où les coûts de fonctionnement sont défrayés par les usagers; (2) les établissements totalement subventionnés, où les patients ne paient rien (Paul Farmer et son méga-projet Partners in Health / Zanmi Lasante en est probablement le seul exemple); (3) les établissements partiellement subventionnés, dont les revenus proviennent à la fois des patients et de fonds privés, dans des proportions variables. C'est notre cas. Dans le cas des établissements privés-privés, les prix seront élevés, puisqu'ils doivent être suffisants pour défrayer tous les coûts de fonctionnement, incluant les salaires des professionnels. Ainsi, lorsque ma tendre moitié a subi son opération (voir Rebondissement de la balle) l'été dernier, les frais se sont élevés à plus de $6000 US, ce qui n'a rien de surprenant compte tenu de la délicatesse de l'intervention et la compétence des intervenants. Certes, vous me direz que $6000, c'est cher pour nous, donc, ce doit l'être encore plus pour les Haïtiens et vous aurez raison. Mais les mieux nantis et ceux qui ont une assurance-santé peuvent se permettre cela. Et puis, comme il faut que les revenus équilibrent les dépenses, eh bien y'a pas vraiment le choix. Et c'est là où les petits établissements, subventionnés par des sources extérieures, font toute la différence. Prenez notre cas, par exemple. L'Institut Brenda Strafford a été fondé en 1982 grâce aux fonds de la fondation du même nom et à son PDG, Barrie I. Strafford. Au fil des ans, les millions se sont suivis et aujourd'hui, bien que l'investissement de la fondation se soit stabilisé à environ 30% des coûts d'opération, cela reste une part généreuse et indispensable à la survie de l'institution. Cependant, comme nous maintenons une pratique de petits frais pour les usagers, l'équilibre est fragile et un événement comme ce maintenant fameux tremblement de terre peut précipiter les dépenses d'une façon vertigineuse. D'où la tentation, pour certains établissements, d'augmenter leur marge de profits en vendant les produits (le plus souvent les médicaments) qui leur ont été donnés. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais pour moi, ce n'est pas correct. On ne peut pas toujours penser en termes d'argent et chercher à faire des profits sur le dos des pauvres malheureux. J'en connais pourtant qui le font sans vergogne... Mais je suis content de vous dire que nous, nous ne faisons pas cela. Et je suis bien content si l'ONU pense à sévir là-dessus, car il y a abus, très nettement. Évidemment et comme je vous l'ai dit hier, "il y a loin de la coupe aux lèvres", et cette intention, au reste fort louable, risque de tomber à plat faute de moyens. Car on a bien beau dire, mais si on fait une loi, encore faut-il de doter des moyens de la faire respecter...

Comme vous le voyez, ma critique n'est pas très mordante. C'est que, bien que je trouve la pratique déloyale, elle n'en est pas moins humaine et explicable quand on sait les difficultés qu'éprouvent certains centres de santé à fonctionner. Mais reste que ce n'est pas correct.

mardi 9 février 2010

Un départ brésilien

 

Déjà 3h30 et je n'ai rien d'écrit! Tempus fugit, comme dirait l'autre (qui est mort depuis longtemps, vous pensez bien...). Bon. Que s'est-il passé aujourd'hui qui mériterait d'être narré? Le départ de l'équipe brésilienne, d'abord. C'était charmant et surtout plein d'humour («...dit le président à son vautour»... vous y êtes?*). Tout le monde embrassait tout le monde (les Brésiliens sont très affectueux, en tout cas, ceux-là) et j'avoue que mon certificat pour accomplissements exemplaires (plastifié) a fait son petit effet. Et pourtant, c'était tellement rien. Mais ils ont apprécié le geste plus que si je leur avais remis à chacun un chèque de $1000. Et puis ils sont partis.

Pas mal de parlotte ce matin au point que je n'ai pas eu le temps de compléter ma comptabilité. Tu parles si ça me fait mal... J'en ai presque pleuré, tiens. (Pour les non-avertis, c'est une BLAGUE!) Mais on essaie de planifier un peu les prochains jours et de voir comment les choses vont s'orienter. Car tout est dans la planification, maintenant. Nous avons toujours un peu de tout, ou, si vous préférez, nous ne manquons encore de rien. Les médicaments pour les patients du séisme nous sont gracieusement offerts par une organisation pharmaceutique (Pharmaciens humanitaires, je pense); les Brésiliens ont fourni une tonne de matériel opératoire et Peter, en association avec Kay Espwa, apporte toujours à manger aux patients et à une partie des employés. Donc, on peut dire que cette extension de notre service habituel ne nous coûte pas gros... et qu'elle rapporte beaucoup, à tout le moins pour les patients.

Les gros chefs viendront la semaine du 22, si la tendance se maintient. C'est du moins ce que j'ai appris aujourd'hui. Ça nous donne donc une semaine supplémentaire de sursis. Une semaine pour consolider nos acquis et préparer le terrain. Pour ainsi dire. Car il y a des projets dans l'air qui mériteraient bien qu'on les enracine, si la mission première de notre établissement est d'aider. Mais vous savez comme moi qu'on dit bien des choses quand on veut bien paraître... Cela dit, tous les spécialistes s'entendent : les besoins orthopédiques vont se multiplier au fil des semaines. Or les endroits manquent et les ressources, encore plus. Vous me voyez venir là? Je ne vais pas trop vite? Eh bien, s'il n'en tenait qu'à moi, notre petit hôpital s'agrandirait d'une branche, fidèle en cela à la théorie de Lamarck (avec laquelle vous êtes tous familiers, je n'en doute pas) qui veut que le besoin crée l'organe. Considérant le besoin, un organe orthopédique ferait bien l'affaire... Évidemment et comme le dit le proverbe, «il y a loin de la coupe aux lèvres».  Quand même, on peut toujours échafauder des plans, non?

Alors voilà, la pierre est lancée dans la mare de votre esprit tranquille. Si l'onde de choc qu'elle crée vous titille les méninges et vous donne des idées, n'hésitez surtout pas à m'en faire part: je suis preneur! (Défaitistes, s'abstenir.)

* La Marche du Président (Vigneault/Charlebois)

lundi 8 février 2010

Passent les jours, passent les semaines...

 

J'aurais tort de penser que j'ai le temps aujourd'hui de vous pondre un petit coco. Mais l'appel est là, irrésistible. Sauf qu'aujourd'hui. le temps file. Petit lundi, grosse semaine, je vous l'ai dit l'autre jour, mais ici, ça reste encore et toujours «Gros lundi et bonne petite semaine...» Plein de petits détails à régler, une partie des Brésiliens s'en va demain, un autre groupe arrive bientôt, bref, y'a de l'action.

Tout de même, à défaut d'être co-ordonnée cette action reste ordonnée, de sorte que personne ne perd la boule à faire ce qui doit être fait. Mais ici, on n'est pas dans la distribution de nourriture comme c'est le cas à Port-au-Prince, ni dans la construction d'abris temporaires, ni dans la gestion de camps de réfugiés. Ici, comme je le disais tout juste à cette gentille représentante de la MINUSTAH, nos patients reçoivent à manger trois fois par jour (photo), sont couchés dans des lits propres et confortables, eux-mêmes situés dans des salles ventilées et relativement fraîches. Les toilettes sont relativement propres et nous avons l'eau courante. Oui, oui, je sais, vous allez me dire que je parle d'évidences. C'est que vous oubliez d'où je vous parle. Ici, il faut apprécier chaque jour ce que, dans nos pays gâtés, nous tenons pour acquis. Alors ne m'en veuillez pas de vous rappeler ces évidences car ici, elles ne le sont pas.

Comme vous le voyez, j'erre. Je n'ai pas vraiment grand-chose de neuf à vous rapporter et, n'étant pas journaliste, comme je l'ai souligné à maintes reprises, je ne sens aucune obligation à vous rapporter fidèlement tout ce qui se passe, surtout si ça ne vaut guère plus que le pet du voisin. Et présentement, nous avons comme une accalmie. J'espère juste que ce n'est pas le calme avant la tempête car franchement, nous avons eu notre dose... Mais cette accalmie, si fragile qu'elle soit, s'apprécie d'autant plus qu'elle arrive après la tempête sismique, alors ne me parlez surtout pas d'une autre catastrophe à venir.

Et parlant de catastrophe, nos «gros chefs» arrivent bientôt, tout probablement la semaine prochaine, et il faudra faire avec, que ça nous plaise ou non. Raison de leur visite: c'est leur «temps habituel», et ce n'est pas un vulgaire tremblement de terre qui pourra altérer ce plan... Si ce n'est pas de la régularité, ça, dites-moi ce que c'est! Mais je vous parlerai de cette visite en temps opportun. J'en aurai peut-être rien à dire, remarquez, mais d'un autre côté, qui sait?

Allez! Vous êtes bien gentils et tout et tout, mais pour une raison x, j'ai hâte à la bière aujourd'hui, alors je vous laisse, fidèles lecteurs et surtout, fidèles lectrices et vous invite à me revenir quand bon vous semblera.

dimanche 7 février 2010

Simplement dimanche

 


C'est rare. C'était courant avant, mais depuis le 12 janvier, c'est devenu rare: un dimanche à ne rien faire. Un dimanche relaxe. Pas au point de pouvoir s'exiler à la plage pour la journée, mais certainement suffisamment pour passer le temps à faire des activités qui ressemblent à un dimanche: lecture, musique, un peu de télé (je viens de voir l'excellent film de David Mamet House of Games que je ne saurais trop vous recommander si vous avez la chance), un peu de lecture, un peu de browsing sur le Net, quelques Sudoku... voilà un bon petit dimanche, vous ne trouvez pas vous autres?

Les Brésiliens sont là, mais je ne les ai pas encore vus ce matin. Farniente, vous dis-je... Mais s'ils ont besoin, ils nous le feront savoir. En fait, c'est justement pour cette raison que nous ne sommes pas sortis: au cas où. Je sais, vous allez me dire qu'il faudra bien se libérer de ce joug un de ces quatre, et dans un avenir pas trop loin de préférence, car on est tannés de ce poids sur nos épaules -- qui reste supportable, c'est vrai, mais dont la masse cumulative nous fatigue à la longue. Or, si vous vous souvenez, je vous avais dit que je craignais pour le long-terme: je vous ai parlé de stress et de son effet cumulatif. Eh bien c'est là où on se trouve, présentement. Mais je l'ai dit à plusieurs reprises, chaque jour qui passe est un jour vers le retour à la «normalité», pour peu que le terme puisse s'appliquer au pays et à ce qui s'y passe présentement.

Parlant avant-hier avec nos médecins, nous abondions tous dans le même sens, à savoir que l'endurance haïtienne était telle que, peu importe l'ampleur de la catastrophe, le peuple finit toujours par retomber sur ses pieds. Les gens râlent, mais ne lâchent pas prise. Ne se découragent pas, n'abandonnent pas, ne renoncent pas. «N'ap lite» (nous allons lutter) devrait être la devise de ce pays, tiens. Un pays où on ne se suicide pas, puisque le suicide est un renoncement, un abandon de la lutte, une reddition. Ici, c'est: «le peuple meurt, mais ne se rend pas.» «Tu nous as déjà tout dit ça», me direz-vous. Sans doute, sans doute. Mais c'est tellement important, tellement vrai que je me dois de vous le répéter. Et tellement différent de l'attitude des gens habitués à ce que tout leur tombe tout cuit dans le bec!... Prenez l'exemple de la tempête de neige qui vient de frapper l'est des USA et dont tous les médias font leurs gros titres. Il semble que la tempête ait même fait deux morts! Hou la la! Attention, là, on ne rit plus! Et le tremblement de terre en Haïti? Je vous parie une livre de jambon contre un livre sur les gens bons que d'ici la fin de février, le monde aura oublié c'est quoi Haïti et continueront de nous confondre avec Tahiti... Non, je ne ris pas...

Mais j'en reviens à mon petit dimanche tranquille. Il fait beau -- ciel bleu et soleil de plomb -- et Les Cayes est amorphe. Tout le monde vaque à des occupations légères, les gens vont et viennent, mais sans presse, et les corbeaux locaux n'en finissent plus avec leurs vocalises élaborées et bruyantes. Tellement que tout à l'heure, pour pouvoir lire tranquille, j'ai dû les chasser (ils se perchent tout en haut des palmiers royaux et jacassent à n'en plus pouvoir) à l'aide mon précieux slingshot, qui n'est pas vraiment une fronde ni un lance-pierre, mais juste un slingshot, tout simplement. N'empêche, ça les fait fuir pour quelques instants. Car ils reviennent, ces intelligents corvidés. Ils savent. Ils me regardent du haut de leur perchoir et c'est tout juste s'ils ne me chient pas dessus, tiens. Mais ils ne privent pas d'en rire, façon corvidés, bien entendu.

Et pour finir, tiens, je partage avec vous le plaisir incommensurable que j'ai eu de retrouver une personne qui m'était chère jadis mais dont j'avais perdu toute trace. Mais grâce à Facebook, c'est fait. Claudine, qui remonte à l'époque de l'Algérie (1975-77) a répondu qu'elle était bien elle!

Dites, n'est-ce pas extraordinaire?

samedi 6 février 2010

Commencerait-on à respirer?

 


Un petit samedi nuageux avec apparence de pluie dans l'air. Normalement, on s'en réjouit car la pluie dissipe la chaleur et abreuve la terre. Mais je ne peux m'empêcher de penser à ce qu'une pluie diluvienne peut entraîner, comme conséquences, à Port-au-Prince... Car en temps normal, comme la capitale est sise au pied des montagnes, la pluie fait descendre des torrents de boue de tous les côtés. Dans l'état actuel des choses, on devine qu'il n'y aura pas que la boue qui va descendre...

Mais encore une fois, pour nous aux Cayes, tout baigne et personne ne s'en plaint. Nos Brésiliens, entre autres, ont choisi ce samedi pour faire une petite escapade à la mer. Qu'ils méritent bien! Car pour travailler, ces gens-là travaillent, il faut bien le dire. Et ce sont les patients qui en bénéficient. Sauf que, comme vous l'avez sûrement déduit, s'ils ont les moyens de s'offrir une petite sortie à la plage, c'est que le flot de patients diminue. Et c'est une déduction juste: les patients viennent de façon régulière et constante, mais le "rush" du début s'est calmé. Et il le fallait, car le rythme du début était étourdissant. Maintenant, les cas médicaux sont vus, évalués, intégrés à l'horaire et, éventuellement, réglés. En un mot, on prend le temps de s'occuper des malades. Et tout ça, gratuitement, ce qui n'enlève rien à la chose. Hier, une vieille dame m'arrête sur mon vélo et m'annonce que son mari est hospitalisé et que le docteur dit qu'on va l'opérer lundi. «Mais je n'ai pas un seul ti-kob», dit-elle. Je la rassure: «Pa fatigué, chéri, n'ap aranje sa.» Tout juste si elle ne m'a pas sauté au cou... Mais c'est que les soins de santé sont habituellement tellement onéreux que les gens préfèrent rester malades ou blessés plutôt que de se présenter à l'hôpital sans argent. Même pendant cette période de crise, il est des hôpitaux (un entre autres que je ne nommerai pas) qui continue de demander des sommes exorbitantes pour les soins : une fracture ouverte? C'est $600 US! À prendre ou à laisser! Alors plusieurs laissent, comme de raison. On comprend dès lors leur étonnement quand on leur dit qu'on va les soigner gratuitement!

Ce n'est cependant pas la politique institutionnelle courante. Comme tous les établissements de soins de santé dans le pays, nous faisons des frais pour toutes les étapes du processus de l'offre de soins : ouverture/recherche du dossier (qui inclut les frais de consultation du médecin), examens de laboratoire, médicaments, hospitalisation et chirurgie éventuelle. Mais ces frais restent minimes et ne sont pas suffisants pour assurer notre autonomie financière, et ne serait-ce de l'injection monétaire constante de notre bailleur de fonds (la Fondation Brenda Strafford de Calgary, pour ceux et celles qui ne le savent pas déjà), nous mangerions nos bas, comme on dit. Mais en temps normal et attendu que des dépenses hors-budget ne nous tombent pas dessus--genre l'achat d'une génératrice au coût de $23,000 US l'an dernier--nous sommes «pa pi mal». Cependant, exploiter les pauvres malheureux qui, après avoir tout perdu ou presque, se battent simplement pour recouvrer l'usage de leurs membres me semble tout à fait inapproprié. Y'a toujours une limite, quand même...

Enfin, pour mettre un point à cette escapade saturnienne* (oui, je sais, l'adjectif est osé, mais bon, je ne recule devant rien pour vous préciser ma pensée), je vous ai mis, en exergue pour ainsi dire, la photo de notre groupe de Brésiliens. Y'a du monde, hein! Mais quel beau et bon monde, mes amis. Que de bonnes gens là! Franchement, de quoi vous réconcilier avec tout ce qui va mal dans le monde à l'heure actuelle. Car de voir ces parfaits inconnus débarquer, retrousser leurs manches et traiter le peuple haïtien comme si c'était leurs frères et leurs sœurs, c'est beau ça, moi je vous le dis.

* Saturnien vient de Saturne, bien entendu, et comme samedi vient aussi de Saturne, eh bien j'ai fait le saut. Et si vous avez pensé au sens figuré de saturnien (triste, mélancolique...), eh bien vous n'y étiez pas du tout...

vendredi 5 février 2010

Rien à voir avec vendredi, mais...


Oui, je sais, je vous ai fait faux bond hier. Non pas que je n'aie rien trouvé à dire--il y a toujours des choses à raconter--mais j'étais «bouké» comme on dit en créole, et on était en pénalité Internet, avec une vitesse de pas même 100 Kbps, alors aussi bien dire que c'était une connexion téléphonique tout au plus. Mais ce matin, c'est revenu, nous avons retrouvé notre vitesse habituelle d'environ 1,200 Kbps et tout le monde en est heureux. Reste que notre connexion, habituellement tout à fait adéquate, ne suffit plus vu l'affluence. J'ai demandé et averti tout le monde de ne pas faire d'abus de bande passante ou sinon, je les débranche, tout simplement. Notre système Starband fonctionne assez bien, mais comme pour tous les gros fournisseurs américains, nous avons une limite d'utilisation qui, lorsqu'elle est dépassée, nous fait tomber automatiquement en pénalité. Rassurez-vous, je ne vais pas continuer à vous raser avec nos problèmes Internet...

Car ce n'est pas d'Internet ou de bande passante que j'entends vous parler aujourd'hui, mais plutôt de ces Américains qui ont décidé de «sauver» des enfants haïtiens en les escamotant en République Dominicaine. La presse y a consacré plusieurs articles (dont celui-ci), et pour cause: l'affaire est proprement scandaleuse. J'espère que tous ces gens iront en prison et assez longtemps pour y penser à deux fois avant de «voler» des enfants, même si c'est pour leur plus «grand bien». Car c'est quand même aberrant de voir que ces gens se donnent le droit de juger et d'agir à leur guise, sans le moindre respect pour les us et les coutumes des autres, et je ne parle pas des lois. Or, la première chose à faire pour rebâtir le pays, c'est d'accepter comme fait établi que tout croche et tout «poké» qu'il puisse être, Haïti reste un pays, pas une province américaine! Lui prêter main forte est une chose. Mais penser à sa place en est une autre!... Haïti a besoin d'aide dans des proportions effarantes. Mais d'aide seulement! J'ai, pour ma part, énormément de difficultés avec ces bien-pensants qui décident ce qui doit advenir du pays sans jamais y avoir mis les pieds. Il faut lire les commentaires des gens qui suivent les blogues sur Cyberpresse pour voir à quel point les «experts» sont nombreux. À les entendre, on a qu'à les écouter et le sort du monde (incluant celui d'Haïti, bien entendu) est réglé! Savent tout. Comprennent tout. Et l'expriment avec conviction, passion, véhémence, même. Et se gonflent mutuellement de leurs savantes analyses et des conclusions non moins savantes qu'ils en tirent. Ah! c'est du propre, je vous jure... Eh bien n'attendez pas de moi, qui vit dans ce pays depuis seulement 10 ans, de vous expliquer ce qui s'y passe et ce qu'il faut faire pour arranger les choses, car en vérité, je n'en sais strictement rien. Trop con, dites-vous? C'est possible. Mais je pense plutôt que la somme des variables est tellement imposante que toute conclusion est forcément erronée. Alors «experts» abstenez-vous. De grâce. »Avant de juger l'indien», disait Félix, «chausse ses mocassins.» (Les Haïtiens ont aussi un proverbe qui dit la même chose, mais je l'ai oublié...) Mais vous m'avez compris, n'est-ce pas? C'est pourquoi je suis si choqué de voir un groupe religieux américain prendre les choses en main comme eux seuls savent le faire, dans l'ignorance la plus crasse des valeurs en jeu et avec l'arrogance qu'on leur connaît. En passant, avez-vous remarqué comme arrogance et ignorance font bon ménage? L'un est souvent à l'origine de l'autre, qui redevient la cause du premier dans un cercle nombriliste forcément vicieux...

Arrogance et ignorance: voilà pourquoi je suis plutôt réticent à l'idée de mettre le pays en tutelle, comme plusieurs «experts» le recommandent... Ça fait: «Poussez-vous les imbéciles et les ignorants et laissez les pros faire le travail.» Ça fait CIA ou NSA, vous ne trouvez pas, vous autres?

Mais pendant ce temps, le temps passe. Les jours se suivent, se ressemblent un peu sans être jamais les mêmes et avec le temps, ben les choses se tassent. "Avec le temps, va, tout s'en va..." (Ferré).  Et pendant ce temps, Rickenson (photo) grandit parmi nous où il se sent presque en famille tandis que sa mère, hospitalisée, se remet de son amputation et de la perte de ses deux autres enfants... Le temps, vous dis-je.. Le temps guérit tout.

mercredi 3 février 2010

Le 3 fait-il le mois?

 

Doux Jésus que les crêpes étaient bonnes!

Mais sont-ce les crêpes qui m'ont fait passer une nuit de «pitourne»? En tout cas, j'ai eu bien le temps de penser à ce qui se passait et à ce qui ne se passait pas. Non pas que cela ait pu résoudre quoi que ce soit, mais penser reste un verbe d'action qui exprime donc une action, cérébrale si l'on veut, mais action tout de même. En d'autres termes, s'exciter le cerveau n'est pas très bon pour qui veut sombrer dans les bras de Morphée. Or, par les temps qui courent, il est bien difficile de reposer le cerveau. Les pensées s'y bousculent, s'entrechoquent, se disputent la conscience, veulent se faire entendre et y réussissent finalement, mais non sans vous étourdir!

Tout ça pour vous dire que la nuit ne fut pas trop bonne. Mais dans votre univers déconnecté, admettez que vous vous en foutez comme de l'an 40, ce que je suis tout à fait prêt à accepter, ne vous en faites pas.

Les Brésiliens continuent de nous envahir, mais c'est une invasion civilisée, polie, enthousiaste et motivée--rien à voir avec les invasions barbares! Cela dit, ils ont beau être bien gentils, n'empêche que ça fait pas mal de monde en même temps dans la cour. Vous avez vu les tentes (photo de vendredi dernier, 29 janvier); aujourd'hui, je vous montre les boîtes de matériel qui viennent tout juste d'arriver via la République Dominicaine. Ces gens-là s'organisent vraiment bien. Côté langue, certains ne parlent que le portugais, mais ils sont minoritaires; la plupart parlent aussi l'anglais avec plus ou moins de succès, de sorte qu'il est relativement aisé de se comprendre. Quant au radiologiste, il parle portugais et espagnol, ce qui est quand même mieux que portugais et inutituk... Mais cette véritable tour de Babel entraîne des situations cocasses où, comme hier, j'en viens à parler à mes hommes en espagnol, à ma blonde en anglais, au radiologiste en québécois et au seul Américain du coin en créole! (Bon, vous allez dire que j'exagère, et je vous dirai un tout petit peu, mais en gros, c'est comme ça que ça se passe.) Et je ne sais pas pour vous, mais pour moi, la gymnastique cérébrale nécessaire pour ouvrir une porte linguistique et en fermer une autre commence à me peser, moi! Les jeunes font ça sans y penser. En fait ils font à peu près tout sans y penser... Mais avec l'âge, faut de la concentration, n'est-ce pas?

Mais là, je commence à en manquer, de concentration. Heureusement, l'heure de la bière approche... Allez, je vous fais ça court aujourd'hui, mais vous savez que nous sommes toujours là, fidèles au poste, vaillants et courageux comme toujours!... (Et modestes avec ça, comme de raison...)

mardi 2 février 2010

La chandeleur


«À la chandeleur, l'hiver passe ou prend vigueur». Joli proverbe, hein? Pas vraiment applicable en ce pays, mais bon. Bien sûr, vous me direz que la chandeleur, en tant que fête chrétienne, personne n'en a rien à cirer et que si on veut parler du 2 février, qu'on parle au moins du Jour de la Marmotte, idiotement copié sur la tradition américaine du Groundhog Day. Eh bien quitte à vous paraître vieux jeu, je préfère la chandeleur dont l'histoire est assez intéressante et qui nous a donné plusieurs délicieux proverbes (entre autres). En outre, la chandeleur était traditionnellement associée à la crêpe, tradition que nous ferons revivre ce soir au souper, puisque nous aurons des crêpes jambon-fromage-asperges, mmmm! tellement bon que j'en bave déjà!

Pas grand changement depuis hier sauf la rumeur du jour... La rumeur du jour, racontée par l'un de nos médecins puis déformée sensiblement par d'autres personnes, c'est que nous serions supposés subir un autre tremblement de terre majeur dans les prochains jours. J'ai dû en rire, même si ce n'est pas vraiment drôle. Comme si les gens avaient besoin de ça... Selon le médecin, un géologue français en entrevue à la radio a déclaré que, bien que le séisme du 12 janvier ait relâché une bonne partie de la tension sur la faille Enriquillo, il a également eu pour effet d'accroître la tension ailleurs, ce qui ne peut qu'entraîner un autre tremblement de terre. Jusque là, nous sommes d'accord. Mais c'est lorsqu'on me dit que le prochain séisme est imminent que je tique. Car comment le savoir? J'ai dit à tout le monde, y compris à mes amis médecins, que personne ne pouvait prédire un séisme en termes de jours, ni prédire où le séisme va se produire! Je sais peu, mais ça je le sais. Alors, ai-je dit, on ne peut tout de même pas se terrer (beau choix de verbe en l'occurrence, admettez!) en attendant le prochain tremblement! Ces propos sensés en ont ébranlé certains, mais la plupart restent sceptiques... Et je ne peux pas dire, dans ce cas, que les sceptiques seront confondus, car je n'en sais rien! Mais je refuse de vivre dans la peur que le ciel nous tombe sur la tête ou que la terre se dérobe sous nos pieds. C'est comme si on se refusait de prendre le volant parce qu'on peut avoir un accident... On ne s'arrête pas à ça. Et j'avoue, pour ma part, être beaucoup plus concerné par la montée du chaos social que par la prédiction d'un autre séisme qui peut se produire en 2020 ou en 2080, pour ce qu'on en sait. Ou en 2010, bon d'accord...

Mais la vie continue, n'est-ce pas? Parce qu'elle doit continuer. La vie, c'est le temps, et le temps ne s'arrête jamais. Alors on continue. On se lève, on court pendant une dizaine d'heures, et puis on lâche notre souffle avant de retomber dans un sommeil qu'on souhaite réparateur mais qui ne l'est pas toujours. Les nerfs, faut croire... Et chaque jour, on essaie de mettre une pièce sur un petit trou. Un baume sur une plaie. Rien de permanent, mais ça tient pour un bout.

Aujourd'hui cependant, le baume a pris la forme d'une jolie petite somme pour nos employés: pas moins de 2,000 G, soit l'équivalent d'environ 50 $, c'est un beau cadeau. Surtout en ces temps durs où tout le monde crotte sec. Peter, un Américain venu pour aider--un parmi tant d'autres--à travers une fondation humanitaire, a trouvé l'argent pour nos employés. Et qu'est-ce que vous dites de ça? Franchement, ça, c'est un beau geste.

Quant à nous, eh bien je vous rappelle qu'on s'offre de délicieuses crêpes, ce soir! J'espère que vous ne l'avez pas déjà oublié!

lundi 1 février 2010

Bonjour février!


Vous ne pensiez tout de même pas que j'allais vous laisser commencer février comme ça! Surtout que c'est un mois important, février. Le mois où les jours rallongent. Le mois de la Saint-Valentin... Le mois de mon anniversaire, aussi. Ça, c'est important! Pourtant, c'est un mois qui commence comme l'autre a fini : en plein drame. Car il s'étire, notre drame; il n'en finit plus de durer, à tel point que c'en devient rasant. Comme un bon film qui ne finirait pas: tout à coup on en a marre, on se lève et on passe à autre chose et tant pis pour la fin. C'est dans cet esprit que je vous ai livré le texte d'hier: il me semble que ça serait bien si l'on pouvait passer à autre chose. Mais hélas!...

Les médias commencent à se désintéresser de la chose, et c'est bien. Ils ont fait leur travail, ils ont véhiculé l'information, ils ont fait monter les cotes d'écoute ou similaire et maintenant, c'est "passons à autre chose". Encore une fois, c'est correct comme ça. Il faut que la page se tourne et que l'histoire ait une fin. Mais voilà: ici, elle n'en a pas encore. On ne sait pas ce qui s'en vient. On sent que nous sommes à la deuxième vague: après la catastrophe, il y a l'après-catastrophe qui, dans le cas qui nous touche ici, peut être aussi mauvaise (quoique moins spectaculaire) que la catastrophe elle-même. Car maintenant, les gens, pris par surprise par l'événement, ont eu le temps de remonter leurs culottes et voudraient bien que les choses rentrent dans un semblant d'ordre: le cosmos, par rapport à son contraire: le chaos. Malheureusement et quoi qu'on en dise, c'est toujours cahoteux et chaotique. Certains reçoivent à manger, d'autres pas, certains reçoivent des soins inadéquats, d'autres pas, comme en témoigne d'ailleurs cet extrait d'un article d'Ariane Lacoursière:
"Samedi midi, le Dr Pitchner opère un jeune homme de 18 ans dans son bloc opératoire. Le patient présente une immense plaie sanguinolente au coude droit. «Il s'est fait amputer dans un autre hôpital. Mais la plaie s'est infectée, explique le Dr Pitchner. Les grosses taches noires dans la plaie sont causées par l'infection.» Dans un ultime effort pour freiner l'apparition de tétanos, le Dr Pitchner vaccine son jeune patient. «Je le fais à tout le monde. Par prévention», dit-il."
Or cette situation, nous l'avons vécue ici, à notre petit hôpital, et disons que ce n'est pas tellement encourageant. Surtout que les amputations ne sont pas pratiquées par des charlatans, mais par des médecins étrangers, qu'on croit compétents et professionnels. Mais on est où là? Le Dr Ricardo, le chef de notre équipe de Brésiliens ici, m'a dit qu'il a vu des confrères d'un autre pays (que je ne nommerai pas) faire des choses très risquées pour l'infection. C'est vrai que ce ne sont que des Haïtiens ou des Haïtiennes, alors... Alors quoi? À quoi sert de soigner si l'on soigne mal? Du travail bâclé reste toujours du travail bâclé, qu'il faut reprendre à un moment ou à un autre et dont les conséquences sont parfois très lourdes. Alors pourquoi ne pas prendre le temps de faire les choses proprement du premier coup? Surtout qu'il ne s'agit pas de mesures compliquées ou onéreuses sur le plan financier, mais de simple gros bon sens. Ah! Je vous dis...

Et juste cela vous dit, mieux que n'importe quelle explication élaborée, à quel point les choses ne vont pas bien. Les médias voudraient bien pouvoir tirer un trait sur toute cette histoire, comme j'en ai tiré un hier sur janvier, mais on est encore loin du compte, je le répète...

Ne vous en faites pas: quand les choses auront baissé suffisamment pour qu'on puisse recommencer à respirer, je vais vous le faire savoir!

dimanche 31 janvier 2010

Un trait sur janvier

 

Aujourd'hui je pense qu'on commence à avoir la langue longue--je sais, j'ai fait un texte intitulé «la langue longue» il y a déjà quelque temps et rien n'a changé, alors vous pensez bien qu'elle n'a pas vraiment eu de chance de se remettre, la pauvre langue. Donc, on halète toujours et on a l'impression de manquer d'oxygène. (Pourtant, on vient tout juste de refaire remplir nos bouteilles, alors on ne devrait pas avoir à se plaindre...)

Sans farce: ça va pour nous. Les Brésiliens s'activent, et la barrière que le portugais représente, eh bien on la saute hardiment. Sauf que les cas manquent pour les alimenter, ces braves Brésiliens. Est-ce à dire que la quantité de blessés diminue? Malheureusement non! Mais s'entendre, répartir les blessés dans les différents centres, assurer le transport et le suivi, en un mot, coordonner, reste le défi le plus raide à relever. Je l'ai dit antérieurement, mais rien n'a changé de ce côté non plus. La volonté d'aider et d'agir ne suffit pas: il faut que tout ce beau monde s'entende sur la démarche à suivre et que les patients arrivent! Ainsi, le navire hôpital américain, ancré au large de Port-au-Prince fait bien ce qu'il peut, mais avec une seule salle d'opérations et 250 lits, il y a plus de gens couchés que de gens opérés! Nos camarades de Fond des Blancs nous disent qu'ils sont censés recueillir les post-op sortis du navire-hôpital, mais il semble que les hélicoptères fassent défaut!... Et comment allez-vous transporter ces personnes qui sortent tout juste de chirurgie, maintenant? À la nage? Les problèmes, je vous le redis, sont hénaurmes...

Et pendant ce temps, nous recevons quotidiennement des offres de l'extérieur pour des médicaments, de l'équipement médical, voire des médecins. Or, je vous le dis, ça va. Nous sommes pas mal mieux que bien d'autres et si le matériel des Brésiliens arrive à temps, nous serons tout à fait corrects. En fait, ce qui nous manque le plus, ce qui nous fait défaut, c'est un petit "break", une petite pause pour reprendre notre souffle. Mais ça, ce n'est pas pour aujourd'hui ni pour les prochains jours. Sans mentir, on s'attend à ce que février soit plutôt chargé...

Et pendant ce temps, Soeur Flora, sur l'île à Vache, juste en face des Cayes, poursuit son œuvre gigantesque avec le même courage, la même naïveté et les mêmes problèmes, augmentés d'autant par la catastrophe. C'est auprès d'elle que Alexandra Duguay, morte à Port-au-Prince, s'était attardée. Gilbert Lavoie a écrit, sur Cyberpresse, un article intéressant que je vous recommande chaudement.

Je m'arrête ici. Je sais que je ne fais pas très original en cette fin de mois, mais j'admets que je commence à être un peu tanné. Le mois prochain sera meilleur. Peut-être même qu'on pourra s'offrir une journée à la plage, comme avant? En tout cas, je ne vous garantis pas que je vais continuer d'alimenter ce blogue sur une base quotidienne, comme je l'ai fait depuis le séisme, mais bon, je vous sais cléments et je sais que vous allez me pardonner si je saute un jour ou deux...

Tiens! C'est drôle... On vient tout juste de sentir le frisson d'une autre secousse...

samedi 30 janvier 2010

N'en jetez plus, la cour est pleine!

 

Je vous ai dit naguère que je ne lisais que rarement les chroniques journalistiques. L'affaire des orthopédistes réclamant 800 $ par jour m'a fait grincer des dents, comme vous l'avez lu, mais c'est une exception. Cependant, comme les journalistes étrangers sont présentement au pays, je trouve intéressant de voir ce qu'ils en ont à dire. Lisez le texte de Patrick Lagacé, aujourd'hui. Et vous me direz ce que vous en pensez. Pour moi, il est bien clair que le pauvre Patrick est à bout. Pu capable. Sursaturé. Haïti n'est pas pour lui. Dommage qu'il n'ait pas fait son texte sous forme de blogue: j'aurais pu y aller de mon grain de sel, comme je m'amuse à le faire quelquefois. Mais son amertume fait pitié à voir. Comme il souffre, ce pauvre homme! Coincé dans le carcan de ses repères nord-américains, il ne comprend pas et il en perd l'équilibre. Patrick confond la compassion avec la passion d'un con. Car pour être passionné, on peut dire qu'il l'est, notre cher Patrick!...

De son texte, je retiens une seule phrase: «Assez, s'il vous plaît. Assez.» Sous-entendu: «Chu pu capable d'en prendre.» «Je suis au bout de la tolérance.» «C'est trop dur.» J'espère que Patrick a fini son odyssée haïtienne et qu'il va sagement rentrer dans ses quartiers montréalais, sécurisé par les odeurs familières (et non la merde et la pourriture) et les «scandales» qui éclatent quotidiennement au Québec et qui alimentent sa prose et lui procurent un job. Haïti n'est pas pour tout le monde, je l'ai dit et je continue de le dire à quiconque veut venir s'y frotter. Il n'est pas pour Patrick, ni pour Agnès Gruda, ni pour les journalistes du monde entier qui tentent de faire leur job, mais qui n'ont pas le temps ni nécessairement le goût de comprendre... Je ne leur en veux pas de faire le travail que leur job commande. Au contraire, je compatis, car ici présentement, ce n'est pas un boulot facile. Mais quand ils sont visiblement au bout du rouleau, alors il faut qu'ils quittent le milieu et le plus vite possible avant de commencer à dire des conneries et à porter des jugements péremptoires sans base valable.

Car pour plusieurs, disons-le sans détour, c'est trop. Et je ne parle pas seulement des suites du séisme: le pays, en temps normal, est tellement truffé d'excès en tous genres qu'il sature les sens des nouveaux arrivants. Il y a trop de monde; trop de chaleur; trop de pluie; trop de pourriture; trop de désordre; trop de bureaucratie; trop de problèmes. Et depuis le séisme: trop de morts, trop de blessés, trop de sans-abri, trop d'aide humanitaire mal coordonnée, trop d'argent mal géré, trop de "fait-ben" prétentieux, trop d’optimistes exaltés, trop de pessimistes, trop d'opportunistes qui profitent de la situation pour s'engraisser, trop de religieux qui exploitent la crédulité publique, trop de "bleeding hearts" (que je ne sais comment traduire), et quoi encore. Tout cela sature les sens. Et si on persiste, eh bien c'est la sursaturation et le déversement qui s'en suit fatalement.

Haïti, en temps normal, agresse. Depuis le tremblement de terre, ça choque.

Et nous autres, là-dedans? Ben disons qu'on tient le coup justement parce qu'on a développé une forme d'immunité. Un peu comme pour la tuberculose: on peut réagir positivement au test PPD sans pour autant en être atteint: la bactérie est là, mais incapable de se développer, contenue par le système immunitaire (comme c'est mon cas, incidemment). Eh bien le pays, c'est un peu comme ça. C'est complètement fou, mais notre système résiste. Pour l'heure, en tout cas. Je pourrais également vous donner l'exemple d'une personne ordinaire qui arrive sur les lieux d'un grave accident de voiture dans lequel, disons, une victime a été amputée et dont le bout de jambe gît sur la route. La vue de cette amputation peut suffire à paralyser la personne ordinaire. Mais pas le médecin ou la personne habituée à ce genre de spectacle, qui sauront faire les gestes efficaces, au-delà du dégoût, de la peur ou des moyens limités. Et ce dont Haïti a besoin en ce moment, ce sont ces personnes immunisées. Pas insensibles, comprenons-nous bien. Mais résistantes à cette invasion microbienne de la misère et de la douleur.

Une situation dure, c'est vrai, ne nous cachons rien. Pour certains, trop dure. Pour d'autres, juste dure.

vendredi 29 janvier 2010

Vendredi, dites-vous?


Va-t-on finir par avoir un vendredi où on pourra se réjouir que ce soit vendredi?

Sans doute, mais ce ne sera pas pour ce mois de janvier. Car comme vendredi aujourd'hui, laissez-moi vous dire que ce n'est pas de la tarte. Lisez ce qui suit et vous verrez...

7h00: on arrive à l'hôpital. Les Brésiliens, dont l'équipe s'est accrue de 9 nouveaux joueurs, est maintenant complète et les tentes parsèment le terrain gazonné (photo). Ricardo me dit qu'ils ont très bien dormi malgré la pluie qui a duré une bonne partie de la nuit (ça vous en dit long sur la qualité de mes nuits, d'ailleurs...). Sont très optimistes, nos amis brésiliens...
8h00: Ricardo veut se déplacer à l'Hôpital Général avec son technicien en radiologie; il a des radios à faire et il aimerait que ce soit son technicien qui les fasse. Minute papillon! On ne fait pas les choses comme ça, par ici! Je téléphone au docteur Léger qui, en bon retraité, me dit qu'il n'a pas de problèmes avec cette initiative, mais que je ferais mieux d'en parler au docteur Louissaint, le directeur de l'Hôpital Général. Je finis par rejoindre Louissaint au téléphone, lequel me dit qu'il va d'abord se rendre à l'hôpital puis qu'il va me rappeler. Évidemment, il ne le fera pas, mais ça ne fait rien car Ricardo se déplacera tout de même avec le technicien en radiologie. Entre-temps, j'envoie le chauffeur chercher Nathacha qui doit venir assister le chirurgien pour une opération délicate (greffe de peau).
9h00: Le docteur Léger arrive pour l'intervention en question. Le docteur Bill, l'Américain qui est avec nous depuis le début de la semaine, est là aussi. Tout ce beau monde se prépare à opérer.
9h30: Soeur Guadalupe, la petite sœur de la Charité de Calcutta (dont j'ai déjà parlé, pour ceux et celles qui me lisent assidûment), arrive avec une jeune fille brûlée au troisième degré à divers endroits. Elle me supplie de la prendre, car l'Hôpital Général, où ces cas aboutissent normalement, est plein à ras bord et personne ne va prendre le temps de s'occuper de la jeune fille. Je vais voir le Dr Léger qui vient tout juste d'entrer en salle d'opérations, mais qui n'a pas encore commencé le travail. Il me dit qu'il la verra après l'intervention et me suggère de l'isoler autant que possible des autres malades.
10h00: Nous ne disposons que de deux chambres privées, toutes les deux occupées. Mais dans l'une, il y a la patiente qui est justement sur la table d'opération en ce moment. Je prie donc les deux dames qui l'accompagnent de bien vouloir libérer la chambre de façon à ce que nous puissions l'utiliser pour la jeune brûlée.
10h30: En repassant dans le corridor de l'hôpital, je m'étonne de voir que cette jeune fille est toujours allongée sur une civière dans le corridor. L'infirmière me dit que les gens n'ont pas voulu libérer la chambre. Je retourne voir les dames et les mets dehors, un peu cavalièrement, je le reconnais, mais bon.
11h00: Réunion prévue avec nos médecins et Ricardo, pour que l'on puisse faire le point sur la façon dont l'équipe brésilienne compte procéder. Vernot n'a pas fini les consultations. On reporte la réunion à 13h.
11h30: Rencontre avec boss Ti-Jo, le contremaître de Raymond (vous vous souvenez? L'homme qui construisait des maisons?...), lequel n'a pas été payé depuis un bon ti-temps et commence à perdre patience. Je sais, je sais, ça n'a pas vraiment de rapport avec ce que nous faisons ici, mais j'agis aussi à titre d'intermédiaire entre Raymond qui est au Québec et Ti-Jo qui est en Haïti.
12h15: l'heure du lunch.
13h00: Retour à l'hôpital pour la réunion avec nos médecins et Ricardo. Il est indispensable de mettre les choses au point.
14h00: Problème à la cuisine: quelques-uns n'ont pas eu à manger ce midi. Chantal s'occupe de mettre en place un système qui permettra de savoir combien de personnes ont mangé et combien n'ont pas, en fonction de la nourriture qui reste. Manger reste important malgré tout...
15h00: Chu tanné. Mais il reste encore des tas de petits détails à régler, j'ai mon ulcère qui fait des siennes et j'ai encore ce truc à vous pondre pour que vous sachiez que malgré tout, on garde le moral!...
***
16h30: Interrompu au moins 14 fois, j'ai tout de même réussi à écrire ce qui précède. Et à vous le présenter, dans son emballage original comme toujours. Et avec un peu de chance, je vais pouvoir boucler la journée dans une petite demi-heure et me payer une bonne petite bière bien frette (bock congelé), dont il faut profiter d'autant plus que nous venons d'apprendre que l'usine de la bière nationale, PRESTIGE, a été détruite lors du séisme, alors une fois les stocks épuisés, on devra se mettre à l'eau claire, ou presque!

Dites, le saviez-vous? C'est vendredi aujourd'hui...

jeudi 28 janvier 2010

L'aide humanitaire grassement payée?


Je n'ai pas l'habitude de commenter l'actualité. Comme tout le monde, je lis les grands titres, dont le rôle est d'attirer notre attention. Or hier, il en est un qui a piqué ma curiosité suffisamment pour que je lise l'article au complet. Faut dire que le titre était plutôt accrocheur: «Haïti: les orthopédistes veulent être payés». Mais lisant cela, je me suis dit que ce devait être une ruse du journaliste pour nous amener à lire son article, que je vous invite à lire ici, si vous ne l'avez déjà fait. Ce n'était pas une ruse. Pour ma part, je n'en reviens pas encore. Plus je lisais, plus je rougissais de honte. Quoi! L'aide humanitaire rémunérée à raison de 800 $ par jour? C'est ça la condition? Payez-nous sinon pas d'aide? Quelle honte! Franchement, faut le faire...

Ici, à notre petit hôpital, nous avons reçu des équipes américaines, espagnoles et, dernière en lice, brésiliennes. Ces gens-là viennent avec de l'équipement, du matériel, des médicaments et surtout, surtout, leur compétence et leur générosité. Et je peux vous garantir qu'il ne se font pas payer 800 $ par jour pour leurs services...! Qu'on se comprenne bien: je n'ai rien contre la rémunération de services professionnels, bien au contraire. Mais il me semble que la générosité passe également par le renoncement à cette rémunération, quitte à la canaliser dans une autre direction, si l'argent est là et qu'on ne sait qu'en faire... Mais payer ces médecins qui ont prêté le serment d'Hippocrate de soigner leur prochain? Pensez-en ce que vous voulez, mais pour moi, c'est scandaleux, y'a pas d'autre mot.

Car ce n'est pas tant l'argent qui me choque comme le principe qui le sous-tend. Ici, on voit les équipes débarquer et ce que ces spécialistes veulent, c'est soigner. Aider. Contribuer à soulager les éclopés. Bref, faire preuve d'humanité envers un peuple différent, qui souffre, qui en arrache et qui en a maintenant plein les bras. C'est ça, l'idée de l'aide qu'on appelle humanitaire. On n'embauche pas des spécialistes; on n'achète pas les équipements ni les médicaments: on se fie sur la générosité humanitaire. Sur le bon cœur des mieux nantis. Sur leur compassion. Il s'agit ici de faire un geste qui, pour une fois peut-être, ne rapporte rien. Qui n'est pas lucratif ou mercantile. Humain, tout simplement. Or, mes compatriotes passent ici à côté d'une belle occasion. Maintenant, au contraire, tous ceux qui lisent le français ont pu lire, sinon l'article, à tout le moins son titre pas du tout équivoque dans ses implications. Et le lectorat francophone sur Internet est plus vaste qu'il ne l'a jamais été: Amérique, Europe, Asie, Afrique... sur tous les continents il y a des gens qui parlent français et qui le lisent avec aisance. Et qui disposent d'une connexion Internet. Or, je vous le demande: avez-vous lu un titre semblable ailleurs, vous autres? En anglais, en italien, en espagnol ou en finnois? Mais nous sommes où, là?

Les Haïtiens ont un mot pour ça: chiche. Et voilà pour les gens de mon pays: des gens chiches. Des gens qui sont prêts à aider à la condition qu'ils soient payés pour le faire! Et pendant ce temps, Patrick Lagacé sur son blogue d'hier s'offusque qu'il y ait un concessionnaire Porsche à Port-au-Prince!... J'avoue que je n'ai pas compris son indignation. Chacun sa montée de lait, faut croire...

En tout cas, je peux vous dire que les Brésiliens, c'est beau de les voir aller... gratuitement!

mercredi 27 janvier 2010

La vie continue...


Vous allez me dire: pourquoi cette photo? Pourquoi l'image de cette jeune femme enceinte à n'en plus pouvoir (elle est censée accoucher dans une dizaine de jours)? Simplement pour vous dire ce que le titre vous a déjà dit: la vie continue. Pas la mienne ou la vôtre, pas celle du peuple qui souffre, pas celle du personnel médical qui s'échine à la tâche, mais la vie dans son essence même. En dépit du drame haïtien, en dépit de la mort qui nous touche, même à distance, la vie continue. Cet enfant à naître a été conçu bien avant la catastrophe. Et il naîtra en plein dans ses effluves. Il en recevra l'onde de choc sociale. Mais cela ne l'empêchera nullement de vivre. Cela ne l'empêchera sûrement pas de bénéficier de l'amour de ses parents et d'un environnement familial sécurisant. (La jeune dame est l'une de nos bonnes infirmières et rien n'indique qu'elle est susceptible de perdre son emploi, relativement bien rémunéré, au cours des prochains mois, donc, stabilité financière = stabilité familiale.) Tout ça pour vous dire que la vie, en dépit de ce drame, continue d'éclore de tous les côtés à la fois et, avouez-le, ça force l'admiration. En tout cas, la mienne, puisque je ne peux parler pour vous qui êtes loin et flous.

Je trouve assez fascinant de voir que pour une vie qui s'éteint, une autre s'allume. En fait, la proportion n'est pas égale, car la vie prévaut: pour chaque mort, c'est environ 2,4 vies qui s'allument. Les statistiques en temps réel (!) telles que compilées par Worldometers valent la peine qu'on s'y arrête un peu. Amusant et instructif. Mais je m'écarte.

Ce matin, je parle à une autre jeune fille, amputée celle-là juste en bas du genou (non, ce n'est pas celle de la photo d'il y a quelques jours, mais une autre). Je lui demande comment elle va. "Pa pi mal", me répond-elle en souriant. Je lui demande si elle a mal; elle n'a pas mal. Puis je lui dis que lorsque sa plaie sera guérie, on lui mettra une prothèse et elle pourra à nouveau marcher à peu près normalement. C'est là qu'elle me demande, en parlant de la prothèse: "Ki kote m'ap jwen sa?" Je lui dis de ne pas s'en faire, que ceux qui se sont occupés d'elle ne vont pas la laisser sans prothèse et que tout va s'arranger. Elle me croit. J'espère juste ne pas lui faire une promesse électorale... Et la vie continue, même éclopée...

Et puis il y a les adventistes. Vous allez me dire que ce n'est pas tout à fait dans le même ordre d'idée et vous aurez tort: car les adventistes, dans leur déni de ce qui se passe présentement dans le pays, sont une autre manifestation de la vie qui s'exprime, en dépit de la crise et de l'insécurité qui prévalent. Je ne peux pas vous dire si l'assistance à leurs assemblées est nombreuse; mais je peux vous dire qu'à tous le soirs que le bon dieu amène (et il en amène à tous les jours), il y a une "preacher" assez en voix, rien à envier à ses collègues mâles, laissez-moi vous le dire. Pour gueuler, elle a le style. Elle chante faux comme ça ne se peut pas, mais elle aime le micro, c'est bien clair. Heureusement, ces ébats vocaux ne durent pas trop: vers 8h-8h30, c'est fini. Et le clou, c'est la chanson thème: "À Toi la gloire...", entonnée avec force, enthousiasme, énergie, cœur et détermination. Chaque fois qu'elle attaque la chanson--car c'est vraiment de cela qu'il s'agit: une attaque--, je crains pour un autre tremblement de terre. Car on ne sait jamais comment la terre peut réagir à de tels excès sonores... Qui sait? C'est peut-être suffisant pour déplacer les plaques tectoniques!... Mais encore une fois, cet élan lyrique finit par s'estomper et la nuit peut enfin reprendre ses droits au silence et à la paix.

Enfin, une petite mention pour dire que Kyra, notre très chère, a finalement fini par arriver, qu'elle a déjà retroussé ses manches et qu'elle est prête à mettre la main à la pâte. Et si ce n'est pas la vie, ça, dites-moi ce que c'est!

mardi 26 janvier 2010

Y'a des jours...


 Ça ne va pas tellement aujourd'hui.

D'abord la journée a bien mal commencé. Apprendre le décès d'une personne proche, même si c'est un décès auquel on s'attend, n'est jamais une bonne nouvelle. La mère de ma très chère s'est éteinte la nuit dernière à l'âge tout de même vénérable de 86 ans. Sans souffrance et tout en douceur, d'après ce qu'on nous a dit. Mais cette nouvelle attristante nous cause un problème supplémentaire: comment payer nos respects à la famille? Pourrons-nous seulement être présents pour les funérailles? Le Canada n'est pas loin, je le dis toujours à ceux qui pourraient penser que nous sommes à l'autre bout du monde, mais dans les circonstances actuelles, on pourrait tout aussi bien se trouver dans l'archipel des Falklands ou à Tombouctou! Bref, un problème de plus...

Or, les problèmes qui s'empilent finissent par faire une lourde charge. Style: n'en jetez plus la cour est pleine! Style: assez cétacé! Mais pourtant, on le sait bien, c'est loin d'être fini... Alors de deux choses l'une: ou bien nous allons devenir plus forts, ou bien nous allons crouler sous la charge. Je vous le ferai savoir, ne vous en faites pas...

C'est qu'il y des jours, et il y a des jours. «Des jours où on penche, d'autres où on plie, d'autres où on flanche»... Non, non, je ne déprime pas à ce point! Je vous cite seulement Ferland (Y'a des jours). Chanson assez noire, cependant, il faut bien le reconnaître, et qui invite à ne plus lutter, à ne plus se battre, mais plutôt à se laisser couler. Mais ici, a-t-on le droit de se laisser couler quand tout le monde s'accroche? Vous connaissez l'histoire de certains cas, maintenant. Et je n'ai pas envie de vous en raconter d'autres pour vous attendrir. Les temps sont durs, présentement pour les Haïtiens et pour les Haïtiennes. N'en doutez pas. Car si on parle beaucoup des nombreux morts, on ne parle pas assez de ceux qui restent et qui, même sur leurs deux jambes et leurs deux bras (pour les gymnastes), en arrachent vraiment. Mais ils s'accrochent, mes amis, ça pour s'accrocher, ils s'accrochent. Comme quelqu'un en train de se noyer et qu'on va sauver. Préparez-vous s'il vous saisit! Eh bien les Haïtiens, c'est ça. Ça s'accroche et ça ne se laisse pas couler. On dit qu'il faudra compter un bon dix ans pour reconstruire le pays. Dix ans... élastique, c'est sûr. Mais le peuple n'a pas besoin d'une reconstruction finie, polie, étincelante: ici, on se contente de peu, et dès que ce peu sera en place, je vous garantis que la vie va reprendre à peu près comme avant. Et pour cela, quelques mois suffiront.

Rencontre avec le staff américain tout à l'heure. Plusieurs s'en vont. D'autres arrivent. Tout à l'heure, c'était le joyeux chaos à l'entrée. Un groupe d'une dizaine d'Américains venaient voir ce qu'ils pouvaient faire. Finalement, après quelques palabres et voyant comment nous étions organisés, ils ont plutôt choisi d'aller à l'Hôpital Général, là où c'est moins accueillant, mais tout aussi indispensable. Demain arrive un autre groupe, des Espagnols et vendredi ou samedi, des Brésiliens. Comme quoi y'a pas que les Américains qui sont prêts à se retrousser les manches!

Bon. Ça va un peu mieux, à présent. Voir les gens hospitalisés vous sourire et vous dire qu'ils sont «pa pi mal» alors qu'ils sont salement amochés, ça redonne une perspective, disons...

Et puis, demain est un autre jour...

lundi 25 janvier 2010

Petit lundi...


«Petit lundi, grosse semaine», c'est ce qu'on dit couramment, n'est-ce pas? Ou bien est-ce le contraire? Quoi qu'il en soit, ici, le dicton ne marche plus. Comme je le disais hier, dimanche ou lundi ou mardi ou quelque autre jour, quelle différence cela fait-il pour ces gens malades et pour ceux et celles qui les soignent? Les jours se suivent et se ressemblent. Mais, je le redis pour ceux qui ne sont pas attentifs, c'est avec le temps que ce drame va se résorber, évidemment pas au point de disparaître, mais suffisamment pour que la vie au quotidien retrouve un semblant de stabilité.

Sortie en ville ce matin, pour acheter des cuvettes de plastique pour les fournitures médicales. Y'a du monde! On a dit que de plus en plus de résidents de Port-au-Prince quittaient la capitale en ruines pour la province. Eh bien je peux vous dire que Les Cayes fait partie des destinations de choix! Tant que ça reste du monde honnête, c'est un moindre mal. Mais tout de même, cet important accroissement démographique pèse lourdement sur nos faibles ressources, et comme ces ressources sont difficilement réapprovisionnables dans le contexte actuel, eh bien ça risque d'être sec sec sec dans pas grand temps...

Discussion assez chaude avec nos médecins ce matin. C'est qu'il est difficile de rester objectif et de marbre dans la situation qui nous touche tous et toutes et c'est un peu ce qu'on me reproche: de ne pas rester de marbre. Cependant et comme je l'ai expliqué, quand le feu est pris, on doit d'abord se hâter de l'éteindre; après seulement, on peut évaluer ce qui s'est passé et comment les choses auraient pu être mieux faites. Mais d'abord éteindre le feu. C'est là la priorité. Or, ce qu'on voit présentement, ce sont des cas incendiaires (fractures ouvertes infectées) qui doivent être traités le plus rapidement possible si l'on veut éviter le remède de cheval populaire ces jours-ci: l'amputation. Vous avez vu la photo précédemment publiée (vendredi dernier) de la jeune fille amputée à mi-cuisse... Certes, sa vie est sauve et elle va bien. Mais quel sera son sort, quand elle sera sur pied, en fait, sur le seul pied qui lui reste? Trouvera-t-elle une prothèse qui lui permettra de marcher à nouveau? Pourra-t-elle assurer sa subsistance? Je vous rappelle qu'il n'y a pas d'assistance sociale en Haïti... C'est pourquoi je maintiens qu'on doit d'abord parer à l'essentiel et ensuite, on pourra penser à la procédure administrative à suivre en cas de crise...

Tout de même et nonobstant ce qui précède, tout le monde fait de son mieux, même si personne ne sait si ce qu'il ou elle fait est vraiment ce qu'il y a de mieux à faire... Même les médecins ne s'accordent pas toujours sur le traitement à suivre pour un cas donné... Mais bon. Encore une fois, il s'agit moins d'atteindre 100% d'efficacité que d'atteindre une certaine efficacité. Oublions la perfection et concentrons-nous plutôt sur une action qui porte fruit. En tout cas, c'est l'esprit de la chose.

dimanche 24 janvier 2010

Un autre dimanche


Aujourd'hui, c'est dimanche. Encore. Une autre semaine qui s'achève--ou qui commence, c'est selon. Comme je le disais l'autre jour, à force d'en accumuler (des semaines), le temps va finir par essuyer le dégât qui a souillé le pays. Le temps, et la compétence de tous ceux, toutes celles qui sont ici, avec nous, et qui besognent sans se soucier de savoir si nous sommes dimanche ou lundi. Aujourd'hui, d'ailleurs, c'est l'affluence d'un gros lundi... Alors on est là. Et puis, comment, ce matin, ne pas trouver cocasse cet orthopédiste américain qui tente d'expliquer à une Haïtienne qu'il va pouvoir réparer sa main aussitôt qu'il aura les broches nécessaires pour attacher les os! Je ne suis même pas sûr d'avoir bien compris moi-même... Mais radiographies en main, il gesticulait, mêlait un mot de français à ses explications en anglais, mimait, gesticulait, démontrait ce qu'il fallait faire, bref, il expliquait. J'ai traduit en deux phrases: sourire béat de la dame. Je viens de la revoir tout à l'heure, le docteur va l'opérer dans quelques minutes, me dit-elle. Sourire de contentement. Et tous ces Haïtiens qui s'étonnent de nous entendre parler leur langue couramment... "Ou pa ameriken?" me demande l'un deux. "Non", réponds-je. Et là, pour craquer ce sourire qui n'est jamais bien loin de la surface, j'ajoute: "Se ayisyen mwen ye!"

Parler avec le peuple reste une activité très intéressante. Mais par les temps qui courent, qui fait mal aussi. Un a perdu toute sa famille; un autre a perdu ses trois enfants; un autre sa femme et sa soeur... et on vous dit ça avec cette résignation inimitable parce que tellement profonde, tellement vraie. Ce matin, quelqu'un m'a dit: "C'est comme pour Job." Or, si vous suivez mes écrits, vous vous souvenez que j'ai comparé le peuple haïtien au Job de la bible (et non à Steve). "Bondye bay, Bondye pran", continuait mon interlocuteur, un homme dans la trentaine pas con pour deux sous. On a pensé "Job" tous les deux en même temps. On a eu le même haussement d'épaules. Sauf que lui a perdu ses deux enfants; moi, je n'ai rien perdu, pas même l'accès à Internet... Deux poids, deux mesures... je compatis à son malheur, mais ma compassion me semble sonner creux. Je suis Canadien, issu d'un pays riche où les biens abondent. Je peux, si je le veux, quitter ce monde de cauchemar et me retrouver en quelques heures dans mon pays, les deux pieds dans la sloche, certes, mais en sécurité et dans l'abondance. Pas eux. Eux, ils sont dans la misère et cette misère est leur lot. Le seul pour le moment. La reconstruction va prendre un temps fou, nécessitera des moyens titanesques, cafouillera, perdra le nord, pour finalement aboutir, oui sans doute, mais à quoi?  Seul l'avenir nous le dira. Pour le moment, nous parons à l'essentiel; les amochés et les éclopés d'abord. Et laissez-moi vous le dire, les amis: ils sont nombreux...

Cependant, le chaos du début a maintenant fait place à un "chaos organisé", comme le disait un médecin américain. Et c'est vrai: le personnel médical sait un peu mieux où donner de la tête, on développe des méthodes de travail et on traite les patients. Et toujours, en pivotant autour de l'axe de l'inégalable Nathacha. Tout passe par elle, tout aboutit à elle. Et tout le monde la remarque, tout le monde loue son efficacité, mais elle, elle s'en fout comme de sa première paire de bobettes! Tout ça pour vous dire que les éclopés, les fracturés, les blessés reçoivent des soins et, d'après ce que je peux constater, de fort bons. C'est déjà ça de pris, n'est-ce pas? Comme le disait l'un des médecins américains: "Those who get here are really lucky."

Et toujours, toujours, ce sourire, triste mais avenant, amer mais chaleureux. Car si ici une vie ne vaut rien, "rien ne vaut une vie", pour citer Malraux. Et le combat des jours se poursuit, et l'on sait que ce ne sera pas facile, mais comme disent les Haïtiens: "N'ap lite" (nous allons nous battre). Et vous savez quoi? Ils vont finir par gagner...

samedi 23 janvier 2010

Stress!


Le stress. C'est ce qui a causé le tremblement de terre à l'origine. Et maintenant que la planète s'est relâchée, ce sont les suites de ce séisme qui causent le nôtre. Tout le monde sait ce qu'est le stress, alors inutile que je m'attarde à jouer le scientifique. Et si vous ne le savez pas, eh bien vous savez combien il est facile de nos jours d'accéder à l'information (ici, entre autres). Je vous donne néanmoins la définition de Hans Selye, considéré (mais pas unanimement) comme le père des études sur le stress: "Le stress est l’état de l’organisme dont le bien-être est menacé et qui n’a pas de réponse immédiate pour réduire cette menace." Pas de réponse. Tout est là. Devant l'ampleur de ce qui nous arrive, nous restons sans voix. Et sans voie. Personne ne sait au juste quoi faire--à part soigner les blessés, bien entendu--ni comment s'en sortir. L'événement a causé le stress, mais maintenant, on s'y est habitué. Cependant, non seulement la menace demeure, mais on ne peut pas vraiment la réduire, de sorte que la tension continue de monter jusqu'à ce que, finalement, ça explose. C'est exactement ce qui a provoqué le tremblement de terre. Depuis 200 ans, la tension s'accumulait: fallait bien que ça pète à quelque part! Ce fut Port-au-Prince, mais c'aurait pu tout aussi bien être Les Cayes ou Cap Haïtien, à l'autre bout du pays. Voilà pour le stress géologique. Mais je le redis, le relâchement de ce stress géologique et la catastrophe qu'il a engendrée ont fait naître, chez les humains qui l'ont vécu, un stress majeur. Traumatisant. Au point qu'à l'heure actuelle, le stress, sous forme de peur entre autres, est collectif.

La peur, parlons-en. La peur, comme il me semble l'avoir dit, est souvent causée par l'ignorance, nous le savons tous. Ainsi, quand un enfant a peur, on le rassure, on lui explique que sa peur n'est pas fondée et le sentiment s'estompe, voire disparaît complètement. C'est ainsi que moi qui vous parle, je n'ai plus peur du bonhomme Sept-Heures (bogeyman, si vous êtes plus familier avec son alter-ego anglais). L'information a effacé ma peur. Mais ici? L'information est partielle, quand ce n'est pas partiale, et les gens ne savent plus qui dit vrai et qui raconte n'importe quoi. Or maintenant, les gens ici craignent une réédition du séisme du 12 janvier dernier. Pas quelques répliques, inévitables dans les circonstances, mais une vraie réédition, en pire de préférence. Alors, comme je l'ai dit (hier ou avant-hier, je ne me souviens plus), j'ai pris le temps d'expliquer à nos employés que le danger d'un autre tremblement de terre majeur était, à toutes fins utiles, inexistant. Je pensais que ma démonstration avait porté ses fruits. Mais hier, j'apprends que la majorité des employés, suivant en cela le population en général, passe la nuit au dehors! Jusqu'aux patients de notre hôpital qui ont insisté pour faire transporter leur lit dehors! J'étais estomaqué. Nouvelle réunion: j'ai dénoncé la crédulité populaire et la paranoïa collective. Et me suis engagé sur l'honneur à ce qu'il n'y ait pas d'autres séismes majeurs... Arrogance, dites-vous? Pas vraiment. Mais il faut que quelqu'un tranche, une fois pour toutes et d'une façon radicale. Il faut qu'on puisse dire: "C'est fini. On peut commencer à reconstruire." Car l'une des caractéristiques de la peur, qui la rend si nocive, c'est qu'elle est contagieuse! Alors il faut endiguer ce flot de panique, car la peur ne conduit nulle part sauf à la mort. La peur ne construit pas: elle détruit. Elle paralyse. Elle bloque la pensée créatrice. Elle soumet. Et finalement, elle tue, car oui, on peut mourir de peur. Donc, la peur reste un ennemi de plus à combattre.

Mais au moins, ce matin, j'ai eu la satisfaction d'entendre plusieurs employés me dire qu'ils avaient osé dormir dans leur maison la nuit dernière... C'est déjà ça de pris...

Cependant il faut bien comprendre que le stress est généralisé, et pour cause: avant, on ne savait pas trop où on s'en allait, maintenant, on ne le sait plus du tout. Et oui, je l'avoue, c'est stressant... Il faut aussi comprendre que ce stress n'est pas le nôtre: il nous dépasse par son ampleur. Rien à voir avec le stress d'avoir à subir un examen ou une entrevue de sélection pour un boulot: cette dimension de stress est gérable, si je puis dire. Mais le stress présent est comme une mer qui nous entoure et qui menace d'engloutir le petit îlot de stabilité sur lequel nous nous tenons, en retenant notre souffle et en attendant. Quoi? On ne sait trop. Mais on attend...

Godot (1) peut-être?

(1) En attendant Godot, Samuel Beckett. À voir absolument (ici), ou sinon, à lire et à déguster.